LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE
>\os Réformés, cependant, ne prennent pas ainsi leur parti de cet état de choses. En tant qu'individus ils ne réclameront pas leur liberté, par les armes ; tant qu'on les fera mourir sous la forme de la justice, ils tendront leurs gorges et n'auront point de mains ; mais lorsque, comme de vils troupeaux destinés à la tuerie, on les massacrera en foulant aux pieds toute justice, sans même observer aucune formalité, devront-ils n'opposeraucune résistance? Ne leur sera-t-il pas permis, du moins, de chercher un remède aux maux qui les accablent ! Or quelle est la vraie cause, la première source de tous ces malheurs ? Holman n'hésite pas à le déclarer : La France a perdu les bonnes lois et statuts de ses ancêtres. Le principe suprême qui de tous temps a été mis en vigueur c'est que le salut du peuple doit être la suprême loi. Or comment maintenir ce principe, comment empêcher le peuple de devenir la chose d'un seul. C'est en proclamant la souveraineté de la nation
qui seule a le pouvoir d'élire ou de déposer les rois, de déclarer la guerre ou de prélever de nouveaux impôts.
Telle est la thèse qu'il veut établir et dont il cherchera les preuves dans l'histoire des Gaulois et des Francs.
Avec Elie Benoit nos Réformés auraient pu dire : « Nous voulons la liberté de nos consciences, elle est de droit naturel comme elle est de droit divin. Nous réclamons la liberté de notre culte, la capacité de tous nos droits, et pour la garantie de ces droits nous exigeons non la parole d'un roi qui meurt mais la sanction de la nation qui demeure. »
Hotman ne voit rien de plus sage, de plus salutaire à la chose publique que la faculté que possède la nation de déléguer momentanément sa souveraineté à un Prince qu'elle choisit. C'est donc par libre élection et non par droit héréditaire que le souverain reçoit sa couronne. Voici comment notre auteur décrit la première nomination royale. « Le premier élu et déclaré roy de France et de la Gaule tout ensemble par la commune voix de l'assemblée du peuple, ce fut sans doute Childéric, fils de Mérovée.... L'ayant mis sur un pavois â la manière accoutumée, et porté sur leurs épaules trois fois tout à l'entour de l'assemblée avec grands battements de mains et acclamations de joie.
La royauté se transmit ainsi toujours par le choix du peuple. »
Avec une érudition étonnante, une connaissance remarquable de l'histoire, il cite à tous propos les auteurs et chroniqueurs des temps présents et passés, et partout il trouve l'exemple de cet usage. — Sage coutume — s'écriet-il. Comme il la regrette quant à lui. Ah ! si la nation eût toujours conservé son droit, si elle s'était toujours préoccupée de chercher non pas tant un prince issu d'une famille royale qu'un Roy bien qualifié ! « Car tout
aiiis que les bons veneurs ne cerchent pas ce qui est né
d'un bon chien mais le chien même ains, ceux qui
s'entremettent d'établir un gouvernement politique, commettent une lourde faute s'ils s'amusent à cercher de qui devra naître leur prince et non pas quel il sera. » Sans doute, on choisissait de préférence les roys dans la famille royale où ils recevaient une éducation particulière. 11 n'en est pas moins vrai que le peuple seul élisait en dernier ressort.
« Mais l'autorité de la nation n'était pas seulement grande pour établir et retenir les rois ains aussi pour les déposer » et Hotman donne de ce fait plusieurs exemples frappants. ^
« Cela, dit-il, en faisant aussitôt l'application de sa devise, aux temps présents, cela semble être, un advertissement pour l'avenir que ceux qui étaient appelés à la couronne de France étaient élus sous certaines lois et conditions qui leur étaient limitées, et non point comme tyrans avec une puissance absolue excessive et infinie. Le peuple donc, en l'assemblée des Etats avait toute puissance tant en l'éleclion qu'en la déposition des roys. »
Il n'y a pas de forme de gouvernement plus éloignée que celle-là de la tyrannie. On n'j- voit aucune des marques auxquelles on reconnaît le despotisme, savoir : 1° La domination violente et forcée; 2° Les soldats étrangers entretenus par le tyran pour leur garde; 3° Toutes choses rapportées à la commodité et au plaisir de celui qui domine et non pas à la conservation des sujets (de laquelle tasche notre royaume a été longuement conservé). »
C'est dire qu'il ne l'est plus à l'heure où il parle et que ces trois signes distinctifs de la tyrannie inconnus à nos pères ne sont hélas que trop visibles chez leurs descendants.
Cela ne serait pas, si l'Assemblée nationale, n'avait abdiqué ses droits... et il fait entendre un appel enthousiaste en faveur de cette représentation fidèle du pays tout entier, de cette institution admirable, de ce bel ancien accord, en un mot en faveur de cette « sacro-sainte assemblée dont les droits sont imprescriptibles ».
Il montre tout d'abord que la souveraine et principale administration du Royaume déjà dans la France Gauloise des premiers siècles appartenait à la générale et solennelle Assemblée de la nation que l'on a depuis appelée l'Assemblée des 3 états et qui comprenait les notables personnages du royaume et les députés du peuple. Ce conseil se réunissait en général tous les ans au P' mai, et avait comme fondement de toutes ses décisions c& principe : que le salut du peuple doit être la suprême loi.
« Trois points, dit-il, montrent le profit de cette ordonnance : 1° Il faut par raison que l'abondance et mùreté de conseil se trouve en l'honorable compagnie et sage conférence d'un bon nombre d'anciens ; 2° Pour autant que c'est une partie de liberté que l'autorité et le conseil de ceux-là entrevienne au maniement des affaires esquels git la ruine ou conservation de leur état, et que cela soit ratifié par tous, là où tous ont intérêt; 3" Afin que ceux qui ont crédit auprès du Roy et ont de grands gouvernements soient retenus en leur devoir par la crainte de cette Assemblée où les plaintes et doléances des communautés soient patiemment ouies.
Les royaumes qui sont gouvernés sous le plaisir et volonté d'un roi, Aristote juge que ceci est point là un gouvernement séant à homme libre et qui usent de l'adresse de la raison, mais bien plus coavenableà des bétes brutes dépourvues de jugement et de conseil. »
Dans ces Assemblées, qui se sont poursuivies pendant de nombreux siècles dans notre nation, on délibérait sur
rélection ou la déposition d'un Roy, sur la paix, la guerre, les lois publiques. On nommait aux grandes charges : de surintendant, de connétable, et on -décidait sur les grandes questions intéressant l'ordre public.
Le roi promulguait ensuite les décisions souveraines de l'Assemblée par cette formule : Quia taie est nostrum placitum. Qui doit se traduire, non comme on l'a fait plus tard : Car tel est notre bon plaisir, mais par : C'est ainsi qu'il en a été décidé dans notre Parlement.
