‹ Hourrah!: ou la révolution par les CosaquesChapitre 10 sur 56 · D. — PREUVES TIRÉES DE LA COMPARAISON · texte numérisé non relu

D. — PREUVES TIRÉES DE LA COMPARAISON

Des deux nations française et russe tendant à la Liberté, à la Justice, au Bonheur, but commun à tous les hommes, la nation russe sera celle qui précipitera le mouvement. — J'affirme :

Que les Slaves sont plus près que nous de Végalité dans la liberté , parce qu'ils vivent sous le régime de l'égalité dans l'esclavage et que nous vivons sous celui de l'inégalité sans garanties ;

Qu'ils sont disposés à soutenir toute tentative de transformation sociale, parce qu'ils ont tout à gagner à une révolution ; et que nous sommes disposés à résister à toutes, parce que nous n'y voyons que des chances de perte ;

Qu'ils sont révolutionnaires sans le savoir, par la force même de leurs intérêts ; tandis que nous sommes immobilistes par nécessité sociale , encore que nous nous eflForcerions deparaître révolutionnaires ; — les hommes ne font rien par dévouement. Tout travailleur exige un salaire quelconque. Dans le travail révolutionnaire comme dans tout autre, ceux-là font peu de chose qui parlent tant. Les démocrates civilisés sont trop dévoués en paroles et trop bavards en actions pour jamais faire avancer la révolution d'un pas.

Je soutiens :

Qu'il sera plus facile aux Slaves de renverser le Despotisme d'un seul et la propriété féodale, qu'à nous d'avoir raison de mille autorités contradictoires et de mille intérêts alarmés ;

Qu'esclavage pour esclavege, il vaut mieux encore, pour les peupleSj l'absolutisme franc, unitaire, héréditaire, brutal dont ils se débarrassent vite, quand ils le veulent, que des despotismes hypocrites, hiérarcbiquemfint subdtvû^,

électifis ou ohai^eant souvent , comme ceux de l'Europe occidentale, contre lesquels nous sommes impuissants parce qu'ils nous classent les uns séparément des autres ;

Que soixante Hsllions de paysans slaves auront plus facilement rsâson d'une poignée de boyards , que quelques milliers de révolutionnaires civilisés , de toute une société de propriétaires;

Que les Slaves , restés dans leur brutale ignorance, seront plus aptes à comprendre et à accepter les négations et affirmations radicales delà révolution qui se prépare que nous, civilisés, dont les esprits sont obscurcis par la tyrannie des traditions, des préjugés et des intérêts iniques ;

Qu'ils s'élanceront vers le B(Hiheur sans que rien puisse les arrêter, et que nous serons retenus dans notre malheur par un semblant d'ordre, de légalité et de droit.

Je soutiens :

Que nous ne pouvons opérer de fusion entre des races opposées, parce que nos caractères sont fixes : — extrême opulence, et misère extrême ; luxe, science, bonheur à la surface; paupérisme, ignorance dans les profondeurs. — Tandis que , par l'ambiguïté de son caractère, le peuple russe servira de lien, dans l'espace, entre les nations d'Europe étranglées par leurs frontières et les peuples d'Asie qui sont au large dans leurs steppes ; en même temps qu'il fera l'accord, dans les èges , entre les principes primitifs d'égalité et de liberté et les conquêtes successives de l'économie civilisée.

Il est impossible d'implanter un nouvel ordre social au milieu de nations limitées depuis longtemps, et vivant sous l'empire de contrats anciens, comme sont aujourd'hui les nations civilisées. Car tous les citoyens se sont hiérarchisés d'après cet ordre ; car toutes les richeç^es oiit été

distribuées d'après ce contrat; car les {Mriviiéges» créés par cet organisme, se sont étendus, avec le temps , à une majorité d'hommes qui résisteront jusqu'à la mort aux en-, treprises subversives des minorités. Tant qu'il ne se fj^ra pas d'intervention extérieure, cet ordre se ^maintiendra donc, malgré son injustice, parce qu'il sera protégé par un ensemble de coutumes que, seule, une invasion peut détruire. — Au contraire,^ dans un pays comme la Russie, dont les frontières sont indécises, dont le système social, imposé par en haut , n'a jamais pénétré dans les mœurs des populations, dont le gouvernement et la noblesse ne constituent qu'une minorité imperceptible; dans un tel pays, les idées nouvelles , étant tout à l'avantage des majorités déshéritées, sont tout d'abord adoptées par elles et n'ont pas à triompher d'une ooalitkm d'intérète préexis^ tants.

