LA LIBERTÉ
Du Plessis-Mornay examine d'abord le pouvoir que prétendent avoir les Princes sur la conscience de leurs sujets, et il montre que lorsqu'il y a opposition entre la Loi de Dieu et le commandement du Roi, les fidèles doivent imiter la conduite de ces saints personnages de la Bible qui ont préféré, au péril de leur vie, obéir à Dieu plutôt qu'aux lîommes.
Il se place ensuite sur le terrain politique et il conseille la résistance au peuple qui se voit opprimé par celui qui a été établi pour le gouverner sagement.
Hotman, lui, commence tout d'abord par établir la liberté politique.
Il veut montrer que pendant des siècles elle a été le fondement de tous les rapports des hommes entre eux, la base de tout gouvernement.
Il la retrouve cette liberté, tout d'abord dans TEtat de la Gaule avant qu'elle lut réduite en forme de Province parles Romains. « La Gaule, dit-il, n'était pas sujette à la domination et autorité d'un seul qui la gouvernât à titre de Roi. Mais elle était départie en Cités ou Républiques lesquelles, déclare César, ne se gouvernaient pas d'une même sorte. Ils étaient si fort jaloux de leurs libertés qu'ils ne voulaient ouïr parler en façon quelconque ni de Roi ni de domination royale. Ceux qui les gouvernaient n'étaient à vrai dire que magistrats perpétuels. »
Lorsque, soumis par les Romains les Gaulois eurent perdu leur liberté, ils perdirent aussi beaucoup de leurs anciennes vertus. Mais ils ne purent longtemps supporter cette servitude. Sous Tibère, puis sous Néron ils secouèrent ce joug avilissant et, avec l'aide de troupes germaines qui s'établirent dans leur pays, les Gaulois reconquirent leurs libertés perdues.
Hotman salue avec enthousiasme ces Caninéfates dont Tacite a décrit une victoire sur les Romains et que la Gaule et la Germanie soutenaient, célébraient, les appelant : Pères de la liberté, ce libertatis auctores ! »
Quelle admiration pour ces hordes de Francs qui ne craignent pas de se soulever contre les tyrans, qui se refusent à être esclaves, et qui préfèrent la mort à l'ignominie.
« Français ! Ceux-là portèrent méritoirement et proprement ce titre, qui ayant abattu la domination du tyran se maintinrent en liberté honnête, même sous l'autorité des Roys. Car il ne faut pas estimer être servitude que d'obéir à un Roy — ni ceux qui sont sujets à un Roy ne doivent ôtre tenus en qualité de serfs ; mais ceux qui se soumet-
tent à l'appétit d'un tyran ou d'un brigand, ou d'un bourreau comme des troupeaux à un vacher, ceux-là doivent être flétris du nom avilissant d'esclaves. Quand les Francs élevaient des Roys, ils ne les élevaient pas à cet honneur pour être des tyrans ou des bourreaux, mais pour être leurs gouverneurs, leurs tuteurs, gardiens et défenseurs de leurs libertés, ce qui se montrait bien par la l'orme de la République française comme elle était établie pour lors. »
Comme ces paroles étaient propres à remuer profondément ceux qui se sentaient atteints par cette honteuse épithète d'esclaves.
L'allusion à l'état présent ne pouvait être plus claire. Quels sont ces brigands, ces bourreaux, sinon Charles IX el ses conseillers qui, au mépris de tous les droits, semblent se désaltérer dans le sang de leurs sujets. Jusques à quand supportera-t-on ces tigres épouvantables, jusques à quand les cœurs resteront-ils asservis, telle est la conclusion logique qui parait ressortir de ces passages. Il faut revenir aux libertés de nos Pères.
Hotman ne se fait-il pas un peu illusion sur cet accoi-d parfait qui régnait du temps de nos aïeux. Les libertés étaient-elles aussi reconnues, aussi respectées parmi les Francs et les Gaulois que paraît l'affirmer notre jurisconsulte ? Nous ne le pensons pas, et l'exagération est manifeste .
Dans la pratique il est certain que ces libertés furent souvent violées, mais il n'en est pas moins vrai, comme nous essaierons de le montrer un peu plus tard, qu'Hotman a eu raison de s'appuyer sur l'histoire pour défendre sa théorie. Son principe est juste et légitime.
