‹ Hourrah!: ou la révolution par les CosaquesChapitre 39 sur 56 · VISION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

VISION PREMIÈRE

I/esprit*

« Mon père et ma mère se sont reposés après m'avoir engendré. L'esprit de divination de Tune, les aspirations de révolte de l'autre se sont mêlés dans mon sang- La moelle de mes os crie. Je souffre tout ce qu'écrit cette plume. »

Ernest Coeurderot. — Jour* d^exil.

Maudite soit Theure qui m^a vu nattre! Maudite soit rétoile du matin qui veilla sur ma mère prise de dou]eui*s ! Maudit soit le premier oiseau qui salua ce déplorable jour 1 Maudit le pâtre et maudit le vigneron qui essuyèrent les pleurs de la rosée sur les coteaux de Rourgogne I Maudit l'aocoucheur qui ne m'étouifa pas au passage ! Maudit le chien qui lécha mes souillures ! Maudit, les amis empressés qui vinrent complimenter mon père de ce qu'un fils lui était né!!

Que faisaient les vagues? Où était la foudre? Oh ! que ne m'emportaient-elles au néant ! Pourquoi les glaces et les neiges dé Janvier m'ont-elles épargné? Pourquoi m'at-on lavé d'eau parfumée? Pourquoi ma pauvre mère m'at-elie doQné son lait?

Ah ! qu'il m'eût épargné de malédictions et de douleurs, celui qui, sans remords, m'aurait ^ifoui sous la terre noire I Mon àme ne saignerait pas aujourd'hui en révélant aux hommes les épouvantables malheurs qui vont s'appesantir sur eux !

VISION n.

C^ que Je Tis on soir à PMnpliiiliéâire*

« Les morts ne sont pas loin de nous , ils ne sont pas dans un autre monde.»

Ernest Coeurderot , Jown â^Eml.

J'étais un pauvre étudiant; je me préoccupais de la Mort, et je disséquais des cadavres.

Un soir, je travaillais à l'amphithéâtre , comme de cou> tume. Et voici : un mort se leva sur la table froide. Sa taille était gigantesque ; il était brun et fort ; ses yeux étaient pleins d'éclairs^ et des flammes sortaient de sa bouche en sifiOant. Surnaturelle était sa beauté ; tl n'avait pas trente ans. Ils l'avaient décapité le matin; son dmgt était appliqué sur le moignon de son cou, et le sang découlait tout le long de son corps.

a Petit étudiant! me dit-il, toudie mon sang^ toui(^ ma chair et découpe-moi, si tu l'oses, avec tes beaux petits instruments montés d'écaiUe. Je x^ crierai pas, car je ne ressens plus la douleur. Je suis plus heureux qu^ t4», pauvre garçon, qui travaille tant que la nuit dure, afin de rentrer au pays avec le parchenun de docteur. »

Et il m'appela vers lui , ce meurt sîngutier I Et je tremr^ biais comme la feuiUe. Et je toodiai son sang et sa chair qui étaient froids. Niais coïKmie il me parlait si coortoise-ment et avec un discernement si peu commun parmi les

vivants , j'hésitais à enfoncer mon scapel dans sa peaa. Il s*en aperçut.

« Tu trembles , me dit-41 , petit étudiant ! Cependant tous les jours tu fais le brave en venant iei, parce que tes maUres t'ont dit que nous sommes bien morts.

» Et quand je passe la main dans tes cheveux, voilà que tes cheveux se dressent et que tu n'oses pas me disséquer « »

£t il riait en me numtrasit deux rangées de dents plus blanches que l'ivoire, et il me répétait : Coupe donc, petit étudiant t

J'allumai ma pipe au grand poêle bourré de graisse que nous faisions rougir à blanc. Et voici : je l'entendis rire plus fort. Je fis le fanfaron, et, détournant mes yeux des siens, je lui portai un coup au cœur. Il jaillit de la plaie un jet de sang chaud qui me couvrit de rouge, depuis l'orteil jusqu'^ l'extrémité des cheveux.