Tandis que la race slave grandit à l'Orient de l'Europe, les nations occidentales qui attirent encore, pour un instant, l'attention du monde, se décomposent chaque jour. Tandis que le monde slave s'unifie par le despotisme, le monde germano-latin se dissout par l'anarchie. Tandis que chaque Russe est un soldat qui prend docilement son rang dans Tannée de la conquête , chaque civilisé est un propriétaire qui veut conserver son lopin du jsol , ou bien encore un philosophe sodaliste qui revendique orgueilleuse^ ment sa part dans l'œuvre de destruction. Tandis que le Nord en est encore aux guerres de conquête, aux conflits de nationalités, nous nous épuisons déjà depuis longtemps dans les guerres civiles , dans le choc des principes sociaux ; nous ne sommes déjà plus capables d'une organisation défensive. Ces tendances opposées ont été démontrées jusqu'à l'évidence dans la dernière grande guerre europé^me. L'invasion a pu rouler impunément sur la France ses flots d'hommes barbares , sans qu'il soit sorti des en-

traîUes de ce glorieux pays un seul groupe d'hommes assés énergiques, assez patriotes, assez détachés des intérêts matériels pour transforaier en déserts les fertiles campai gnes que F^memi devait parcourir. Tandis que, possédés par un sauvage enthousiasme, les Russes brûlaient Moscou, les Français ne pouvaient pas même défendre Paris.

Il y a un demi-siècle on trouvait encore en Freaice du patriotisme , de Tenthousiasme , une jeunesse ardente , de Tadmiration pour les grands capitaines v un culte pour la patrie et les glorieux étendards qui flottaient sur ses ar*mées. Il y avait , parmi nous , moins de trafic, d^agio, dé débilité morale qu'aujourd'hui. Et cependant, alors même, au fort de sa gloire, au bout de quinze ans, te. France succomba sous la Russie, force vivace de la Sainte-Alliance*. Que fera donc contre cette même Russie démesurément

agrandie la France bourgeoise d'aujourd'hui? Elle ne

tiendra pas sérieusement six mois. Qui vivra , verra !

Moi , je dis qu'on ne fait que ce qui est possible, et je ne crois pas à l'élasticité de Vécu.

On s'efforce d'étouffer en nous la voix des passions naturelles et des revendications légitimes, et nous secondons ces efforts en nous conformant aux exigences d'une morale contre nature. Nous nous gênons sans nous pénétrer ; Tha-

. (1) On dit que k France était épBÎsée par un 4{uart de siècle de guerres, que ses généraLux trahissaient, que Bonaparte avait désespéré de la fortune , que l'Europe entière était coalisée contre nous : d'accord ! Mais où était la résistance réelle de l'Europe coalisée ? où était sa pépinière d'hommes , ses éléments alliés , ses neiges, sa Bérésina ? Où était le grand ennemi que Napoléon allait chercher au cœur de son empire ? Où était le colosse qui frappait toujours , qui eût pu frapper durant un siècle ? Au Nord ! Et la Russie n'avait-elle pas combaltu tout aussi longtemps que la France , cependant ? N'avait-elle pas éprouvé plus de revers T Comment donc résistait-elle contre la Frapee , plus forte ,

selon vous? Mais jamais les vaincus ne manquent de bonnes raisons pour

expliquer leurs défaites ; ils les donnent toutes pour des chefs-d'œuvre de stratégie et des abîmes de trahison ; ils font contre fortune bon cœur. Quand il s'agit de la guerre et des conséquences de la force , moi je constate. . . .

leine de nos semblables nous est mortdle. Nous sommes tous taillés sur le même modèle, âme et habit , à tel point que nous proclamons celui-là le plus distingué qui ressemble le plus à tous les autres. — Tandis que les Slaves russes, dominés par une nature inculte, se livrent à toute la fougue de passions indomptables et nomment qualités tous les écarts que nous évitons de commettre, ainsi que toutes les revendications contre Tautorité de leurs maîtres : ... car (( ils ne respectent pas la loi, ils ne craignent que la p^ialité, » dit A. Hensen.