Cette constitution politique, établie sur la liberté a durée 1100 ans dans son état primitif et elle a prévalu même à force ouverte et par les armes contre la puissance des tyrans — témoin Louis XI et la Ligue du bien public.
Mais, pourrait-on répondre à Hotman, cette Assemblée de la nation que vous réclamez si ardemment n'existet-elle pas, même sous Charles IX que vous semblez prendre comme le type du tyran ? Le Parlement, n'est-ce pas la continuation des anciennes assemblées de nos pères ? ne veille-t-il pas à la sécurité du peuple? — Ecoutez de quelle manière Hotman « exécute » cette institution.
Le procès est fait en bonne règle ; — Le royaume de plaidoirie, inconnu à nos ancêtres a mis sous ses pieds, et supplanté toute l'autorité de l'Assemblée des Etats. Il a substitué son autorité précaire, vénale, à l'autorité sacrosainte de la réunion du peuple — et Hotman retrace en détails la manière dont cette substitution s'est effectuée.
Le Parlement qui ose se dire le continuateur de l'Assemblée nationale, n'est plus que le milieu de la chicane et de l'intrigue. Cet amour des procès, cet esprit vénal et terre à terre, il n'hésite pas à le proclamer, nous sont venus de la cour de l'Eglise et de l'ofHcialité du pape.
Que l'on revienne en arrière, à cet ancien accord de jadis. Pourvu que la souveraineté de la nation soit reconnue et sauvegardée, Hotman est prêt à accepter l'autorité
du roi. Mais il tient à établir la distinction qui existe entre le prince et TEtat.
« Le Roi, dit-il, combien qu'il soit Prince et Seigneur, toutefois il n'est qu'une personne seule et singulière quant à lui. Mais le royaume, c'est la communauté universelle de tous les citoyens et sujets qui y sont compris... Tout ainsi comme le pupille n'est pas institué à cause du tuteur, ni le vaisseau pour le pilote, ni l'armée pour le capitaine, ainsi au contraire le tuteur est ordonné pour le pupille, et semblablement le pilote, le capitaine pour ceux qui leur sont commis en charge, aussi, en cas pareil le peuple n'est point fait et assujetti à cause du Roi, mais plutôt le Roi est établi pour le regard du peuple.
... Un peuple peut subsister sans Roi, mais un Roi sans peuple est inconcevable.
On peut conclure, non seulement, que cette liberté tant belle de tenir assemblées générales de conseil est une partie du droit des gens, mais même que les Rois qui, par mauvaises pratiques et cautèles oppriment cette sainte et sacrée liberté ne doivent plus être tenus en qualité de Rois, mais de tyrans comme ceux qui violent le plus saint droit qui ait jamais eu lieu entre les hommes, et rompent les liens de toute société humaine. »
La question est donc bien nettement résolue : La souveraineté du peuple est imprescriptible. C'est elle qui donne au Roi son autorité. Si le Roi devient tyran, est-ce un crime de lèse Majesté que de lui faire opposition ? Nullement. Exemple encore : Louis XI et la guerre du bien public. Hotman adopte la maxime de Marc Antoine. Combien que toutes séditions soient toujours dangereuses, néanmoins il y en a qui sont justes et presque nécessaires; mais il n'y en a point de si justes et de si nécessaires que qUand le peuple foulé et opprimé par la cruauté d'un tvran va demander des secours à toute
la congrégation des citoyens légitimement assemblés. En quelle considération, en quel honneur Hotman ne tient-il pas cette assemblée souveraine du peuple.
Quel effet ne durent pas produire ces paroles toutes vibrantes de justice et de liberté. Comme cet appel enthousiaste aux institutions du passé, aux droits inaliénables de la nation durent profondément remuer les cœurs qui commençaient à s'ouvrir aux idées nouvelles, surtout quand on songe au mépris dont le pauvre peuple était alors l'objet.
La nation souveraine ? Le peuple électeur et libre de choisir son Roi ? Mais cette pensée seule fait frémir d'épouvante les amis de la royauté.
Ecoutez plutôt Matharel, l'un des premiers adversaires de notre jurisconsulte. Après avoir déclaré qu'Hotman n'a rien compris aux auteurs qu'il cite, après l'avoir traité de discoureur orgueilleux et impudent, de séditieux, de menteur, il s'écrie : « Que veut-il d'autre, lorsqu'il approuve tellement ce mode d'élection qu'au-dessus de quoi à son avis on ne peut rien imaginer de plus sage, de plus salutaire à la République. Que veut-il d'autre que de ramener notre royaume si bien établi, si bien fondé, à cette bête si dégoûtante, monstrueuse et sanguinaire qu'est l'élection — chose cependant qu'il appelle sainte et salutaire. »
Comme on a pu le voir par les fières paroles de Hotman, la Franco Galiia est cependant plus un pamphlet, une manifestation politique, un écrit inspiré par toute une vie de souffrances, de persécutions plutôt qu'une dissertation historique sur la liberté ou la souveraineté nationale. A chaque page l'allusion au gouvernement tyrannique du Roi ou de la Régente éclate, claire pour tous.
Ecrit lui aussi sous l'inspiration des massacres nombreux auxquels l'auteur a échappé, le livre des « Vin-
diciaî » est cependant moins impétueux, moins ardent que la Franco Gallia.
Ce que Du Plessis combat avant tout, c'est Machiavel. « Il oppose, dit Lenient, le manuel de la résistance par la loi et la raison au manuel de l'oppression par la force et le mensonge. »
« Hotman avec sa Gaule Franque, déclare Viguié, c'est la théorie profonde, savante, historique de la souveraineté du peuple. Du Plessis, c'est l'esprit politique, l'esprit de gouvernement pratique, tempéré, le père du droit constitutionnel. »
Nous avons vu que Mornay faisait remonter tout pouvoir à Dieu. Au début, il y a deux contrats : L'un passé entre Dieu et le Roi, l'autre entre le Roi et le peuple. Après les avoir reçus de Dieu, c'est du peuple que les rois tiennent leur souveraineté et puissance. « Bien que le peuple soit coutumier en certains pays d'élire pour Roi ceux de quelque race, laquelle a fait des services notables, si, disons-nous, qu'il élit le tronc, non pas le rejeton qui en procède, sans être tellement obligé à cette race, qu'il ne puisse, au cas qu'elle dégénère en choisir une autre... Or, puisque le peuple élit et établit le Roi, il s'ensuit que le corps du peuple est par-dessus le Roi. »
Les droits de la nation sont inaliénables. Peu importe que les rois oubliant leur origine se soient par violence ou par ruse emparés de l'autorité souveraine. Ce que le successeur s'est approprié de plus, il le possède en aussi bonne conscience « qu'un brigand posséderait le bien volé. ^■>
Quel est donc le pouvoir du Roi ? Pourquoi a-t-il été créé ? « Les rois sont en cette charge pour maintenir par justice et par la force des armes le public et le particulier de tous outrages et dommages. La dignité royale n'est pas tout un titre d'honneur, une sinécure, ains une vacation et servitude publique, v
Le prince doit protéger son peuple de ses ennemis, et surtout, administrer la justice, chasser « tous vices et méchancetés bien loin de leurs sujets. Il doit aussi maintenir les lois et tirer sa gloire principalement de la conservation d'icelle. Il ne peut, de lui-même, sans l'assemblée des Etats ajouter ou retrancher des articles de loi. » Du Plessis repousse la théorie par laquelle les rois ont puissance de vie et de mort sur leurs sujets. « Le prince, dit-il, n'est que ministre et exécuteur de la loi, et ne peut dégainer l'épée sinon contre ceux que la loi condamne à être frappés. S'il fait autrement, il n'est plus Roi, mais tyran, il n'est plus juge, ains brigand. Les sujets en effet ne sont pas les esclaves du Roi, mais ses frères. Tous sont égaux.
