Voir les planches XI>“, XXII et XXÜI
3. Dans le phylactère du loup on trouve le nom d’EuLOGE Schneider. Ce nom a sans doute été tracé par le célèbre abbé Rumpler qui, en sa qualité d’acquéreur
à titre national du monastère de Hohenburg, avait réclamé et obtenu du district en 1794 Ie précieux manuscrit, et qui le posséda pendant quelques années. V. Ch. Gérard. Les ^Artistes de l’Alsace pendant le Moyen-alge. I, p. 49. La comparaison avec le loup est d’ailleurs bien appliquée au fougueux révolutionnaire et accusateur public, qui avait parcouru et terrorisé l’Alsace en traînant à sa suite la hideuse guillotine.
A main droite de la Miséricorde dans le haut, c’est d’abord la Visite des malades. La figure porte la main gauche à la tête en signe de souffrance, et tient de l’autre un phylactère avec ces mots : «Jésus-Christ dit : J’étais malade, et vous m’avez visité». — Au-dessous du buste une inscription porte: «Le Christ souffre en ses membres dans une foule de dangers». — La suivante, l’œuvre de la Délivrance des captifs, est représentée par une femme qui émerge d’une tour crénelée ; les inscriptions qui l’accompagnent signifient: «Le Christ souffre en ses membres dans la captivité; Jésus-Christ dit: J’étais captif et vous êtes venus à moi»1. — La troisième œuvre de miséricorde, Donner des vêtements à ceux qui en manquent, est entourée des inscriptions suivantes: «Saint Paul dit que le Christ souffre en ses membres par le froid et la nudité; Jésus-Christ dit : J’étais nu et vous m’avez couvert»2. — Vient ensuite l’œuvre de Donner à boire à ceux qui ont soif; la figure porte à la bouche en guise de gobelet un petit cuvier en bois, formé de douves réunies par deux cercles. Les inscriptions sont: «Le Christ souffre en ses membres par la soif; Jésus-Christ dit: J’ai eu soif et vous m’avez donné à boire»3. — Dans la partie inférieure nous trouvons encore deux figures. L’une symbolise l’Hospitalité donnée à ceux qui n’ont point d’asile, elle tient un bâton de voyageur. Inscriptions : «Le Christ souffre en ses membres dans les voyages ; Jésus-Christ dit: J’étais sans asile et vous m’avez recueilli»4. — L’autre, l’œuvre qui consiste à Rassasier ceux qui ont faim, est accompagnée des inscriptions suivantes: «Le Christ souffre en ses membres par la faim; Jésus-Christ dit: J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger» 5.
Outre ces inscriptions qui entourent les figures, il en est d’autres allant du centre à la circonférence, comme des rayons, et se rapportant également aux œuvres de miséricorde6.
Remarquons que Herrade ne compte que six œuvres de Miséricorde. Misericordia prœcepit s ex opéra misericordice exerceri. La septième, Ensevelir les morts, que l’on ajoute communément aujourd’hui, est omise sans doute parce que la pieuse Abbesse s’en est tenue à celles que saint Matthieu met dans la bouche de Notre-Seigneur, dans la prédiction du jugement dernier (Matth. XXIV, 35 — 3g).
Au-dessous des deux chars de l’Avarice et de la Miséricorde nous trouvons un dernier combat, celui du Blasphème contre la vertu cardinale de Force. Le Blasphème (f° 101 verso du manuscrit, pl. LI, en bas) n’a que deux suivantes, la Fureur et la Témérité. Ces trois figures brandissent leurs lances contre les Vertus opposées, mais la Fureur se distingue en ce quelle n’a pas de bouclier, et qu’elle se découvre elle-même en ouvrant sa cotte de mailles, c’est bien le caractère de la Fureur qui, dans sa rage, perd jusqu’à l’instinct de sa propre conservation. En face de ces trois furies (f° ao3 recto, pl. LU) nous voyons la vertu cardinale de Force, accompagnée de la Grandeur d’âme, la Confiance, le Support, le Calme, la Stabibté, la Persévérance et la Constance. Toutes ces vertus tiennent l’épée haute avec le calme et la dignité que Herrade met toujours dans la représentation des Vertus. L’issue du combat n’est pas exprimée, peut-être parce qu’il n’y avait plus de place au bas de ces deux feuillets ? Mais elle ne saurait être douteuse, étant donné le nombre et les noms des Vertus qui repoussent l’attaque insensée des trois furies. Une inscription placée à la suite des Vertus indique la fin de la Psychomachie : «Ici se termine la lutte des Vertus et des Vices, qui combattent invisiblement dans les âmes. — Hic jinitur conjlictus Virtutum et Viciorum in animabus invisibiliter pugnantium.