Chez nous il est de haute probité de ne pas- changer d'idées ; nous tirons gloire et profit de rester immobiles, crétins. Nous sommes empêchés de penser originalement par des intérêts fixes, par des préjugés impérieux, par des partis violents* Chez les Slaves, au contraire, la pensée et les espérances sont projetées au loin ; ces peuples ne sont pas retenus par un passé glorieux, dans des traditions mortes. On dit : noblesse oblige. Cela ne veut-il pas dire aussi que noblesse contraint, c'es^nà-dire gine, limite, fixe, immobilise, c'est-à-dire défend de s'abandonner à l'impétuosité de son imagination. J'estime que, pour les peuples comme pour les hommes, il n'y a pas de tyrannie plus lourde et plus empêchante que celle de la famille.

Nous croyons avoir des idées, et nous n'avons que des réminiscences qui nous détournent de penser hardiment. Les Slaves croient n'en pas avoir, et par cela même sont, beaucoup plus que nous, accessibles à toutes.

Les Slaves ont conscience du servage et de l'ignorance qui pèsent sur eux, tandis que nous appelons orgueilleusement un degré très-avancé de civilisation Tordre inique de notre société avec son apparence légale, notre ignorance profonde avec son vernis d'érudition, notre immoralité absolue avec son masque de jésuitisme, notre organisation lymbique avec toutes ses iniquités et misères.

Nous sommes très-fiers de pouvoir mourir de faim avec le beau tiU*e d'iiommes libres; d'enleodre nommer la France le foyer des lumi^es universelles, et de ne savoir pas lire ; d'être assurés contre Vàd&t du poignard, mais non contre la dent de l'usure.

Nous s(»nmes dans la vieille enfance ; ils sont dans Fenfance première.

Nous s(»nmes gras et repus, et voulons du repos. Ils sont maigres, et les privations les ont rendus avides ; ib ont besoin d'agir. — Pour une nation pareille le monde serait trop petit si ellë-avait à sa tète un ambitieux de la taille, seulement, de Napoléon P'. Or il s'en trouvera, un vieux d'abord, et pois un jeune : gardez^vous d'en douter. Si j'étais poète russe, je chanterai à Constantin la célèbre prédiction : tu Marcellus eris.

Nous soimnes trop forts sur la théorie des armes pour bdller dans la pratique. Eux en sont encore à cette exclamation des peuples primitivement conquérants et pillards : Tout est de bonne guerre I

Derrière les pçuples agresseurs la guerre accumule des vengeances qui les forcent à marcher en avant. Derrière les peuples attaqués la paix amoncelle des intérêts qui les retiennent en arrière. Une nation industrielle ne saurait se mettre en mouvement, une nation conquérante ne saurait s'arrêter, sans égal danger de mort.

Les Russes courent à marche forcée sur l'Orient. Nous nous traînons, comme des limaçons, sur nos longues étapes ; nous dansons, nous faisons nopces et festins. Nous demandons la paix quand on nous a enfoncé l'épée dans les reins et qu'elle nous sort par la bouche : nous demandons la paix, et il n'y a point de paix !

Nous paradons avec des flottes et des tirailleurs sur les frontières d'un empire immense ; pour satisfaire l'opinion, nous décochons sur ses remparts des boulets qui éclatent,

inutiles comme des flèches qui s'émoussent sast la carapace d'une tortue. Nous allons au combat eonmie des bœufe à Tabattotr ; nous croyons jouer à la petite guerre. — Eux combattent comme des Baii)ares, sérieusement; ils s'avancetit sur TEurope par la seule voie, la voie continentale : — ce n^était pas par mer que le premier Bonaparte attaquait la Russie. «

Nous discutons pour savoir s'il y a li^i à nous défendre quand no» flancs sont ensanglantés déjà. fktxcherchcDt le motif le plus frivole pour prendre Tofifensive.