Et je tombm à la renverse. Et ma tète se trouva près de la sienne sur la table froide.

Alors il se pencha sur ma bouche et me dit : « Tu te crois bien savant, pauvre petit, parce que tes maîtres t'ont dit que les morts ne sont rien qu'une poignée de poussière et que tu vas répétant cela dans les salons pour donner des crises de nerfs aux petites dames blondes. Va souhaiter de ma part le bonjour à tes maîtres, et dis-leur qu'il y a plus d'ignorance sous leurs toques dorées que sous la robe des ânes aux longues oreilles.

» En vérité, je te le dis, les morts reviennent. L'universelle existence ne js'entretient (pi'au moyen d'éternelles translormatioiis. Moi, qu'as croient enseveli dans les gouffres du néant , je suis plus vivant qu'eux. J'étais hier ; je m'appelais Christ , et j'humiliais les docteurs I Je suis aujourd'hui; et je m'a{^lle un assassin, un condamné à morti Je serai demain; et, puissant révolutionnaire , je dépoutttoai ks grands d'une fortune injustement acquise I

» Petit étudiant î veux-tu te repentir de m'avoir blessé? Veux-tu recoudre la plaie de mon cœur? »

Bt il me secouait rudement en disant cela. Et sa bouche restait collée contre la mienne. ,

« Tu es jeune et d'an visage agréable, reprit-il ; tu travailles avec courage ; tu sais tout ce que peut savoir un carabin de ton âge. J'ai besoin de toi ; ne veux-tu pas en-trer de moitié dans ma révolte contre la Civilisation , au lieu de t'ennuyer ici sur ces morts? »

Et il porta ma main sur la plaie de son cœur. Et v(Hci : ma main fiit agitée d'une secousse effrayante, tout mon corps s'ébranla, et je me relevai debout sur mes pieds.

Et je me repentis du mal que j'avais fait à ce grand mort. Et je passai des ligatures dans les lèvres de sa plaie qui saignait encore; j'en affrontai les chairs, et les petits vaisseaux, et les petits nerfis. Et tout reprit au même instant^ et le sang ne suspendit plus son cours.

Et là où était sa blessure, je vis briller une Croix et un Niveau rouges.

Et voici : le Pacte qut m'unit à lui fut juré sur la cicatrice rose, sur la Croix et le Niveau rouges!

VISION m.

lia FièTre*

« Fils de l'Hoinine, mange ton pain arec émotion» et bois ton etu avee tourment et c^grin. »

£zicHiEX<.

Depuis ce soir-là , je ne m'appartiens plus. Les tempes me battent ; mes yeux se remplissent de sang; mon front ruisselle de sueur, mes mains tremblent, mies jambes se

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dérobent sous moi. La nuit, tout le long de la nuit noire, de terribles menaces résonnent à mon oreille. — Il faut que je répète aux hommes ce que la Révolution me crie.

Je ne me réjouis plus que du bruit du tonnerre et des lueurs des éclairs ; mon cœur ne tressaille plus que devant des lambeaux sanglants I — Il faut que je répète aux hommes ce que la Révolution me crie.

C'est que la î ' ' and les sociétés sont en flécadence, il iu milieu d'elles, des êtres qui soufiFrer érusalèm, Babylone, Ninive, Troie, R< at par Tépée ! Car la coupe de leurs ii les temps sont proches. — Il faut q nmes ce que la Révolution me crie.

Je suis dq la race d'Âmos, de Cassandre, d'IsaKe, de Savonarole, de Luther, de Cazotte, de tous les prophètes et de tous les apôtres qui crièrent en ^in : Malheur, mall^ur aux habitants de la terre !... et que les habitants de la terre ont lapidés, et qu'ils ont roulés dans les fossés humides, et qu'ils ont retranchés enfin. Je suis de l'irritable race des prophètes et des poètes sauvages. — Il faut que je répète ce que la Révolution me crie.