Cette longue suite de dessins à laquelle Herrade a consacré jusqu’à dix grands feuillets, nous montre l’importance pratique qu’elle donnait à cette partie de son travail. Qu’est-ce en effet que la vie chrétienne, si ce n’est une lutte continuelle entre le bien et le mal? Militia est vita homini, super terrain (Job VII, i). Notre abbesse a mis un soin particuber à instruire ses rebgieuses dans tous les détails de cette lutte incessante ; pour les prémunir contre ce danger, elle leur montre d’une part les divers vices avec leur manière de combattre, leur laideur ou leurs tristes conséquences, et d’autre part elle leur présente la dignité et la majesté des vertus se soutenant l’une l’autre, et conduisant les âmes, de l’Eglise militante de la terre à l’Eglise triomphante du ciel7.
1. Texte latin: Christus laborat in mctnbris suis in carceribus. — Christus dicit: in carcere fui et venistis ad me.
2. Paulus dicit Christum laborare in membris suis in frigorc et nuditate. — Christus dicit: nudus fui et operuistis me.
3. Christus laborat in membris suis in siti. — Christus dicit: Silivi et dedistis mihi bibere.
4. Christus laborat in membris suis in itineribus. — Christus dicit: hospes fui et collegistis me.
5. Christus laborat in membris suis in famé. — Christus dicit: esurivi et dedistis mihi manducare. A la suite de la première de ces deux inscriptions se trouve l’addition: NB. A0 179s- L’année 1795 était une année de famine et probablement cette addition est aussi de la main de l’abbé Rumpler. Voir plus haut p. 38 note 3.
6. Voici ces textes en commençant à main droite de la Miséricorde et
en continuant le tour: Misericordia dicit: infrmos visitate, la Miséricorde dit: Visitez les infirmes. — Misericordia dicit: oppressis subvenite, la Miséricorde dit:
Secourez les opprimés. — Misericordia dicit : si videris nudum operi ettm, la Miséricorde dit: si vous voyez un homme sans vêtement, couvrez-le. — Christus dicit qui dederit calicem aqua frigidts non perdel mercedem suant, Jésus-Christ dit: Celui qui aura donné un verre d’eau froide, ne perdra pas sa récompense. — Propheta dicit, frange esurienti panent tuum, le Prophète dit: Romps ton pain en faveur de celui qui a faim. — Pelrus dicit : hospilales invicem sine murmuratione , saint Pierre dit: Exercez l’hospitalité entre vous sans murmure.
7. Il existe à la Bibliothèque de Berne un Prudence manuscrit remontant à l’époque ottonienne, et retraçant dans une série de miniatures le combat des Vertus et des Vices. Ce manuscrit du Xe siècle appartenait autrefois, jusque vers la fin du XVI8 siècle, à la cathédrale de Strasbourg, et Herrade parait en avoir eu connaissance. Il y a, en effet, une grande ressemblance entre la miniature de la Superbe du manuscrit du Xe siècle et la figure analogue de notre Hortus. Dans les deux manuscrits, cette image a été traitée de main de maître et avec un soin exceptionnel. On peut voir dans l’ Histoire de l’Église de Strasbourg, I, 3 1 5 et 316, et dans les Essais historiques et topographiques sur F Église cathédrale de Strasbourg, 362, ce que Grandidier dit de la dispersion de notre antique Bibliothèque de la cathédrale. Le manuscrit en question porte sur la page 73 les mots «pertinet ecclesiie argentinensin , écrits en caractères du XIV8 siècle. Il est marqué du n° 264.
La Stiftsbibliothelc de St. Gall possède un Prudence manuscrit du XI8 —XII8 siècle qui est illustré de vingt dessins exécutés au trait. — Vergeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von Si. Galien.
La Bibliothèque de Valenciennes en possède également. — V. Maugerat, Cala, logtte descriptif et raisonné des manuscrits de la bibliothèque de Valenciennes.
Enfin, il existe au British Muséum une Psychomachia de Prudence, dont un savant Anglais a publié quelques remarquables miniatures. — Fac similes of the miniatures and ornaments of Anglo-Saxon and irish manuscripts by J. C. Wesrwood, m. a. in folio pl. 44.
PLANCHE LUI. lit de salomon. — festin de salomon.
Immédiatement après le combat des Vertus et des Vices, Herrade célèbre l’union du Christ avec son Église, dans la personne de Salomon, figure du Sauveur.
