‹ Hortus MerliniChapitre 7 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Arrivé à moitié chemin de ma vie, je m’assis pour me reposer et réfléchir. Tout ce que j’avais audacieusement désiré et rêvé, je l’avais eu. Abreuvé de honte et d’honneur, de jouissance et de soufTrance, je me demandai : Et après

Tout se répétait avec une monotonie désespérante, tout se ressemblait, tout revenait. Les anciens avaient dit : L’Univers n’a plus de secrets ; nous avons ici trouvé le mot de toutes les énigmes, nous avons résolu tous les problèmes. Nous avons vu au moyen du spectroscope que le Soleil manque d’oxygène, ce qui ne l’empêche point de brûler aussi bien que l’antimoine dans le chlore, ou le cuivre dans le soufre.

Nous avons dessiné les canaux de Mars, qui ressemblent désagréablement aux figures de Widmannstetten des météorites, et cependant ce n’est que tout récemment que nous sommes fixés sur l’aspect de l’intérieur de l’Afrique, et nous ne connaissons encore ni Bornéo ni les mers polaires.

Une génération qui avait eu le courage de supprimer Dieu, de démolir l’Etat, l’Église, la

société et les coutumes, s’inclinait encore devant la science. Et là, dans la science où devait régner la liberté, le mot d’ordre était : Crois à l’autorité ou meurs !

Il n y avait donc plus rien à faire en ce monde, et me sentant inutile, je résolus de disparaître.

Déjà, la lampe à esprit de vin était allumée sous la cornue, le ferrocyanure de potasse, jaune comme l^or sentant à l’état chaud, comme le gaillet jaune, distille du sang et du fer, prêt à recevoir l’acide sulfurique qui donne la mort lorsqu’elle est concentrée, et crée la vie par fermentation lorsqu’elle est diluée. Cette fois elle allait être diluée pour produire la mort. — Quelle est donc la différence ? Et quelle superbe contradiction !

Le cyanogène, le générateur du bleu, né du sel jaune, commençait à se développer, la plus innocente de toutes les combinaisons, où le charbon pur à fait avec l’indifTérent azote une allience terrible, qui n’a pas sa pareille et qui a forcé la science à avouer son ignorance de ce miracle.

Les vapeurs sortirent du récipient et aussitôt m'étreignirent à la gorge comme la dyphtérie ou les poisons de cadavre non oxygénés. Les muscles du bras commençaient a se paralyser et j’avais des élancements dans la moelle épinière.

J’interrompis l'opération quand l’odeur d’amandes aiiières commença à se dégager ; sans savoir pourquoi, il me semblait voir un amandier en

fleurs dans une allée de jardin et j’entendis une voix de lemme âgée qui disait: Allez! n'y croyez pas, e7ifant.

Et je n’ai plus cru que le secret de 1 U nivers était dévoilé, et je suis parti, quelquefois seul, quelquefois en compagnie, pour réfléchir au grand désordre dans lequel je linis cependant par découvrir une cohérence infinie.

Ce livre est celui du grand désordre et de la cohérence infinie.

Voilà mon Univers, comme je l’ai créé, tel qu’il s’est montré pour moi :

Pèlerin, passant, si tu veux me suivre, tu respireras plus librement, car dans mon Univers règne le désordre, et c'est là la liberté.

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