Je suis étranger à mon pays et à mon temps. Je suis citoyen de la terre ; ma patrie, c'est l'avenir. Les haines de ce siècle me sont réservées. J'en perdrai le peu de santé qui me reste.

Je suis celui qu'on accuse de répandre le désespoir parmi les hommes, celui qu'on appelle fou, qu'on calomnie, qu'on condamne, qu'on poursuit partout et qui n'excite aucun regret derrière lui. Et cependant, je ne dis rien que ce que je vois.

Je suis celui que la fièvre consume, que ses entrailles dévorent. Et je me complais dans ma douleur, car il faut

que ma voix résonne plus aigrement que la trompette sur les nations pantelantes.

Je suis celui dont le cerveau bouillonne pendant les pénibles insomnies, et dont le sang sort par la bouche au matin. — Heureux celui qui donne à la Liberté un gage de son ardent amour I

Je suis celui qui confondrai les savants et les moralistes devant le peuple, parce qu'il est nécessaire qae le faux savoir et la fausse philanthropie disparaissent enfin.

Les uns m'ont pris pour un instrument docile entre les mains des chefs de parti ; les autres pour un ambitieux hypocrite ; ceux-là pour un médecin, et ceux-ci pour un philosophe. Je ne suis rien de tout cela. Je suis un homme libre parmi des esclaves.

J'ai reconnu ce que valent les camaraderies politiques. Ma franchise a scandalisé tous ceux qui s'honorai^it de ma connaissance quand il me plaisait d'être muet. J'ai mesuré le cercle étroit des affections de fieimflle ; mes parents ont eu peur de moi : on s'est garanti de mon souffle.

Je suis celui qui s'est levé de bonne hemre et qui a vu l'étoile du matin. — L'homme qui dort ne fait pas son travail.

Je suis celui qui m'écriai le premier : Décadence de la France et de l'Occident ! — hivasion des Barbares du Nord ! — Mort de la Civilisation ! — Naissance du Socialisme I — Régénération de l'Europe par l'Epée l — Transformation palingénésîque de l'Humanité I

Je suis celui dont la voix fut entendue déjà lorsqu'elle appela les Cosaques aux rives du Bo(^hore. Je donne aujourd'hui signe de vie pour que ceux qui ont des ordlles écoutent; demain, s'il m'en reste la force, j'achèverai ma Révélation.

Je suis celui qui distingue de loin le grondement dç la

Foudre et qui vois flamboyer le Glaive à travers les nuages de plomb.

Rien ne lassera ma persévérance ; je ferai tout ce que j'ai résolu de faire.

La France ne me tuera point par le ridicule, et je tuerai la France par mes prédictions.

Je suis celui qui voit le Soleil rougissant s'approcher de la Terre tremblante, et la consumer; celui qui voit la mer déborda* ses rivages et ne rentrer dans son lit qu'après avoir balayé les villes, les forêts et les récoltes.

Je suis celui qui entend gronder le tonnerre comme mille tonnerres, et siffler les grains de grêle comme des éclats d'obus.

Celui qui voit, par les champs, les sacs d'or, les oolonnes brisées des palais et des temples, et les hommes fulgurés.

Je suis celui qui se réjouit de ce déluge, et d'être né à temps pour voir la terre abreuvée du sang des civilisés, et leurs os fichés au coin de leurs propriétés pour remplacer les bornes.

Il faut que je répète aux hommes le cri de la fiévolution, — ce cri qui s'acharne sur moi et ne me laisse aucun repos ; ce cri qui m'ôte le manger et le boire, qui se couche et se lève avec moi ! Je ne serai tranquille qu'après l'avoir traduit, s'il m'est possible, dans une langue humaine.

Les autres jeunes gens boivent et font l'amour; ils chantent et se préoccupent de leurs affaires ; ils vivent tranquilles au sein de leurs. familles : Us font bien ; qu'ils soient heureux. — Moi, je suis celui dont les paroles seront répétées et dont la vision s'accomplira. — Il faut que je r^>ète ce que la Révolution me crie.

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