VISION V
Malédletion !
« Crie à plein gosier, ne t'épargne pas, élève ta voix ccMiiiiie un cornet. »
ISAIB.
Alors , je gravis jusqu'au sommet des Alpes ébranlées par le tonnerre, je touchai la nue menaçante, et j'exposai mon corps aux torrents de pluie.
J'écrivis ; et je ne distinguai plus les hommes qui me couvraient d'injures. El je devins insensible aux cailloux
qu'ils me jetaient. Et Je n'ent^dis plus que la voix de TEsprit qui disait :
« Ecoutez I cieux brillants d'étoiles, et vous, mers profondes!
» Ecoutez ! grands fleuves, fils des hauts rodiers. Ecoutez ! cimes des monts voilées de neige !
» Ecoutes! savanes desséchées, et vous, collines, qui agitez dans Tair vos chevelures vertes !
» Ecoutez 1 nations qui couvrez le sol de Findustrieuse Europe , depuis TOrient doré jusqu'à FOccident livide , depuis le Nord attristé par les fHmas jusqu'au Sud que réjouit le flambeau du jour !
» Ecoutez ! solitudes où les fauves bondissent , lacs et torrents qui cachez les poissons muets. Et vous, cités, villages où les hommes multiplient, prêtez Uoreille !
»... Mort! selle ton coursier noir; presse ses flancs maigres entre tes os blanchis jusqu'à ce qu'il ait rougi son mors. Et repasse ta faux d'acier à la pâle clarté de la lune!
» — Jusqu'à ce que je t'ordonne de prendre ta course par les monts et les plaines pour moissonner les mélèzes odorants, les vignes en fleur, les blés jaunes,
» ... Et les hommes dégénérés que j'émonderai comme des rameaux stériles.
» Déchaîne tous tes vents , Eole, père des tempêtes : et l'Aquilon glacé , et le Simoum desséchant , et la Bise furieuse, et le Mistral, eiïroi des nautonniers;
» Fais-les bondir comme la tigresse altérée de sang et la panthère trapue ; comme des chats sauvages dans la futaie ; comme des étalons hennifisani après des cavales.
» Hurlez tous les éléments, comme des foroaaiés! Et que les troncs des arbres, les fentes des rochers et les rails des chemins deviennent les trompettes de ma fureur!....
» Il ne servira de ri^ aux hommes de se boucher les
orQilies, de se cadier au fond des palais ou daos le sein de la terre ;
» Car toutes les oreilles seront tenues ouvertes, tous les palais seront démolis pieire par pierre, et les entrailles de Cybèle rejetteront tout ce qpii se dérobe à la lumière,
» Il ne Teur servira de rien de s'envelopper dans les nuages avec leurs aérostats légers ou de gagner le fond des mers dans leurs clodies à plongeur ;
» Car les abîmes des Océans remonteront jusqu'à leur surface , et les Gie^x descendront jusqu'à leur rencontre.
» Car les hommes ont été compta comme les bestiaux par le boucher, conune les grappes par le vendangeur, comme les baliveaux par le bûcheron, comme les épis par le fermier.
» Et il faudra que je retrouve autant de cadavres qu'il a été compté d^ tètes d'hommes ! »