Du Plessis examine ensuite les différences qui existent entre un Roi et un tyran.
Celui-là est Roi qui régit et gouverne légitimement le royaume à lui commis par succession ou par élection. Il s'ensuit donc que l'on doit réputer tyran et comme opposé au Roi celui qui s'est emparé du royaume par violences et mauvaises pratiques, ou qui gouverne tout autrement que le droit et l'équité le requièrent.
Il distingue deux sortes de tyrans ; l" le tyran sans titre, c'est-à-dire, l'usurpateur. Contre lui, le droit de résistance est facile à établir. Le droit naturel nous enseigne en effet, et commande de maintenir et garder notre vie et liberté. Outre ce droit naturel, il existe aussi le droit civil lequel règle les sociétés des hommes par certaines lois, tellement que les unes sont gouvernées d'une sorte, les autres d'une autre. Si quelqu'un essaie d'abolir ce droit par fraude ou violence, tous sommes tenus de lui résister, vu qu'il viole la société à qui il doit tout ce qu'il a.
Tous, par conséquent, quels qu'ils soient peuvent repousser l'usurpateur. — Contre lui, l'homme est dans le cas de légitime défense.
2" La deuxième sorte de tyran, c'est le tyran par exercice. C'est un crime d'usurper par violence le ro3-aume, mais si le tyran est une fois tellement emparé de l'Etat que le peuple subjugué lui prête serment et promette obéissance, le peuple doit alors rester fidèle à la Iby donnée.
L'esprit de sédition, de révolte qu'on a voulu trouver dans cet écrit y souffle si peu, que Du Plessis recommande à ses lecteurs de ne pas élever trop haut leurs prétentions et d'agir avec une extrême prudence. « Il ne faut pas prétendre d'avoir des princes auxquels il n'y ait rien à redire. Il faut estimer que tout va bien lorsque ceux qui gouvernent sont moyennement bons, car ils sont de même chair et sang que les autres, et ils ne sont point à la place de Dieu pour présider d'une manière parfaite entre les hommes mortels.
Mais toutefois, si le prince, de propos délibéré, ruine l'Etat, s'il renverse audacieusement tous droits et devoirs, s'il n'a nul souci de sa foi, s'il n'a égard aux conventions, à la justice, à la piété, alors, on pourra le juger tyran, ennemi de Dieu et des hommes et on pourra agir en conséquence.
Gomme le remarque avec raison M. Lenient, Du Plessis circonscrit le droit d'insurrection et il le limite en distinguant avec soin la résistance et la révolte. Il sent parfaitement tous les périls de son système et s'efforce de les prévenir et de les atténuer : on dirait Eole déchaînant les vents et s'inquiétant de limiter d'avance les ravages de la tempête. »
Il ne faut pas, en effet, répond-il, que le remède soit plus dangereux que la maladie. On doit d'abord avertir le prince. S'il ne se soucie point des remontrances, c'est un tyran invétéré. Si les brigands et sacrilèges sont estimés infâmes, si on les fait mourir pour leurs maléfices, saurait-on inventer un supplice assez grand au crime de
tyrannie ? Le peuple a le pouvoir de le renverser. Le peuple, nous l'avons vu, ce n'est pas une populace effrénée, mais l'assemblée représentant le peuple, les magistrats, les pairs, les officiers de la couronne.
Si ceux-là résistent à main armée, ils ont le droit pour eux. Ils ne sont pas coupables du crime de lèse majesté. Pour mieux faire comprendre sa pensée, Du Plessis compare la République à un navire. Le pilote et la plupart de ses aides s'enivrent et s'endorment, ou bien, ils s'amusent à regarder un écueil qui menace leur vaisseau. Que doit faire alors un sous-maître qui sera vigilant et soigneux de sa charge '^ Sera-ce assez de tirer l'oreille à -ceux qui dorment? Evidemment non; il devra, sans ordre, prendre le commandement. Bien plus, il n'y a pas si petit matelot qui ne soit tenu de metti'e la main à la besogne pour empêcher le naufrage du vaisseau prêt à se perdre par la faute ou nonchalance du pilote.
Chaque magistrat est tenu de secourir l'Etat s'il le voit près de sa ruine. Mais cela sera-t-il loisible au premier venu et à quelque homme de nulle autorité ? Nullement. La République n'est point donnée en garde aux particuliers considérés un par un. Il faut que chacun considéré à part supporte les mauvais princes, qu'il en souhaite de meilleurs, estimant qu'il faut supporter la tyrannie aussi patiemment que l'on supporterait le dommage d'une grêle, d'une ravine d'eau, d'une tempête ou de tels autres accidents naturels, — s'ils n'aiment mieux se tirer arrière et changer de pays.
Pu moins, se demande en terminant Du Plessis, peut-on faire appel aux princes voisins ? Ont-ils quelque droit à donner secours aux sujets des autres princes affligés à cause- de la vraie religion ou opprimés par tyrannie manifeste? — Oui, nous sommes tous solidaires les uns des autres, membres d'un seul corps, d'une même Eglise :
Quels que soient les membres qui souffrent, les autres souffrent avec eux et doivent les assister. C'est un devoir pour les princes voisins, quand la justice et la religion sont opprimées, de sortir de leur pays, non pas pour empiéter sur celui (fautrui mais pour contenir le tyran. Leur intervention doit être désintéressée, pure de toute idée d'accroissement ou de conquête.
Révolutionnaires, voulant secouer tous les jougs, désireux de proclamer la licence dans tous les domaines et de ne reconnaître aucune autorité, ce n'est certes pas là, comme certains auteurs osent encore le prétendre, le portrait des huguenots.
