LA JUSTICE. — LE CHAR DE LA LUXURE
Les deux premières lignes de ces planches (f° 201 verso et 202 recto du manuscrit) figurent la lutte de la Vaine Gloire contre la Prudence et de la Fausseté contre la Justice.
i° et 20. La Vaine Gloire (pl. XLVII) a huit suivantes, le nom de la première fait défaut, les autres sont : l’Hypocrisie, Ypocrisis — la Désobéissance, Inobediencia — la Jactance, Jactancia — l’Amour des nouveautés, Novitatum Præsumptio - — l’Arrogance, Arrogancia — la Loquacité, Loquacitas, et la Pertinaçité, Pertinacia. Toutes ces suivantes sont couvertes de leurs boucliers et brandissent leurs lances.
Vis-à-vis (pl. XLVIII) se trouve d’abord la vertu principale, la Prudence, tenant d’une main son épée, de l’autre un livre, son attribut distinctif, le bouclier est suspendu à son cou; elle a pour compagnes la Crainte du Seigneur, le Conseil, la Mémoire, l’Intelligence, la Prévoyance, la Délibération et la Raison1, toutes l’épée à la main et le bouclier suspendu au cou. Comme on le voit, c’est une compagnie sérieuse et solide, que la Vaine Gloire et ses suivantes ne parviennent pas à entamer; aussi la lutte se termine-t-elle par la mort de la Vaine Gloire, qui est étendue par terre, tandis que la Prudence met le pied sur sa lance et lui tranche la tête: Prudencia interjicit vanam Gloriam (pl. XLVII, 2e ligne).
2 — 3. Le combat entre la Fausseté et la Justice se termine de la même manière; la Justice (pl. XLVIII), qui a rejeté son bouclier en arrière, tranche la tète à la Fausseté : Justicia décollât Fallaciam. La Fausseté (pl. XLVII) n’a que trois suivantes: la Violence, la Rapine et la Fraude ou Fourberie — Violencia, Rapina, Fraus pedissequœ. La Justice, que l’on
1. Texte latin: Timor Dotnini, Consiliutn, Memoria, Inlelligentia, Providentiel, Deliberatio, Ratio, comités.
reconnaît à sa balance, a sept compagnes, qui sont la Loi, l’Équité, la Vérité, la Sévérité, la Correction, l’Observation du serment et le Jugement.
La troisième rangée présente une lutte bien différente de celles qui précèdent, la lutte de la Luxure contre les Vertus. Celles-ci forment un groupe de six personnages, sans dénomination spéciale ; elles représentent l’ensemble des Vertus chrétiennes aux prises avec la Concupiscence de la chair. Herrade, pour bien exprimer le caractère de l’Orgueil, avait figuré la Superbia (pi. 43) montée sur un cheval fougueux; ici (pl. 47)» Pour symboliser la mollesse qui caractérise la Luxure, elle la fait monter avec toutes ses suivantes dans un char richement doré, ruisselant de pierres précieuses et attelé de deux chevaux, gemmatus currus luxuriæ.
La Luxure elle-même ne porte point d’armure, elle est vêtue comme une courtisane, les cheveux flottants, et jette au-devant des Vertus des violettes et d’autres fleurs1. Luxuria jacit violas et exteros flores. Les suivantes, les auxiliaires de corruption, portent toutes la cotte de mailles, le casque et le bouclier, mais n’ont ni lance ni épée. La pieuse Abbesse n’a point osé aborder la figuration symbolique des aides impures de la Luxure, seul l’Amour se reconnaît à l’arc et au carquois. Après l’Amour viennent la Lascivité, la Paresse, la Pétulance, le Bégaiement, les Caresses, les Délices, l’Indécence, le Parler trop libre, l’Impureté, la Volupté, le Libertinage, l’Aveuglement de l’esprit, la basse Plaisanterie et la Coquetterie. Surprises par cette attaque étrange, éblouies par les formes séduisantes de la Luxure, les Vertus, qui ont rejeté leurs boucliers en arrière, lui tendent les mains au lieu de combattre, et sont sur le point de se rendre: Virtutes extendunt manus suas contra luxuriam et se dedendo volunt servire impeno suo.
PLANCHE XLIX2. déroute de la luxure. — l’avarice.
Mais voici un sauveur qui arrive; il n était que temps (pl. 49). La Tempérance élève la croix contre la Luxure: aussitôt les chevaux épouvantés prennent la fuite, et, dans leur course vertigineuse, renversent le char dont une roue vole en éclats. La Luxure jetée à terre est écrasée par la Tempérance sous une meule de moulin. Temperancia (yel Sobrietas ) offert vexillum crucis contra currum Luxuriæ, et inde equi perterriti fugam capiunt et luxuriam sub currum sternunt, quam temperancia sub molari lapide mortiflcat *. La meule de moulin signifie le Christ : Lapis signiflcat Christum.
L’épouvante se met aussitôt parmi les suivantes de la Luxure, leur déroute est complète : la Volupté court pieds nus à travers un buisson d’épines; — la Coquetterie se débarrasse de son voile et de ses bijoux, pour n’être pas gênée dans sa fuite; — la Pétulance et la folle Plaisanterie jettent chacune deux clochettes; — 1 Amour abandonne son arc et son carquois;
enfin la Beauté, dans son désespoir, laisse tomber ceinture et bijoux1 *. Elles ne portent plus, comme tout à l heure sur
le char, la cotte de mailles, le casque et le bouclier, mais une robe longue tramante à larges manches, elles ont la tete découverte et les cheveux hérissés, pour exprimer le désespoir et la stupeur.
Survient l’Avarice (pl. 49, rangée III), le vice méprisable par excellence, toujours aux aguets et cherchant à tourner à son profit tous les événements bons ou mauvais5. Avec elle toute la pleiade de ses filles, la Passion de thésauriser, le Parjure, la Violence, l’Usure, la Fraude, la Rapine, la Fausseté, l’Ambition, le Souci, l’Avidité, la Crainte, l’Anxiété, l’Hypocrisie, la Ténacité et la Sordidité", se précipitent sur les objets que les suivantes de la Luxure ont abandonnés sur le sol, et elles ramassent à l’envie ceintures, colliers, gants, souliers, bijoux, clochettes, couteaux, bourses et surtout pièces d argent.
L’Avarice en a les deux mains remplies, c’est à peine si ses doigts distendus peuvent retenir le butin. Elle porte comme attribut caractéristique sept bourses attachées à la ceinture. Son vetement, comme celui de ses filles, est pauvre, on y remarque le corsage lâche et disposé de manière à serv