EPILOGUE
« Odi prûlanum vulguë. »
I. Le feu de mon àme est apaisé! Ce travail est fini. Bon ou mauvais , il me convient : c'est tout ce qu'il m'en
fatit. Plaira-4-H aaxautres? je ne me suis jamais préoccupé de si peu de chose.
Car je n'ai point placé ma confiais» dans les Civilisés non plus que dans les sentimenis qui sortent de leur bouche. Les civilisés sont plus menteurs que le caméléon et plus traîtres que la vip^e. Je n'ai foi que dans la Révolution.
Je ne ressemble pas aux journalistes qui mendient les faveurs du public et prétendent cependant lui donner des leçons !
Et qui n'ont pas même la liberté de dire de M. Bonaparte qu'il a le haut d'un jésuite et le bas d'un mulet 1 Et qui consentent à martyriser leur pensée jusqu'à ce qu'elle passe par le trou d'aiguille d'une pareille censure !
Cadavres! Mendiants! Meurts-de-faim!
Moi, je répète le cri de mon cœur aussi fidèlement que l'écho répète le hurlement de la tempête. S'il me fallait écrire sous la dictée d'un maître ou sous le regard d'un élève, je briserais plutôt cette plume. Et de ses morceaux brûlants, je marquerais au front les écrivains vendus!
H. Les Rrrévolutionnaires ont dit — non pas dans des termes scientifiques ou parlementaires — que j'étais atteint d'une monomanie d'orgueil. J'en suis convenu. Puissent les Rrrévolutionnaires être satisfaits !
Mais, par pitié pour eux, je leur annonce que dans les années qui vont suivre, leur hypocrisie verra s'élever des orgueils bien autrement monstrueux que le mien. Et que ces orgueils les marqueront au fer rouge ! Que les Rrrévolutionnaires cherchent donc à s'y opposer avec la doctrine du dévouement et les primes du civisme !
Hélas ! grands citoyens, il^n'y a plus rien à faire contre l'esprit d'examen et de liberté. C'est à désespérer tous les pédagogues, démagogues, frères ignorantins et pères socia-
listes de ce siècle. Dans le monde désert de la République du Devoir, consolez- vous en chantant : omnia vanitas !
La Révolution socialiste , c'est Tlndividu , c'est le Bonheur I Et que pourrait donc faire une révolution pareille d'hommes enrégimentés comme vous l'êtes, et niant l'excellence de l'Intérêt, du Bien-Etre, del'Oi^eil et de la Liberté individuelle?
Vous me montrez au doigt pour la franchise de mon audace. Dans dix ans, on m'accusera d'avoir été modeste.
^ III. A tout homme indécis, flèneurj timide, sans érudition , sans livres ni documents à sa portée, j'offre mon exemple :
J'ai vaincu l'indolence de mon esprit, j'ai mis une main d'acier sur les palpitations de mon coMir. J'ai appris et désappris tout ce que j'ai pu, comrme j'ai pu, où j'ai pu. J'ai publié ma pensée par la seule force de mon caractère, ayant tout contre moi : mauvaise santé, position précaire, exil, hommes et choses. Je me suis raidi contre les difficultés amassées sur ma voie. Tous mes efforts ont été dirigés vers le but que je poursuivais. Mes ennemis étaient nombreux ; je les ai comptés et j'ai dit : je n'en aurai que plus de courage. Je souffrais : j'ai fait taire la douleur. J'ai déchiré la ceinture dé deuil dont mes reins étaient entourés, et j'ai posé sur ma tête une couronne d'herbes parfumées. Mon cœur s'est relevé sous l'aiguillon du mépris, et ma main s'est raidie comme un levier. L'homme gran-dit en luttant. L'àme sauve le corps ! La Révolution soutient les affligés et les malades !
Prolétaire deshérité I tu n'es pas excusable de ne pas dire ta pensée sur toutes choses, quand moi, j'ai pu le faire! Courage! L'homme de bonne volonté et de sens droit peut tout faire de rien ! De tout homme qui se dit ton maître , pédagogue ou démagogue , approche-toi sans
oraûUie» prolétaire ! place ton épaide contre son éfteiule et tes yeux en faoe de ses yeux. Et tu verras s'il estbeauooup plus grand que %U, et s'il supporte loi^tempa le im de ion r^iardl
IV. Mais on ne vous lira pas ! Hais la voix du ppùpbèts est étouffée par le poing du despote aujourd'hui ! M^ tous les partis vous sont hostiles» et les partis gouvernent Topinion ! Mais contre vous les haines siltot comme des cou* leuvres \ Entendez-les ! !
Mais la France, amie du scandale, et le contin^t diacuteur socit fermés aujourd^hm à toute libre p^tisée I Maïs dans ce Londres immense, noir et dernier refuge de F^Ear men ai^de* si vous trouvez ud imprimeur qui vous livre ses presses au prix de For , vous ne trouvenez pas d'éditeur qui consente à étaler votre livre à la devanture de sa bûutique,^ pas de joui*nali^ qui assume la irasponsabilité d'en parler, même en mal; pas un acheteur 1 Et parmi ceux auxquels vous le doïmerez, personne ne vous en remerciera, personne ne vous en parlera roi^sie; tous le lifCNEit, mais tous le cacheront ; ce sujet sera banni du discours I Ne savez>voi£S pas que contre l'audace et la vérité s'est fcHrmée de tout temps la conspiration du silence ? Ignorez-vous qu'il n'est permis à personne de marcher en dehors des trottoirs que suit la foule, et que tout le monde se boutonne jusqu'au cou pour ne pas laisser voir la place où bat son cœur?