Bien loin de là, nos deux Réformés affirment hautement leur respect et leur attachement pour les puissances établies de Dieu. Avec la confession de foi de La Rochelle, ils peuvent dire eux aussi en toute sincérité :
« Nous tenons qu'il faut obéir à leurs lois et statuts, payer tributs et impôts, et autres devoirs, et porter le joug de subjection d'une bonne et grande volonté encore qu'ils fussent infidèles, moyennant que l'empire souverain de Dieu demeure en son entier. Ainsi nous détestons ceux qui voudraient réjeter les supériorités, mettre communauté et confusion de biens et renverser l'ordre de la justice. »
Leur seule réserve pour ce qui regarde l'obéissance au roi, c'est que la liberté de conscience doit être maintenue contre toute puissance humaine, qu'il n'est pas d'autorité au-dessus de Dieu.
En posant ainsi le principe de la liberté, les droits de la conscience religieuse, en rendant à l'homme sa véritable personnalité, sa dignité, nos deux théoriciens devaient forcément en arriver à adresser un appel en faveur des libertés politiques et civiles, en faveur de la souveraineté nationale. L'homme doit être considéré comme une fin et non comme un moyen : il n'a pas été créé pour être l'es-
clave d'un tyran, la nation ne doit pas être courbée sous le joug d'un seul : c'est elle qui est la suprême autorité.
Pour prouver son dire, Hotman se fait sans doute souvent illusion sur ce « bel ancien accord qui fut au temps de nos pères » et vers lequel il veut nous ramener. Mais il n'en est pas moins vrai, et il le montre savamment, que la liberté dont les Francs-Gaulois étaient si fiers, est sacrée ; que la monarchie a été et doit être élective. Le roi nommé, il n'est pas pour cela monarque absolu. C'est au peuple que le dernier mot doit appartenir, car la sou^ veraineté de la nation est imprescriptible.
Aujourd'hui, nous sommes habitués à ce langage. Il est universellement reconnu que « le souverain c'est l'ensemble des citoyens exprimant librement leur volonté », et que tout pouvoir doit être une délégation du peuple.
Nous oublions que c'est en 1573, que ces idées ont été soutenues et qu'il a fallu plus de 200 ans pour qu'elles soient reprises et appliquées.
Si Hotman accepte le gouvernement monarchique — à condition toutefois que la royauté soit élective et non héréditaire — on sent cependant qu'il préférerait quant à lui une autre forme plus en harmonie avec la souveraineté populaire et les droits de chacun : la forme républicaine.
« La multitude des hommes, écrit-il, devrait être régie et gouvernée non point par quelqu'un d'entre eux qui le plus souvent n'aura pas telle suffisance et expérience aux affaires comme beaucoup d'autres, mais par ceux qui seraient approuvés et choisis par le consentement général de tout un peuple comme les plus vertueux et les plus sufflsans de tous pour en faire un corps entier de conseil, ou plusieurs entendements et plusieurs bons cerveaux étant amassés et recueillis ensemble fussent comme l'âme
qui gouvernât et remuât tout le reste du corps de la chose publique \ »
Son rêve est donc de voir la nation élire elle-même ses représentants qui, réunis en assemblée permanente, veilleront aux intérêts du pays et le gouverneront avec sagesse.
Comme Hotman, Du Plessis voudrait aussi concilier le passé et le présent ; il voudrait établir l'alliance entre le principat et la liberté. Parfois ses théories sont bien peu réalisables. Où trouver le magistrat idéal, loi parlante et animée dont la seule ambition serait de sauvegarder la liberté et la justice? Où est la nation qui absolument désintéressée consente à courir au secours de l'opprimé ?
L'homme est naturellement mauvais. Ses penchants le poussent à l'égoïsme, à l'intérêt bien entendu et par lui-même il est incapable de faire le bien. Peu importe de changer les constitutions et les lois tant que le cœur reste le même. Chimères donc que les généreuses pensées de désintéressement et d'amour que Mornay suppose chez les magistrats ou cliez les Princes étrangers. 11 n'en demeure pas moins que lui aussi proclame les droits de la conscience, l'inviolabilité de la liberté individuelle, et qu'il place l'autorité suprême dans la nation.
L'idée de la République, idée qui bientôt passera à l'acte
' C'est l'idée même de Calvin dans son Institution chrétienne. Il ne veut pas s'occuper de savoir quel est « le meilleur estât de police. » Il faut être soumis au gouvernement que Dieu nous donne, dit-il, « C'est à nous-à faire de nous rendre sujets et obéissants à quelconques supérieurs qui domineront au lieu où nous vivrons. » Toutefois, après avoir examiné les u trois espèces de régime civil asçavoir Monarchie, Aristocratie, Démocratie. » Il reconnaît que le roi peut facilement devenir tyran aussi préfère-t-il quant à lui que plusieurs gouvernent, u aidans les uns aux autres et s'advertissans de leur office, et si quelqu'un s'eslève trop haut, que les autres lui soient comme censeurs et maistres. » Cet état est le plus propre à établir une « liberté bien tempéi'ée et pour durer longuement. »
parmi les protestants, les mots glorieux de liberté, d'égalité, de fraternité qui seront la devise des réformateurs politiques de 89, les voilà contenus déjà, sinon complètement expiimés, du moins en principe dans la Franco Gallia et les Vindiciœ contra tyrannos. Voici en effet ce que décrétera l'assemblée nationale : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, que tous les citoyens sont égaux devant la loi et également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics selon leur capacité, et que nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. »
N'est-il pas étrange qu'en plein xvp siècle, au lendemain de la saint Barthélémy devant le sang innocent qui coulait à flots, devant des iniquités, des injustices sans pareilles, de telles voix se soient fait entendre ? Ab ! sans doute, nous ne méconnaissons pas qu'il y a dans ces pamphlets des cris d'amère vengeance, que l'appel à la résistance est peut-être trop pressant. Mais rappelonsnous l'époque pendant laquelle vivaient nos auteurs, époque de trouble et d'angoisses. Rappelons-nous surtout le but qu'ils poursuivaient.
Ce qu'ils voulaient, c'était que leur belle patrie qu'ils aimaient de tout leur cœur, pour laquelle volontiers ils eussent donné leur vie, fût rendue plus belle encore, plus pure, plus grande, au moj^en même de ces institutions, de ce gouvernement libéral qu'ils lui présentaient. Leur unique désir était de travailler pour l'honneur de Dieu et la prospérité de la France. Aussi ne craignons pas de saluer en ces nobles réformés les pères de notre constitution moderne et de leur décerner le titre qu'ils méritent bien l'un et l'autre et que Ilotman appliquait aux premiers Francs, celui d'auctores libcrtafis.
§ IV. — Y AVAIT-IL AVANT HOTxMAN UNE TRADITION LIBÉRALE ?