Nous somities au Midi; ils sont aii Nord. Et Ton n'envahit pas le Nord ! Et Ton ne s'y maintient pas I Et quand on s'y aventure, on est rôti comme Napoléon à Moscou ! ! — Tandis que les races du Nord désolent sur le Midi pour le renouveler.

Ils sont dans l'âge où le sang circule, où les tempes battent, où les nattons et les hommes ont des rêves de gloire et de liberté. — Tandis que nous sommes des vieillards qui laissons tomber l'épée de nos mains d^illantes et ne nous défendons plus guère qu'avec des paroles.

Nous avons rendu nosinteliigences délirantes, nos âmes extatiques et nos santés précaires*; nous avons regardé la force comme un bien superflu. Je le dis nettanent : il faut que les Cosaques nous apprennent à vivre.

Nous sommes vieux et voulons remonter le cours des âges : nous serons terrassés. Tandis que les Russes descendent ce cours avec l'aide de la nature. — Car la nature triomphe toujours, et la guerre n'est pas aussi aveugle et aussi foUe que les académiciens le dis^ot.

Nous sommes les races femelles pleines de grâce, cfe délicatesse et de sensuaUté vokiptueuse. Ils sont les races mâles qui poursuivent les races femelles , les violent et les rendent fécondes.

Nous nous sommes ^)iiisés à développer une dvilisatioti iiD{H:»ssaQte maintenant à foire le bonheur de rbnmanité. Notre âme qui nous survit, ce sont tes idées conçues par nos minorités en haine de c^ie civil^tion. -*•* Au con^ trahre^ ks forces et les facultés des Slaves n'ont rien produit encore. Et il faudra bien qu'ils les emploieût en exécutant nos idées d'avenir et en y apposant le oiM^het de leur caractère propre.

Lé succès de te guerre dX)nent peut importer à no» gouvernants et aux classes privilégiées qui les salarient, mais ce n'est c^tainement pas l'affaire de la nation. Que gagnerment à la victoire des armes françaises ceux qpi n'cmt rien è garda* et rien à perdre? Et qc^inl à ceilx qui possèdent, on connaît, à un sou près, la mesure des sacrifices qu'ils sont capables de s'imposer pour sauver leurs valets du goûvernan^t. — Tandis qu'en Russie la guerre actuelle est guerre sainte, acclamée par tous, riches et pauvres, chantée par tout ce qui a une voix, combattue par tout ce qui a des bras, prèchée, prédite depuis des siècles par les devins, les prêtres et les femmes aux yeux noirs qui fanatisant les hommes.

Dans le dédale de nos lois iniques, de nos institutions défectueij^es, de nos droits mensongers, de nos garanties dérisoires; — dans le coupe-gorge de notre crédit usu^ raire, dans le coupe-bourse de notre contrat d'aubaine ; — ^ dans les rapports d'égorgeur à victime que nous tolérons entre le propriétaire, l'exploiteur et l'oisif, d'une part, et les travailleurs, de l'autre ; — dans ce labyrinthe de désordre dont ne nous tirera pas même le citoyen Jean^ Etienne Gabet, notre esprit s'égare , nos réformes échouent, nous perdons toute foi, toute audace, toute probité; nous nous^ effrayons de toute notion simple, de toute négation hardie, de toute affirmation paradoxale, de toute réforme favorable au développement de notre na-