V. Voilà ce qu'on croit {n'apprendre, à moi qui ai plus S(Miffert que tout autre depuis que je tiens une piume , à moi qui n'ai pu savoir l'opinion de mes amis les plus intimes même toutes les fois qu'il s'est agi de mes livres, à moi IcMigtemps renié par ma famille pour ce travail qui ne sert à rien. Eh ! qui donc saurait mieux que le
crime de la franchise ne se pardonne plus , et qu'en fait d'émulation, nous n'avons plus guère que celle des eunuques qui ne font rien et empêchent aux autres de faire?
Cependant je parierai, et l'excommunication ne pourra rien contre moi. Cependant je me réjouirai fort de la mescpiine envie des hommes de mon temps. S'ils ne sont paà encore assez fiers pour exalter leur propre valeur, ils rabaissent déjà celle des auû-es. Nous arrivons à l'affirmation de la Liberté individuelle par la négation de toute autorité.
C'est ainsi que l'humanité procède. Après moi , les auteurs n'auront même plus , pour se faire lire, la ressource du scandale. Les horomes prennent confiance en eux. Qui se douterait que j'étais le plus timide des étudiants de rillustre université de Paris?
Allons I allons! Les cerveaux se remplissent d'ardentes étincelles. La fauvette chante dans la haie fleurie sans se préoccuper de l'aigle qui crie sur le mont Terrible. Chacun parle sa langue et suit sa voie I
VI. Je n'écris cependant pas sans espoir. Car je ne sache pas un homme qui agisse sans intérêt. Et le plus noble des intérêts, c'est, sans contredit, l'Espoir.
J'espère en la venue des Cosaques. Et, différant en cela de Wen d'autres, je l'avoue. Il ne serait pas juste non plus que moi, qui annonçai l'invasion, je n'en retirasse aucuij bénéfice.
Non ! ces feuilles ne swont pas toujours ballottées dans le tôurlMUon des haines; elles ne seront pas étemeUement déchirées par l'ongle sanglant de la Calomnie ! Non! mon amour pour la vérité n'aura pas entièrement tourné contre moi!
J'entends la voix de l'Avenir, franche et pleine comme celle du chasseur, matinale et joyeuse comme le chant du
pinson. -^ Salut au soleil dV «ir la Sierra sombre ! Salut au jour naissant!]
VII. Quand viendront les Cosaques, les beaux Slaves exempts de préjugés, ils liront mes livres et les feront lire à leurs enfants, et diront : Cet homme voyait clair t Et rinvasi(m détruira par le fer de sa lance les barrières m* tellectuelles qui séparaient les naUons; dans ses bras géants elle prendra tous les hommes et les poussera les uns contre les autres. Et l'Idée frémissante , indomptée , suivra les peui^ en marche , les peuples libres d'épouvaQtements !
Pazienza ! La dernière heure des nuits a^ toti^ours la plus noire. Le bruit de la tenxpèta est loin derri^ moi* Le Printemps nous ai^)orte dans les {dis de sa robe k fraîcheur et le murmure des ruisseaux argei^és- A TOiiant s'élève la fanfare des trompettes; le capcm gronde dans les monts sourcilleux ; le coursier d'Ukraine a bondi sous son cavalier qui chante : Salut au jour naissant 1 1
VIII. Toute chose suit les lois de son développement. Une idée subit le temps de gestation nécessaire d^ns le cerveau qui la conçoit ; '^ elle naît à s(«i heure, Emise trop tôt, elle viendrait au monde avortée ; émise tr<q[> tard, die y viendrait a^hyxLée, plantureuse. L'auteur» comme le lecteur, n'oublie rien, n'apprend rien qu'en méditant;c'est par le travail qu'il, recrée les choses à son image. La pensée qui m'arrive, je dois la faire mienne pair la réflexion. La pensée que j'émets, les autres doivent la faire l^ir avant de la rejeter ou de l'admettre. L'auteur ne diffère du public que par la témérité qui lui fait découvrir une idée et par l'opiniâtreté qui la lui fait poursuivre. Bien maladroit celui qui ne saurait pas tailler dans l'ample manteau de l'audace le frac étrcHit du raisonneur t
L'oiseau de feu, le bel oiseau des monlis qui se plaît dans
la neige , crie quand la foodre approché des Alpes ébranlées. Ainsi, mm> je orie Hurrah ! quand les foules Cosaques s'apprêtent à déborder sur FOocid^t éperdu. Alors, je n'ai plus rien de Thomme que la voix ; mes yeux el mes narines jettent du sang. Hurrah I !
IX. Maintenant que ce livre a paru, les événements vont suivre leur cours avec une rapidité , une précision terribles. Toutes les flèches atteindront au but, toutes les lances au c^ur. Et le but , le cœur , c'est la Civilisation !
Mais il était nécessaire que ce nouveau Déluge fût annoncé d'une voix ferme et suivi par un doigt inflexible : moi seul poi;iTais traiter un pareil sujet. Il était nécessaire qu'aux autres scandales produits par cette plume que je ti^ns , j'ajoutasse celui-ci !
Je m'assure que mes contemporains ne considéreront plus les immenses événements qui les pressent d'un point de vue si misiérable. Je m'assure qu'ils trembleront et s'humilieront sous la main toute-puissante de la Révolution. Ceux qui possèdent le Pouvoir sentiront dans leur cœur le découragement que donne le Remords. Ceux que la misère torture entendront dans leurs vaillantes poitrines les voix sœurs du Courage et de la Justice. Le martinet remplira les airs de ses cris d'épouvante ; le passereau fixera sa demeure dans les palais ! Alléluia Î I