Malgré sa profonde admiration pour l'auteui', bien qu'il reconnaisse la grande valeur intrinsèque de son livre, Thierry cependant déclare que Ilotman s'est fait illusion, qu'il n'est pas dans la vérité historique. « Il est aisé de se figurer, dit-il, par quel abus de méthode, Fauteur, imposant à l'histoire ses idées préconçues, arrive à montrer que, de tout temps en France, la souveraineté fut exercée par un grand conseil national, maître d'élire et de déposer les rois, de faire la paix et la guerre...
En dépit des différences d'époque, de mœurs, d'origine et d'attributions, il rapproche et confond ensemble sous un même nom, comme choses de même nature, les Etats généraux des Valois, les parlements de barons des premiers rois de la troisième race, les assemblées politicoecclésiastiques de la deuxième, les revues militaires et les plaids de la première et enfin les assemblées des tribus germaniques telles que Tacite les décrit. Hotman parvient de cette manière à une démonsti-ation factice, à un résultat faux, mais capable de séduire par l'abondance des citations et des textes dont il semble découler. Luimême était dupe de l'espèce de magie produite par ses citations accumulées ; il disait naïvement de son ouvrage : « Qu'y a-t-il à dire contre cela? Ce sont des faits, c'est un pur récit, je ne suis qu'un simple narrateur '. »
Le jugement semble formel, et cependant quelques pages avant celles que nous venons de citer, rapportant les opinions traditionnelles sur nos origines nationales, Thierry écrit d'autre part - ;
' A. Thierry : Récits des Temps Mérovingiens, tome I, page 32. 2 Pages 21, 22.
« Outre la maxime du droit de justice, inhérent au domaine féodal, une autre maxime qui se perpétuait parmi la noblesse, était celle de la rojauté primitivement élective et du droit de consentement des pairs et des grands du royaume, à chaque nouvelle succession. C'est ce qu'exprimaient aux XII* et xiii° siècles, les formules du sacre par le cri : « Laudamus, volumus, fiât 1
jN'ous le voulons, nous l'approuvons, que cela soit ! et quaijd ces formules eurent disparu, l'esprit en demeura empreint dans les idées et les mœurs des gentilhommes. Tout en professant pour le roi un dévouement sans bornes, ils se plaisaient à rappeler en principe le droit d'élection et la souveraineté nationale... Aux mêmes souvenirs, transmis de la même manière, se rattachait encore le principe fondamental de l'obligation, pour le roi, de ne rien décider d'important sans l'avis de ses barons, sans le concours d'une assemblée délibérante. »
N'est-ce pas là ce que veut montrer l'auteur de la Franco Galliat A-t-il tort de s'appuyer sur de tels faits, et en ce faisant porte-t-il atteinte à la vérité historique '?
De nos jours, un autre historien, Fustel de Coulanges semble aussi ne rien laisser subsister de la théorie de Hotman.
Dans son Histoire des Institutions politiques de l'Ancienne France, à propos de l'hérédité ou de la non hérédité du pouvoir royal, il pose la question en ces termes :
« Une phrase de Grégoire de Tours donne à penser
qu'il y avait eu, en un âge lointain, une élection originelle en faveur de la famille « aux longs cheveux ». Mais nous nous plaçons maintenant au vi« siècle ; dans cette période le peuple franc élisait-il ses rois ' ? »
1 Hist. (les Insf. polit, de l'une. France : La Monarchie Franque, page 33.
Après avoir passé en revue les documents officiels de l'époque et les récits des historiens, Fustel de Coulanges conclut : « Durant tout le vi" siècle on ne voit jamais un peuple franc intervenir par l'élection dans le choix de ses rois... des textes ne parlent jamais ni d'une assemblée réunie, pour élire un roi ni d'un roi qui ait été élu. Toujours la royauté se transmet comme tout autre héritage et suivant les règles du droit privé ' . »
c( Durant le vir siècle, nous avons plusieurs exemples de rois déposés et d'autres rois unis à leur place ; mais si l'on observe le détail et les circonstances de chacun de ces changements on n'}' trouve jamais la réunion régulière et légale d'un peuple. On n'y trouvera même pas l'expression d'un principe de droit national. Ce qu'on y trouvera seulement c'est la victoire d'un parti armé. Ces actes sont des faits de guerre civile. L'idée que la roj'auté dépendit d'une élection populaire n'est exprimée nulle part. Au contraire, ces rois Mérovingiens disent volontiers que c'est Dieu qui les a laitsrois-. »
En résumé^ : « Nous ne voyons jamais dans ces deux siècles, une nation se réunir régulièrement pour choisir et élire son roi. D'après tous les documents, chaque prince règne en vertu de l'ordre naturel de succession ou quelquefois par le succès d'une guerre civile. »
D'un autre côté, Fustel de Coulanges écrit aussi : « Seulement deux choses sont nécessaires : d'abord l'acte de reconnaissance et d'installation, ensuite la prestation du serment de fidélité par la populace entière...
...Les rois y devaient tenir; probablement ils ne se sentaient bien affermis que quand ce témoignage public de sujétion leur avait été donné ''. »
1 id. page 42.
2 id. page 49.
3 id. page 59.
* id. page 54.
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« Pour la période Carolingienne on trouve des contradictions entre les documents : D'une part, les écrivains emploient des termes qui indiquent l'éleclion. Eginliard nous dit, par exemple, qu'à la mort de Pépin « ses deux fils lurent créés rois par le consentement de tous les Francs ' » et il dit encore qu'à ce moment «les Francs, im conventus général s'étant formé, instituent rois sur eux les deux fils de Pépin ». Charlemagne, en 806, parle « du roi que le peuple voudra élire », et Louis le Pieux, en 817, prévoit le cas oîi un roi étant mort en laissant plusieurs héritiers directs, « le peuple devra s'assembler pour élire l'un d'eux ». D'autre part, nous voyons toujours les fils succéder à leur père- ».
... « Mais s'il est vrai que le fils succède au père, encore n est-il pas vrai qu'il lui succède tout naturellement et de son plein droit comme pour un héritage ordinaire... l'hérédité absolue ne s'établira que plusieurs siècles après ^...» Et cela, n'est-ce pas précisément ce que reconnaît Ilotman ?
S'appuyant lui aussi sur le témoignage d'anciens historiens, il montre que la nation élisait ses rois ou du moins approuvait leur élection : « Toutefois, dit-il, les princes ont la prérogative et sont volontiers préférés, car les pères, sous espéi'ance de cette succession étaient induits à faire soigneusement instruire leurs enfants, de peur qu'étant indignes de succéder à leurs pères, ils ne fussent reboutez du peyple '' ».
Çles paroles du jurisconsulte protestant sont vivement éclairées par ces lignes de Fustelde Coulanges : « Supposez un prince qui eût été trop impopulaire, un prince qui
1 Vita Caroli (citée par F. de C).
2 F, de C, page 256.
3 id. 26i.