Un premier tableau, f° 204 verso du manuscrit, représente «le Roi sur son lit, environné de soixante guerriers, pris parmi les forts d’Israël, tous armés de glaives, tous habiles dans les combats : une épée est à leur côté, à cause des frayeurs de la nuit»1 2 3. Ce lit, dit Herrade, est l’Église : Rex Salomon requiescit in lectulo, id est in ecclesia; et à la page suivante (f° 2o5 recto) elle commente comme il suit, ce passage du Cantique des Cantiques : «Voici que soixante guerriers environnent le lit de Salomon, ils sont choisis parmi les plus forts d’Israël, ils sont tous armés de glaives et tous habiles dans les combats. — Quel est en effet le lit du véritable et véritablement pacifique Roi Salomon, qui a rétabli la paix entre nous et le Seigneur, si ce n’est celui en qui la nature divine s’est unie à la nature humaine? Quel est ce lit, si ce n’est le sein virginal de Marie, car c’est là que la Divinité, le Verbe de Dieu, le Seigneur s’est enfermé et s’est inséparablement uni, dans sa personne unique, la nature humaine formée de la chair de la Vierge»8.
Salomon repose sur un lit richement sculpté et doré; le roi est couvert depuis les épaules jusqu’aux pieds d’une couverture rouge bordée d’or et doublée d’une fourrure, il est couché sur un matelas bleu quadrillé de blanc, orné de bandes brodées, sa tête, ceinte de la couronne royale, repose sur un coussin de pourpre également brodé; enfin un riche tapis de pourpre couvre le bas du lit devant lequel se trouve un petit escabeau d’or, recouvert d’une étoffe bleu foncé.
Le lit de Salomon est abrité par un rideau bleu retenu par quelques crochets, à l’un desquels est suspendu une lampe veilleuse, avec cette inscription : Lucerna ardens signijîcat œternam lucem — «la lampe ardente signifie la lumière éternelle»8. Au pied du lit se trouve une tour — turris davidica, « la tour de David, qui est couronnée de créneaux : mille boucliers y sont suspendus, et toutes les armes des plus vaillants»4.
Remarquons encore que les heaumes des guerriers, près du lit de Salomon, présentent toutes les trois variétés qui paraissent dans le manuscrit : le heaume conique légèrement recourbé en avant, avec nasal ; le heaume hémisphérique très relevé, avec nasal, et le heaume avec ventaille de métal, couvrant toute la figure et ne laissant que deux ouvertures pour les yeux5.
La seconde miniature de notre planche LUI se trouvait dans le manuscrit à la même page que la précédente (f° 204 verso).
Elle représente Salomon assis à table avec deux autres personnages; à côté se trouvent deux évêques, pontijîces, dont l’un est dans l’attitude de la prière, l’autre présente une coupe au roi6. C’est une allusion au festin eucharistique, comme le prouve la belle inscription qui se lisait au-dessus de la miniature et dont nous donnons en note le texte latin. En voici la traduction : «Salomon donne un festin à ses amis, sa table est servie par des pontifes. C’est une figure de Jésus-Christ qui dans l’Eucharistie institue un festin éternel, où il offre son corps et son sang et admet tous les jours ses fidèles à sa table par le ministère des prêtres de son Église. Par le vin consacré sur l’autel est célébré l’union du Christ avec son Église, image de l’union de la nature divine et de la nature humaine du Christ dans le sein virginal de Marie»7.
Dans cette miniature Salomon porte la couronne royale et le manteau brodé d’or; des deux convives qui sont avec lui à table, le premier est nu-tête, mais il porte le manteau sur la tunique; le second est coiffé d’une espèce de bonnet phrygien, et vêtu seulement de la tunique. La table est mise comme dans les autres représentations de festins du Hortus deliciarum, c’est la même forme de couteaux, de gâteaux et de tranches de pain, on pourrait seulement remarquer que les plats, qui dans d’autres miniatures sont ordinairement variés, ne présentent ici que des poissons. Était-ce avec intention ? On sait que le poisson est un des plus anciens symboles de Jésus-Christ dans l’antiquité chrétienne, parce que le nom grec du poisson, ’fyouç, est un ingénieux acrostiche du nom et des qualités de Notre-Seigneur : ’i-^aoü?, XpwTô?, Geoü ytôç, Su-nj'p, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Or, notre abbesse a pu connaître ce symbole, parce que saint Augustin, qu’elle lisait certainement, en donne clairement l’explication en parlant de la Sibylle Erythrée {De civitate Dei, XVIII, 23). Il n’est donc pas improbable quelle ait voulu se servir avec une intention spéciale du symbole du poisson dans une miniature qui se rapporte allégoriquement au Saint Sacrement8.
PLANCHE LIV. quelques détails. — voyage de la reine de saba. —