Il n'est pas permis aux princes de pressurer leurs sujets pour ce qui est du domaine i)olitique et social. Il ne l'est pas non plus pour ce qui regarde les consciences et les cœurs.
Du Plessis est plus explicite que Hotman sur ce point. Dans la première partie de son livre il se demande « si les sujets sont tenus et doyvent obéir aux princes s'ils commandent quelque chose contre la Loy de Dieu ». En d'autres termes, s'il y a conflit entre le Roi et Dieu, entre les commandements du prince et la conscience religieuse de l'homme, auquel des deux taudra-t-il obéir ?
En s'appuyant sur l'Ecriture Sainte et sur les traditions encore en usage lors du sacre des rois. Du Plessis montre que Dieu est seul Propriétaire et seul Seigneur. Il ne se dépouille pas de sa possession quand il « baille aux rois le gouvernement du peuple, ains les établit pour en avoir la charge et le bien entretenir ne plus ne moins que celui qui choisit un berger pour garder ses troupeaux, demeure néanmoins toujours maître d'iceux.
Il faut donc obéir aux rois à cause de Dieu, non pas contre Dieu.
Les princes doivent distinguer leur juridiction d'avec celle de Dieu, voire d'autant plus soigneusement que Dieu et le prince ont leur droit tous deux sur une même terre, sur un même homme, sur une même chose. Dieu, créateur du corps et de l'âme a pouvoir sur les deux. Le roy peut user du corps, non en abuser, il n'a aucun tribut à imposer sur les âmes ».
C'est le développement de la parole de Jésus : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Les deux juridictions ne sont pas cependant tellement distinctes qu'elles ne puissent avoir aucun rapport entre elles. Nous l'avons vu. Dieu a autorité sur le corps comme sur l'âme. Quel doit donc être l'Etat? Un état chrétien, c'est-à-dire un état composé de citoyens libres et craignant Dieu.
Remarquons que notre auteur rattache ici l'origine du gouvernement à Dieu lui-même. Aussi bien que l'Eglise,
TEtat est pour la plupart des Réformés : ordinatio dei.
Tout en désirant un régime de liberté lorsque la persécution s'abat sur eux, tout en ayant des préférences pour un gouvernement constitutionnel, les huguenots ne veulent pas être des révolutionnaires et toujours ils ont été les plus fidèles soutiens de la roj^auté, les plus fervents défenseui-s des puissances établies, se souvenant des préceptes de l'apôtre: Soyez soumis aux autorités.
Comme nous sommes loin des idées que se faisait de l'Etat le Catholicisme d'alors ou du Moyen-Age.
Pour le pape Grégoire VII, la puissance royale ne repose nullement sur une institution divine. C'est une simple invention des hommes dépourvus de la connaissance de Dieu. Le pouvoir temporel vient de la convoitise, de l'orgueil de quelques-uns qui se sont imposés aux autres. C'est la réunion d'hommes impies dont les plus forts ont établi une certaine organisation de police.
Innocent III tient le même langage : Le pouvoir sacerdotal « ordinatio dei » est supérieur au pouvoir civil institué par une extorsion humaine. Le pouvoir sacerdotal c'est le soleil qui possède en lui-même la chaleur et la lumière; l'Etat, c'est la lune recevant en partie la lumière du soleil, de l'Eglise. En lui-même, l'Etat est mauvais. Seul, il est incapable de parvenir à une vie supéi'ieure : il n'a qu'une moralité d'emprunt. Comment relever sa condition? En abdiquant dans les mains de l'Eglise qui se chargera de le sanctifier.
Certes, il est difficile de mettre en doute ces célèbres paroles prononcées par Hildebrand à son lit de mort : « J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi je meurs en exil 1 » On ne peut contester que c'est avec passion qu'il a voulu réaliser- ce rêve magnifique de voir tous les royaumes de la tene aux pieds du Seigneur, Mais la théocratie comme gouvernement actuel n'est qu'une chi-
mère formellement condamnée par les paroles de Jésus que nous citions tout à l'heure.