1 Franco Gallia, traduction de Goulart dans les Mémoires de l'Etat de Franco, tome II, page 292.
n'eût pas répondu à l'idée qu'on se faisait de la royauté, un prince dont les croyances ou les sentiments eussent été en désaccord avec ceux de ses contemporains : si l'ensemble des hommes n'eût pas voulu d'un tel roi, il y avait, dans cette seule cérémonie, une occasion de le repousser. Il est clair encore que les acclamations de cette foule, composée d'hommes libres, impliquaient une adhésion volontaire des sujets à leur nouveau souverain. S'il n'y a rien de semblable à une élection, la royauté n'est pas non plus précisément héréditaire. La mort du père ne suffit pas pour que le flls soit roi et il n'est pas roi de son plein droit : « Il faut que le roi vivant lui ait transmis ses pouvoirs et il faut encore que les grands du palais et même un simulacre du peuple aient consenti à s'engager à lui obéir ^ ».
Sans doute, nous ne pouvons le nier, Hotman s'exagère le pouvoir des assemblées du peuple dans «l'acclamation » du roi. Trop facilement il généralise et parle d'élection là où il n'y avait guère qu'un simple consentement. Il est clair que le terme « eligere » que l'on traduit par élire, n'avait pas, pour les hommes des monarchies franques, le même sens que pour nous, et l'expression « per electionem omnium francorum » ne présentait pas à leur esprit l'idée que les termes d'élection nationale ou de plébiscite présenteraient aux nôtres.
Hotman veut surtout montrer quj le Roi n'était i)as, jadis, un souverain absolu, qu'il devait compter avec le peuple et que si lo Roi devient tyran, le peuple a le droit de le rejeter.
On reproche encore à Hotman de n'envisager les assemblées populaires de jadis, c'est-à-dire les plaids guerriers, les champs de mars, etc., que sous la forme qu'il rêve de
■-' Fustel de Coul., livre cité page 277.
voir s'établir dans son pays : l'assemblée des trois Etats, régulièrement organisée avec des attributions définies.
Sans doute, autres temps, autres idées, autres mœurs, et il est des époques où des assemblées de ce genre n'ont jamais fonctionné! Pour que le peuple fut tout puissant, déclare M. Fustel de Coulanges, « il aurait fallu qu'il voulut l'être, et d'abord, qu'il pensât à l'être ^ ».
« Dans l'ancienne Germanie, il y avait des assemblées véritablement nationales et souveraines qui avaient discuté et décidé sur tous les intérêts généraux... Ces concilia disparurent à l'époque des invasions. Les rois Francs ne les firent pas renaître'^. »
Le Champ de Mars, décrit par Grégoire-de-Tours, n'était qu'une réunion militaire, une revue d'inspection faite au printemps.
Le Roi n'avait pas cependant un pouvoir illimité. La vieille institution germanique de l'assemblée nationale fut remplacée par une l'éunion de grands qui exerçait une grande action.
Dans les plaids, régulièrement convoqués chaque année, les grands se iaisaient suivre d'une nombreuse foule, mais le cotwentas ne décrète pas, n'agit pas.
Il ne paraît être là que pour recevoir les ordres du Roi nul n'avait sans doute l'idée qu'il put en être autrement^.
D'un autre côté, d'après quelques écrits du ix« siècle, il résulte que sous certains rois, ces conventus prenaient une importance assez considérable.
Résumant le De ordine palatii d'Adalard, abbé de Corbie, le métropolitain Hincmar trace le tableau des assemblées qui se réunissaient sous les règnes de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire. « Deux fois par an se
1 La Monarchie Franque, page ill.
2 id. pages, G3, 64.
'•'• Voir page ilO.
tenaient des plaids auxquels assistaient les principaux d'entre les clercs et d'entre les laïques... Les avis n'étaient pas contraints, chacun donnait en toute liberté celui qu'il jugeait le meilleur... » Le vœu d'Hincmar était que ces assemblées, dont il avait pu dans sa jeunesse, apprécier l'utile influence, fussent appelées régulièrement à se réunir et que les successeurs de ceux qui les avaient composées autrefois se montrassent dignes de leurs ancêtres ' .
Ce vœu, notre jurisconsulte le reprend dans sa Franco Gallia.
Remarquons-le du reste, peu importe au fond de savoir si des assemblées nationales, telles que les rêve Hotman et telles qu'il les voit dans le passé, ont existé ou non. Peu importe de savoir jusqu'à quel point la royauté était élective ou héréditaire, de savoir si le peuple la croyait ou non d'institution divine, ou bien s'il avait conscience que c'était lui, peuple, qui déléguait au souverain son autorité.
Il nous suffit que l'esprit d'indépendance et de liberté qui anime le cœur de notre jurisconsulte ait soufflé aussi dans des âmes généreuses à travers les siècles qui l'ont précédé. Il nous suffit que Hotman se soit senti en communion d'idées avec des hommes, de quelque époque soient-ils, qui, à tort ou à raison, ont cru aussi que toute autorité vient du peuple et que le prince n'a pas le droit d'opprimer ses sujets.
Or cet esprit d'indépendance, cet amour de la liberté, que Hotman admire surtout chez les Francs, nous les retrouvons à toutes les époques de notre histoire.
Thierry lui-même le constate. Avec quel soin ne les relève-t-il pas dans toutes les classes de la société, chez les
' Ch. Jourdain : Excursions historiques et philosophiques à travers le Mot/en- Age : Mémoire sur la royauté française et le Droit populaire.
nobles, chez les bourgeois qui au xiP siècle possèdent encore la franchise et qui ont la conviction de « l'ancienneté immémoriale d'un droit urbain de liberté civile et de liberté politique. »
Il le relève cet esprit, chez les vilains eux-mêmes : « La philosophie moderne n'a rien trouvé de plus ferme et de plus net sur les droits de l'homme, sur la liberté naturelle et la libre jouissance des biens communs que ce qu'entendaient dire aux paysans du xii" siècle les trouvères, fidèles échos de la société contemporaine : « Les Seigneurs ne nous font que du mal. Nous ne pouvons avoir d'eux ni raison ni justice : ils ont tout, prennent tout, mangent tout et nous font vivre en pauvreté et douleur... Pourquoi nous laisser traiter ainsi ? Mettons-nous hors de leur pouvoir, nous sommes des hommes comme eux. »
Et, plus près encore de Hotraan, en 1484, à l'ouverture des Etats Généraux de Tours, le chancelier de France, Guillaume de Rochefort, rappelant les sentiments d'inviolable fidélité que la nation avait gardés, même au milieu des plus cruelles épreuves à la famille de ses rois, un député de la noblesse de Bourgogne, Philippe Pot, seigneur de la Roche, opposa à ces protestations d'obéissance de graves avertissements et une revendication presque amère des droits du peuple : « Comme l'histoire le raconte, et comme je l'ai appris de mes pères, dans l'origine le peuple souverain créa des rois par son suffrage, et il préféra particulièrement les hommes qui surpassaient les autres en vertu et en habileté. En effet, chaque peuple* a élu un Roi pour son utilité. Oui, les princes sont tels, non afin de tirer un profit du peuple et de s'enrichir à ses dépens, mais pour, oubliant leurs intérêts, l'enrichir et le conduire du bien au mieux. S'ils font quelquefois le contraire, certes, ils sont tyrans et méchants pasteurs, qui, mangeant eux-mêmes leurs brebis, acquièrent les
mœurs et le nom de loups, plutôt que les mœurs et le nom de pasteurs... N'avez-vous pas lu souvent que l'Etat est la chose du peuple?Or, puisqu'il est sa chose, comment la négligera-t-il ou ne la soignera-t-il pas ? Comment des flatteurs attribuent-ils la souveraineté au prince qui n'existe que parle peuple ? Est-ce que, chez les Romains, les magistrats n'étaient pas nommés par élection ? Est-ce que une loi y était promulguée avant que d'abord, rapportée au peuple, elle eût été approuvée de lui ?