ture. Nous nous contentons d'un bien-être tellement restreint qu'il ne nous procure aucune des jouissances de la vie, tellement précaire qu'il est à la merci d'une modification de gouvernement. Noua avons si peu de foi dans l'avenir, notre destinée nous semble si fatalement malheureuse, si éterndlement sans issue, que nous ne cherchons pas m^e à améliorer notre situation désespérée, et que nous nous y cramponnons avec fureur, pareils au submerçé qui tremble de briser le iHÎn d'harbe qui le retient encore à la vie. Nous avons tellement altéré notre constitution originelle, tellement usé les ressorts de notre organisation, tdlemait inoculé la souffrance dans tous les actes de notre vie, que la moindre secousse nous met en danger de mort, que nous croyons le bonheur impossible, que nous en avons peur. Nous, jeunes gens, désolés, mornes, nous suivons tristement le tourbillon de cette société de damnés ; nous nous avouons vaincus par le nombre ; nous nous laissons broyer dans l'engrenage infâme ; nous volons pour n'être pas volés. La Civilisation est un immense sauve-qui-peut de filous en débine...,. < — Au contraire, les Russes ne peuvent pas être plus mal ; leur existence n'est même pas garantie par les lois du présent ; ils vivent soùs l'empire de règlements qui dépendent de la volonté d'un seul homme, et ces règlements ont force de lois, mais non pas d'institutions ; la surface est souillée , mais les profondeurs sont vierges *. Le Recueil des lois de rempire russe est une indigeste compilation d'articles, de mesures et de dispositions contradictoires ; c'est le nec plus ultra de l'arbitraire et du grotesque. L'homme principe de l'autocratie tombant, l'édifice qu'il a si pompeusement éievé croule sur lui : morte la bête, mort est le venin.

(i) Voltaire , observateur superficiel , en sa qualité de Français, s'est trompé de tout en écrivant cette balourdise tant prisée par la ^ent chauvine : Les Rui$esiont poiirris avant que (]^ être mûrs.

Les nations civiKsées sont endettées, divisées, mena-* oées, tr^[Dblantes. Elles sont à la merci du crédit d'un banquier, de Faudace d'un général, de la turbulence d'un tribun, d'un schisme religieux ou politique, de la mauvaise digestion d'un ministre, des paradoxes d'un chef de secte, des téméraires entrepi:ises d'un prétendant, des hasards d'une guerre, de serments fragiles, de la coalition et de la peur de tous les intérêts, de toutes les misères. Le Im^s de la Force s'est retiré d'elles ; l'esprit de la liberté ne les a pas visitées encore. Elles parlent depuis longtaups de Justice, et cependant l'Iniquité les aligne sous sa verge d^or. L'antagonisme leur déchire.le sein de ses dents recourbées. Elles sont entre la Vie et la mort ; elles n'ont cependant ni assez de courage pour vivre ni assez de ré^ signation pour mourir. — Les nations ambiguës du Nord sont encore, au contraire, courbées sôus le despotisme. Despotisme cela veut dire : crédit, commerce, travail, instruction, religion, ressources^ paix et guerre, hommes et biens, corps et âmes, personnel et état sociaux, en un mot, selon la volonté d'un seul. Ce n'est pas la Liberté, mais c'est la Force.

Nous vivons de traditions; ils vivent d^aspirations. Nous reculons ; ils avancent. Et dans la guerre sociale, ceux qui reculent sont foulés aux pieds.

Nous sommes propriétaires ; ils isont communistes. Et le communisme est moins injuste que la propri^.

Chez nous, l'individu est absorbé par l'organisme social; chez €Wi, il n'est comprimé que par la volonté d'un maUre. Et l'on seeoue plus vite la tyrannie des perswmes que celles des choses.

Nos constitutions sont épuisées par les privations de toutes sortes, par les maladies héréditaires et acquises, par les débauches parcimonieuses et les voluptés empoisonnées. Nous sommes flétris en valant au monde ; nos jeu-

nés gens ont les instincts dépravés des vieillards. — Les Slaves ont en partage la jeunesse et la vigueur, et nous les appelons Barbares parce qu'ils ont ^aoore les bras nerveux et rintellig^M^e saine : — mens 3ana in corpore sono.

Leurs os sont de fer, et les nôtres de carton-plàtce. Nous a{^renons à nager dans les livres, à monter à cheval par principes, à faire Tamour décemment. Nous som^ mes des hommes artificiels, des héros de journaux, de duels, de salons et de serr^-chaudes. Les Slaves sont res* tés ce que la nature les a faits.