Sans doute des protestations s'élevèrent nombreuses contre les théories papales. Au x« siècle, un moine de l'abbaj^e de St-Benoit-sur-Loir, Hugues de Ste-Marie, comparant la royauté et le sacerdoce à la Trinité, disait : Le Roi, cest Dieu le Père, l'Evêque. Jésus-Christ. Or Jésus-Christ est soumis à Dieu. Donc l'évêque doit l'être
au roi
Mais la conception catholique resta cependant ce qu'elle était et ce fut avec raison que Luther put s'écrier que, le premier, il avait donné sa véritable place à l'autorité civile, qu'en soi l'Etat était moral et qu'avec l'Eglise et la famille il constituait les trois degrés qu'il appelle « divinitus instituti ». Pour Calvin également, l'Etat est moral en soi, il a sa puissance propre indépendamment de la religion. « Notre Seigneur, dit-il, n'a pas seulement testifié qu'il est acceptable devant soy, mais qui plus est, en l'ornant de titres honorables il nous en a singulièrement recommandé la dignité ». Ceux qui sont constitués en suprématie représentent Dieu. Ils doivent faire régner la justice, veiller à la tranquillité publique, au respect de la propriété, des personnes, et faire en sorte qu'il apparaisse « forme publique de religion entre les chrétiens ».
Après avoir ainsi séparé les pouvoirs. Du Plessis montre aisément que l'àme est un domaine sacré qui échappe à la juridiction du prince. Si donc celui-ci usurpe le droit de Dieu et a s'ingère à la façon des géants de vouloir escheller les cieux, il est criminel de lèse Majesté au Chef, commet félonie tout ainsi que ferait l'un de ses vassaux qui s'emparerait des droits de sa couronne, et se met en danger évident d'être dépouillé de ses estats, et
' Cité par Ch. Jourdain : Mémoire sur la Royauté française...
ce d'autant plus justement qu'il n'y a aucune proportion entre Dieu et un roi terrien. En somme, tout ainsi que les vassaux rebelles, tasclians s'emparer du royaume, méritent d'être exterminés et commettent félonie par le témoignage de toutes loix : aussi ceux-là sont criminels en toute sorte qui ne veulent observer la loi divine à laquelle ils sont obligés, ou qui persécutent ceux qui désirent se régler selon icelle sans les vouloir ouïr en leurs dépenses.
Si Dieu donc commande une chose, le roi une contraire, qui est l'orgueilleux qui voudra nommer rebelle celui qui refuse obéir au Roy en désobéissant à Dieu? »
Du Plessis nous recommande par conséquent la conduite des apôtres devant le sanhédrin. Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
Il proclame que la liberté de conscience doit braver tous les pouvoirs. Et sa conduite a été un vivant exemple de sa doctrine.
A la deuxième question qu'il se pose, « à savoir s'il est loisible de résister à un prince qui veut enfreindre la loi de Dieu ou qui ruine l'Eglise », il est facile de comprendre dans quel sens il y répond.
Afin de donner une assise à son dire, il examine l'A. T. et d'après l'exemple du royaume d'Israël, il affirme que le roi et le peuple sont solidaires.
Au début, en effet, le peuple et le roi après s'être accordés ensemble promettent obéissance à Dieu et dès lors ils sont liés entre eux.
« La coulpe de l'un nuit à l'autre tellement que si Israël abandonne Dieu et le roi n'en fait semblant, il est coupable de la révolte d'Israël. Semblablement si le roi prend parti avec les dieux étrangers, et non content d'y adhérer y attire aussi les sujets, s'eff'orçant par tous les moyens de ruiner l'Eglise — si Israël ne le tire de cette fuite, s'il ne le réprime, du péché de son roi il en fait le sien. » La ré-
sistance, en matière religieuse, n'est donc nullement un fait blâmable au contraire, c'est un devoir.
Mais on ne doit pas agir à la légère.