Dans beaucoup de pays encore, selon l'ancienne coutume, on élit les rois... Je veux que vous conveniez que l'Etat est la chose du peuple, qu'il l'a confiée aux rois et que ceux qui l'ont eue par force ou autrement, sans aucun consentement du peuple sont censés tyrans et usurpateurs des biens d'autrui ' .
Nous retrouvons là l'esprit même de la thèse deHotman. « Sans doute, écrit M. Viguié, cette souveraineté nationale s'exprime de laçons diverses suivant les temps, et l'institution ne se perpétua pas à travers les siècles, correcte, irréprochable dans la forme ; mais l'esprit, l'esprit de la souveraineté nationale, au dire même d'A. Thierry, traverse les siècles et se transmet par le souvenir comme la loi antique et sacrée, et j'estime qu'PIotman n'a pas prétendu autre chose -. »
En résumé, Hotman a pu, dans son désir ardent de porter un remède aux grandes calamités de son pays, donner un trop large cours à son imagination. Il s'est exagéré l'importance de quelques détails, il a même parfois fait erreur ; mais son exégèse n'en est pas moins saine
1 Cité par Jourdain : Mémoire sur la royauté française.
2 Supplément à la critique philosophique : Viguié : La Gaule franque de Fr. Hotmail. Etude sur les théories politiques libérales au xvi* s.
et féconde, et sa thèse peut fort bien se défendre au point de vue historique.
De même que les réformateurs se rattachent à un courant religieux qui n'a jamais manqué de représentants à travers les siècles, de même nos publicistes protestants reprennent en politique les traditions libérales de leurs prédécesseurs du moyen-âge.
Conclusion
Lorsque parurent ces deux traités que nous avons essayé de faire connaître, les huguenots étaient prêts à les comprendre. Depuis le Synode de 1559 où pour la première fois, ils avaient réuni en un faisceau leurs vues et leurs croyances que demandaient-ils ? De rejeter tout pouvoir ? De ne reconnaître comme seul souverain sur la terre que le Roi du Ciel ? Nullement. Ils acceptent d'une bonne et franche volonté le « joug de subjection ». Mais ils séparent les deux pouvoirs. L'Eglise n'a pas le droit comme le voulaient les théocrates romains d'unir au pouvoir spirituel le pouvoir temporel.
Le prince ne doit pas lui non plus intervenir dans le domaine de la conscience. L'empire souverain de Dieu doit demeurer en son entier.
Malgré quelques hésitations encore, les huguenots proclament donc hautement la liberté de conscience.
Depuis ce même Synode dans leur organisation ecclésiastique n'avaient-ils pas mis aussi en pratique ce principe que quant à la forme du gouvernement, le peuple est la source de toute autorité ?
Que l'on considère cette admirable discipline qui pose le fondement d'une véritable république représentative. Dans chaque paroisse, un consistoire, petit conseil démocratique composé de pasteurs, de diacres et d'anciens, nommés par les fidèles. Pour être élu, pas de condition de rang ou de fortune, nulle primauté des uns sur les autres. Egalité de tous les fidèles, égalité aussi de toutes les
pai oisses. Ce conseil se réunissait toutes les semaines et veillait à la bonne marche de l'Eglise.
Tous les trois mois, était assemblé le colloque où chaque paroisse députait deux représentants. Là, se réglaient les affaires du district, de ce que nous appelerions aujourd'hui consistoire.
Un certain nombre de colloques, représentés chacun par deux députés, formaient les synodes provinciaux ou l'on s'occupait de la nomination, des appointements des pasteurs, du choix de professeurs'de théologie. Ils étaient réunis « une fois l'an ou deux selon qu'on pourra ».
Enfin « d'an en an, autant que faire se pourra », les synodes généraux ou nationaux. La rigueur des temps ne permit leurs réunions que d'une façon très irrégulière. Le modérateur, ou président était élu à la pluralité des suffrages. Là se discutaient en dernier ressort les affaires qui intéressaient toutes les Eglises de France.
Il était logique, semble-t-il, que le protestant qui prenait une si large part au gouvernement de son église, voulut, en tant que citoyen, pratiquer, dans le domaine civil ce qu'il pratiquait dans le domaine religieux. L'homme est un, ou plutôt il doit de plus en plus tendre à l'unité.
Le Christianisme qui, comme un levain, puissant transforme peu à peu le cœur de celui qui le reçoit, transforme aussi, en même temps l'intelligence, la pensée.
Est-il étonnant, dès lors que le Protestantisme du xvi« siècle qui avait rendu à l'homme sa liberté religieuse l'ait aussi conduit peu à peu à la liberté politique ?
Quoi de plus naturel que, forcés par les événements à prendre les armes, les huguenots aient essayé dans le domaine politique de se donner une constitution en harmonie avec leur constitution ecclésiastique et de s'inspirer dans la pratique des idées émises par Hotman et Du Plessis.
« Après avoir créé des corps délibérants, écrit Anquez,
les protestants les ont subordonnés les uns aux autres, les ont formés par l'élection et les ont doués d'un principe de force qui a toujours manqué aux états du royaume : la périodicité. De plus, sans tenir compte de l'ancienne division en ti'ois classes, ils ont voulu que les délégués des Eglises fussent pris parmi les plus propres et les plus capables de quelque qualité qu'ils fussent ' . »
Le massacre de la Saint-Barthélémy, signal d'une reprise d'armes, fut pour les Huguenots l'occasion qui les poussa à s'organiser. La paix fut signée puis confirmée par l'Edit de Boulogne 11 juillet 1573 . Sous prétexte de se concerter sur l'exécution du nouvel édit, les religionnaires obtinrent la permission de s'assembler. C'est alors qu'on commença à dresser un règlement politique qui ne devait subsister (c qu'en attendant qu'il plût à Dieu, qui a le cœur des rois en sa main, de changer celui du roi Charles IX et restituer l'état de France en bon ordre... » car «... qu'attendre de ce roi qu'entourent toujours les mêmes conseillers, si ce n'est une autre Saint-Barthélémy ? »
Les premiers règlements politiques furent élaborés immédiatement après la publication de la Franco Gallia et des Vindiciœ. Le 16 décembre 1573, l'Assemblée de Milhau révisant quelques articles proposés à Montauban réunit les membres des églises en un parti, « en une espèce de république, dit de Thou, ayant ses lois pour le gouvernement civil, la justice, la discipline militaire, la liberté du commerce, la levée des impôts et l'administration des finances. »
Voici en quelques mots la forme de cette organisation.
