‹ Hortus MerliniChapitre 12 sur 16 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

rontia Atropos, le papillon avec le crâne humain sur le corselet, lorsque je l’achetai chez un naturaliste. Étonné de voir l’image plus distinctement marquée que je ne l’avais cru, je me mis à étudier cet animal.

Et je lus : Les Bretons disent qu’il présage la mort II fait entendre un cri plaintif quand il est inquiété; la chenille se nourrit de solanacées du jasmin et de la pomme épineuse, Datura Stramonium ; et se chrysalide profondément en terre dans une coque agglutinée.

Il y avait là beaucoup de rapport avec la mort ; l’annonce de décès ; la chanson lugubre ; le breuvage mortel du Stramonium; l’enterrement de la chenille...

Lecteur : Je ne suis pas d’une nature superstitieuse, mais lorsque après avoir recueilli ces renseignements je tombai sur Réaumur, le célèbre physicien et le connaisseur des Insectes, qui raconte que la Tête-de-Mort fait apparition périodiquement et surtout aux époques des grandes épidémies, comprenez que j’aie -médité sur les habitudes du papillon et ses rapports avec sa livrée macabre.

D’abord la chenille se nourrit de Solanine'et de Daturine, deux alcaloïdes végétaux, en parenté avec la morphine, mais aussi très rapprochés des poisons cadavériques, les ptomaïnes et les leuco-

maïnes. Ces poisons exhalent Todeur de jasmin (i), de rose, de musc (2), entre autres.

Il y a des plantes dites de cadavre (Arum, Stapelia, Orchis, etc.), qui sentent le cadavre, possèdent la couleur cadavérique et attirent les insectes qui se nourrissent de charogne.

N’est-il pas logique que la Tête-de-Mort visite les lieux où les épidémies sévissent et où il y a des corps en décomposition.

En outre, la Solanine est un poison narcotique. Est-ce pour cela que le papillon dort le jour et la nuit, et ne végète et se propage qu’au crépuscule?

Et la Daturine, renfermant les deux alcaloïdes : Atropine et Hyoscyamine ; l’atropine de la belladone dilate les pupilles, ou au moins rend insupportable la lumière du jour. Est-ce la cause des habitudes crépusculaires de la Tête-de-Mort, que ce papillon redoute le soleil, forcé tout de même de dormir la nuit par l’eflet soporifique de l’Hyoscyamine. Il le semble. Or, l’Hyoscyamine, le poison de la Jusquiame, entraîne l’inconvénient secondaire que la victime voie les objets agrandis (mégalopsie).

Figurons-nous alors une Tête-de-Mort, égarée par son odorat trompeur aux cimetières, aux voiries, autour des échafauds et des gibets, où

(ij Voilà le jasmin.

(2) Il existe des chenilles du genre Sphinx, qui sentent le musc.

elle regarde des. crânes humains sous un grossissement formidable, et demandons-nous bien si cela peut agir sur les nerfs d un papillon, impressionnable au point qu’il pousse des cris plaintifs quand on le taquine, un papillon en double délire de rut et de venin enivrant de Jusquiame : double ( ivresse égalant la grande hystérie.

J’admets que l’enjambée soit considérable, mais le grand naturaliste qui a indiqué la ressemblance existant entre les papillons et les fleurs, et . qui croyait à la ressemblance protectrice chez les plantes mêmes, n'aurait pas reculé devant une conséquence naturelle et logique, vu le haut développement psychique et moral des insectes.

Après avoir écrit ces lignes précitées, je lis dans Bernardin-de-Saint-Pierre, que la Tête-de-Mort est appelée Hme, à cause du chant douloureux qu’il fait entendre.

Quel son, cet « haïe ! » Le cri de douleur de tous les peuples de la terre ; le cri du targrade se plaignant de l’amertume de l’existence ; le cri de regret d’Apollon sur la mort d’Hyacinthus. et qu’il dessina dans le calice de la fleur qui porte le nom de l’ami décédé.

Or, il y a une autre fleur où se trace « haïe » dans le calice, et que nous tous avons lu avant même que nous puissions lire. C’est la Dauphinelle cultivée, Delphinium Ajacis, qu’Ovide, le plus

Page 1