Nous adorons TËrudition ; ils sanctifient le Gteive. Ëi l'heure du Glaive a sonné ! !

t de TEurope se d'un grand ai la liberté et re et la tran-

Je sais la mauvaise foi de tous les civilisés qui éeri-

vaiUent politique, et je veux d'avance me mettre en garde eontre elle. Je sais que les journalistes m'attaqueront en me prêtant d'autres opinions que les miennes, car je ne vois pas trop comment ils feraient leur compte, tout enragés qu'ils soat, pour mordre sur le travail d'un homme libre, doué de Tesprit de généralisation et de prophétie; Cependant, comme il faut qu'ils mordent, ils mordront à tort et à travers, parce qu'ils se sont adjugé la dictature de l'opinion et qu'un honnête homme n'a pas le droit d'aller bravems^t contre leur sentence.

Aux attaques des critiques et des journalistes, dont je connais d'avance la teneur, je réponds ;

V* Ma solution par la Russie est ess^tiellement une sohttioa de Fait, de Mom^t, de Force, de Fatalité, de Mal, de Destructioo, de Dieu. Je ne lui prête aucune valeur au point de vue de la réorganisaticm sociale. Je n'évoque ni interventtoD étrangère, ni émeute stérile ; le Mal, aux pieds rs^ides, s'éveiUe de bon matin et n'a pas besoin qu'on l'appeUe au travail. Je constate seulement qu'il va déployer sur nous ses ailes de (»*èpe. Je maintiens seulement — et jamais personne ne pourra démontrer le contrait« -^ que, dans une question de force brutale^ de destruction, d'acte révolutionnaire intégral, la Russie est supérieure à la France^ l'Orient à l'Occident, l'Inconnu à la Giviligatkm. Et cela sous tous rapports : comme rapidité d'action, unité, persistance, secret, concentration de forces et de ressources, absence de tergiversation, instruments inflexibles, foi aveugle, conscience d'une grande mission, etc., etc..... — Je n'en finirais pas si je voulais énumé^r tous les avantages de la Russie sur l'Occident sôus le rapport matériel de la conquête. Ge3 raisons, d'ailleurs , se présenteront d'elles-mêmes sous ma plume dans la suite de ce travail.

2® n ne faut considérer ce premier chapitre que comme une table des matines écrite à mesure que s'éveillaient mes pensées. Pour un sujet immense et complexe comme celui que je traite , la plus grande difficulté était de trouver un cadre. Cette question slave embrasse tant de choses ! elle touche à tant d'intérêts, effleure tant de pensées, côtoie tant de connaissances humaines, pose tant de problèmes, soulève tant de doutes et de terreurs I Je ne saurais dire en combien de manières j'ai torturé mon esprit pour le forcer à adopter un plan à peu près convenable, ou, tout au moins, moins mauvais que ceux que je rejetai tour à tour. Ne pouvant y parvenir, j'ai fini par me décider pour le premier que me fournirait le hasard.

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Et j'ai mieux réussi de cette façon. — En toute. chose, quoi qu'il fasse, l'anarchiste se trouvera mieux de rester anarchiste. Je ne chercherai plus à aligner mes idées.

3°' Si je me répète, c'est que j'y suis contraint par la nature même de mon sujet. De ce que la prolixité est souvent un défaut, il ne faudrait pas en conclure que Fextrème concision fût toujours une qualité. Quand les objets sont encore plcmgés dans les demi-ténèbres de l'aurore, il faut employer beaucoup de lumières pour les faire voir. Et puis, avant tout, des preuves, sut*tout dans un travail d'intérêt actuel et positif. Enfin, si quelqu'un doit souffîîr de ma prolixité, ce ne sera certainement ni rimprimeur ni le lecteur, mais moi, qui suis atteint de l'incurable manie de ne pouvoir me passer d'eux.

4^ Je préviens pour leur plus grande commodité messieurs les journalistes que je ne serai pas en mesure de répondre à leurs attaques, à moins que l'un d'eux ne consente à m'ouvrir impartialement ses colonnes. Au rebours de ces messieurs, j'ai la tête plus remplie que la poche.

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