1" Les Conseils de généralités, que le règlement de Nimes 1575; désigne sous le nom de conseil provincial. Les membres seront nommés par des assemblées de géné-
' L. Anquez. Histoire des asseinblres politiques des Réformés de F/'uncc, page 445.
ralité, et choisis parmi les personnes « de l'intégrité et prud'homniie, expérience et fidélité requises ».
Ils seront permanents et régleront tout ce qui concerne la police militaire et les finances de la généralité. Ils nommeront les gouverneurs diocésains et suspendront ceux d'entre eux qui seront convaincus de forfaiture. Ils vérifieront les comptes des receveurs généraux. Ils séviront contre toute personne, de quelque qualité qu'elle soit, qui aura entravé la perception des deniers de la Cause. Ils examineront les plaintes formulées par les religionnaires et les transmettront aux députés généraux.
2° Les assemblées de généralité — à partir de 1575, assemblées provinciales — dont les membres seront nommés par le peuple de chaque cité. Elles se tiendront tous les trois mois aux jours et lieux déterminés par le conseil provincial dont elles nomment les membres. Elles nommeront aussi les membres des états générau:^ ;
3° Les assemblées diocésaines se tiendront au siège du diocèse. Elles adresseront, aux conseils de généralité, l'exposé des plaintes qu'elles pourront avoir à formuler contre les gouverneurs diocésains.
Le règlement adopté à Nimes les supprima et les remplaça par un conseil général formé par le peuple de chaque cité convoqué « selon les occasions et occurences ».
4° Les Etats généraux. En principe, ils devaient se réunir tous les trois mois. L'Assemblée de Nimes décida qu'ils devaient être convoqués au moins une fois par an. Chaque province devait y envoyer trois députés : un noble et deux du tiers état. A ce sujet, Henri Martin fait justement observer que les huguenots établirent les premiers, le fameux doublement du tiers ^ Les Etats devaient traiter de toutes les questions intéressant le parti, établir
1 Histoire de France, t. IX, p. 411.
et répartir toute nouvelle imposition, voter les emprunts et rédiger les cahiers qui devaient être soumis aux délibérations de l'assemblée suivante.
En lisant cette constitution peut-on ne pas être Irappé de sa ressemblance avec celle qui nous régit aujourd'hui : élections populaires, conseils d'arrondissements, conseils généraux, corps législatif ?
Comment ne pas penser aussi que c'est en luttant pour la liberté et pour la gloire de Dieu, tout en protestant de leur entière fidélité à l'Etat de France, que les huguenots finirent par obtenir ce grand acte qui sans nul doute honore le plus Henri IV, le fameux édit signé à Nantes le 13 avril 1598 '. Pour cette liberté, ils luttèrent jusqu'à la mort, et c'est au prix de leur sang qu'ils nous l'ont léguée ouvrant ainsi la voie à toutes nos libertés modernes.
Si le courant des idées libérales a été représenté au xvi" siècle par les huguenots, nous n'oublions pas cependant que d'autres, avant eux avaient combattu pour elles et que d'autres, après, ont aussi lutté pour leur réalisation ; mais, devant cette influence de la Réformation française sur notre peuple, que conclure ? Peut-on nous reprocher encore d'être des étrangers dans notre patrie ?
La première remarque qui se présente à nous est que le Calvinisme, je veux dire l'esprit protestant est profondément Français et national, et s'il n'a pas pénétré davantage dans notre peuple, la faute en est aux horribles persécutions dont il a été l'objet.
Une deuxième remarque, c'est que la Réforme seule a pu, en reprenant des idées, déjà émises sans doute en partie, en se les assimilant^ leur donner une vitalité, une force qui devaient leur permettre de triompher.
' L'Edit de Nantes comprend: l" 92 articles signés le 13 avril ; -° Le Brevet et 57 articles secrets signés le 30 ; 3" 23 articles signés le 2 mai 1598.
(Bulletin (lu Protcstandsme Français, n' du Centenaire, p. 196.)
On l'a souvent dit en ces derniers temps — et l'iiistoire le prouve bien — l'avenir appartient aux peuples de la Réforme, c'est-à-dire aux peuples qui veulent être libres : libres dans leur gouvernement, avec des citoyens responsables et non des sujets ; libres dans leurs Eglises avec des fidèles majeurs et non pjus des enfants en tutelle ; libres aussi devant le mal, la corruption, l'immoralité.
Et maintenant, dirons-nous, comme un écrivain qui s'est de nos jours acquis une l'enommée bien peu enviable ; périsse la France plutôt que d'être sauvée par les Protestants ^ ?
JN'ous comprenons autrement le devoir qui nous incombe.
Nous ne voulons pas que la France périsse : il faut qu'elle reprenne dans le monde la place qui lui revient, et pour cela elle doit se réformer, revenir à l'Evangile du Christ, à l'évangile de pureté et de vérité qui seul fait les grandes nations, parce qu'il fait les grandes individualités.
Sans doute le Calvinisme est toujours révisable, mais comme l'a si bien dit M. Doumergue, ce Calvinisme qui a fait et qui fait encore la force des autres puissances et qui répond si bien aux tendances républicaines de notre peuple, « voilà le sol sur lequel peut s'élever l'édifice des libertés modernes. »
' Ces paroles ne se trouvent pas dans le « Péril Protestant » de M. Kenauld ; mais c'est la conclusion logique du chapitre consacré à « l'Américanisme. » Après avoir passé en revue les dillérentes nations protestantes, l'auteur montre leur supériorité sur les peuples latins. Parlant alors de notre patrie française il s'écrie : « Hélas ! oui, la France périclite d'une façon elïrayante » (page .39.3). Mais puisque le protestantisme est la source du progrès, pourquoi ne pas l'accepter, pourquoi s'attarder encore à des croyances qui conduisent ceux qui les acceptent à la ruine ? Cette idée n'elïleure même pas la pensée de M. Renauld et ce sei'ait lui faire injure que de la lui attribuer. Il ne voit que le péril montant, montant toujours.
(I Le prolesluntisme est à nos portes, veillons » (page 426).