« Il faut qu'Israël s'acquitte de son devoir sans tumulte ni à l'étourdie , ains par autorité publique, les états assemblés et l'équité de la cause ayant été débattue par ordre, et bien connue avant que de mettre la main à aucune exécution ». « Il n'en egt pas moins vrai qu'un peuple affectionné à la vraie religion ne se contentera pas simplement de réprimer les princes qui voudraient abolir la loi de Dieu, mais aussi prendra bien garde que rien ne soit introduit qui porte nuisance par la malice et méchanceté d'iceluy et qui par trait de temps puisse corrompre le pur service de Dieu. »
Voilà donc le fait admis. Non seulememt il est loisible à l'Eglise de refuser obéissance au tyran persécuteur, mais c'est un devoir pour elle, sous peine d'infidélité, de secouer le joug de la servitude.
Mais ici l'auteur rencontre une objection : « Quoy ? faudra-t-il que toute une populace, cette beste qui porte un million de testes se mutine et accoure en désordre pour donner ordre à ce que dessus ? Quelle adresse y a-t-il en une multitude desbridée ? Quel conseil et quelle prudence pour pourvoir aux affaires ? Quand nous parlons de tout le peuple, répond Du Plessis, nous entendons par ce mot ceux qui ont en main l'autorité de par le peuple, à savoir les Magistrats qui sont inférieurs au Roi, et que le peuple a délégués ou établis en quelque sorte que ce soit comme comforts de l'empire et controlleurs du roy.... Nous entendons aussi les Estats qui ne sont autre chose que l'Epitome ou brief recueil du royaume. »
Une partie seulement du royaume peut-elle résister si le roi veut la contraindre d'être idolâtre ou lui veut oster l'exercice de la vraie religion ? Nous ne parlons point ici
des princes ou particuliers considérés un par un, mais nous parlons de quelque ville ou province qui fasse une portion du royaume comme la proue, la pouppe, la carenne et autres telles parties du bateau. Oui, il est permis à cette partie du royaume, à cette ville de résister si la majorité abandonne Dieu.... de combattre même par les armes. Et qu'on ne dise pas que la Ville appartient au Prince, qu'elle est sa propriété. Et moi je réponds, s'écrie Du Plessis, que les villes ne consistent point en monceaux de pierres ainsi en ce que nous appelons peuple.
Et ici, notre auteur distingue encore entre la résistance d'une conscience révoltée et la Rébellion. Pour lui, il n'y a pas de République, c'est-à-dire de gouvernement, là où il n'y a pas de justice. Ceux-là sont relielles qui se soustrayent de l'obéissance du roy. Mais ce n'est pas là le cas pour ceux dont nous parlons : 1° Ils ne refusent point d'obéir moyennant qu'on leur commande ce qu'ils peuvent de droit et que ce ne soit chose contre l'honneur de Dieu. 2° Ils paient volontiers les tailles, les péages. Ils obéissent à César tant qu'il reste César, qu'il ne dépasse pas ses limites, qu'il n'usurpe pas une domination qui n'est pas la sienne.
.... Ceux qui de notre temps ont combattu pour la vraye religion, ont posé les armes sitôt qu'on leur a permis de servir purement Dieu. Voilà les marques qui distinguent et séparent ceux dont nous parlons d'avec les rebelles. »
Les voilà donc ceux qu'une certaine presse a coutume de nous montrer comme des perturbateurs, des révoltés, des ambitieux, de vils et étroits sectaires!
Que demandaient-ils en somme ces persécutés, sinon la liberté en général, et par cela même celle de toutes la plus nécessaire et la plus sacrée : la liberté de conscience. Que le libre exercice de leur culte soit établi, et les protestants, n'ayant plus besoin de se cacher ou de se révolter
contre les puissances de la terre pour servir leur Dieu, rentreront dans l'ordre et seront les meilleurs des citoyens de la patrie. Ils sont si peu des rebelles, qu'à la question de savoir si les simples particuliers qui sont personnes privées peuvent résister par armes, Du Plessis n'hésite pas à répondre qu'ils ne doivent pas prendre les armes contre les Princes qui les voudraient contraindre d'être idolâtres. Si les principaux et les magistrats applaudissent à un roi furieux, ou s'ils ne lui résistent point, il faut prêter l'oreille au conseil de J.-C, savoir, de se retirer ailleurs. S'ils ne peuvent fuir, qu'ils renoncent plutôt leur vie que Dieu.
S'enfuir ou mourir telle est donc l'alternative laissée au simple particulier.