INTRODUCTION IMPÉRIALISME ET MYSTICISME
Le spectacle de notre temps et la méditation de l'histoire nous ont amené insensiblement à des convictions psychologiques et morales que nous avons plus d'une fois résumées en quelques brèves définitions qui nous paraissent indispensables à Tintelligence de notre pensée critique.
Cette impulsion profonde de la nature humaine que la psychologie chrétienne a si bien discernée de tout temps, que Saint-C5Tan appelait V Esprit de principauté, Hobbes, le désir du pouvoir, Nietzsche, la volonté de puissance, et à laquelle nous avons nous-même appliqué le nom à* impérialisme — en nous servant d'un mot dont le spectacle des événements contemporains vient utilement éclairer le sens — nous paraît primordiale et sans cesse active dans l'être vivant (peut-être même dans la matière que nous nommons inerte faute d'en discerner les forces intimes). L'impérialisme vital n'est guère autre chose en effet qu'un corollaire de l'instinct de conservation qui a été constaté de tout temps dans la nature, ce dernier instinct se voyant bientôt averti par l'expérience de ce fait que toute acquisition de puissance sur les êtres ou sur les choses augmente les chances de survie pour celui qui se trouve revêtu de cette puissance. Il y trouve
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2 " LE PAKGERMANÏSME MYSTIQUE :
.\ : : -: ^- .-.-^ - ^ - -'\ des "ib^yens'^'^rionvéàùx ^oîfeiisive et de défensive, ou enfin, des lignes de retraite en cas de défaite partielle dans la lutte vitale. Or être, c'est lutter et persister dans l'être ou vivre, c'est vaincre ; les groupes humains, de même que les individus, subissent donc nécessairement l'impulsion de quelque impérialisme, plus ou moins rationnel en ses anticipations d'avenir.
La propension mystique distingue la mentalité humaine des mentalités animales (qui en présentent peut-être quelques germes) ; sa racine semble plonger dans notre psychisme subconscient et s'y marier aux phénomènes provoqués par la narcose et par la névrose. L'extase en est une manifestation caractéristique, mais l'extase proprement dite est susceptible d'atténuations ou dégradations de toutes sortes, inspiration, exaltation, enthousiasme, etc. Les modes mystiques de la pensée ont été vraisemblablement les premières manifestations d'une activité psychique originale dans le sein de l'humanité primitive ; c'est une -étude malheureusement peu avancée que celle de la détermination de leur rôle dans l'évolution progressive du genre humain et aussi du rôle qui doit leur rester dévolu, en présence du développement chaque jour plus intense de l'expérience consciente dans l'humanité supérieure.
Les phénomènes subconscients du mysticisme, c'est là un fait d'expérience historique, laissent s'épanouir sans contrôle l'impérialisme essentiel de l'être et inspirent donc presque nécessairement à l'esprit qui en devient le théâtre la conviction qu'il jouit de ï alliance défensive, ou au besoin offensive de quelque dieu, prêt à l'appuyer au cours de la lutte vitale. Ces phénomènes, apportant la foi dans une augmentation de puissance née de ce surhumain appui, conduisent à ce qu'on peut appeler un impérialisme extra-rationnel, ou supra-rationnel (métaphysique) en tout cas, irrationnel.
En Europe, le mysticisme chrétien, héritier de l'expérience rationnelle des grands peuples méditerranéens antiques et du stoïcisme qui résumait cette expérience,
a été fongtemps maintenu par ces puissantes organisations gouvernementales qu'on nomme les Eglises dans une voie suffisamment rationnelle et il a porté des fruits moraux ou sociaux excellents. A dater du xvi® siècle, ce mysticisme a pris plus d'indépendance en raison de l'usure nerveuse qui est le résultat de la civilisation intensive de notre âge et qui exagère l'autorité des impulsions subconscientes dans le psychisme humain. Au xviii® siècle, sous l'impulsion de Jean-Jacquet Rousseau principalement, est née une hérésie mystique chrétienne qui s'est entièrement dégagée des cadres ecclésiastiques. Le rousseauisme a depuis lors grandement influencé la pensée européenne sous le nom de romantisme et les cinq générations qui se sont succédées depuis la prédication du prophète genevois, ont sans cesse exagéré le caractère émotif de sa doctrine. Le fond de cette doctrine c'est l'affirmation de la bonté naturelle de l'homme (surtout de l'homme primitif et du plébéien moderne), formule ingénieuse et séduisante pour afiirmer V alliance native d'un groupe humain avec une divinité paternelle qui lui promet le bonheur social.
Le mysticisme romantique s'est coloré diversement selon les groupes sociaux qui ont accepté d'en appuyer leur impérialisme vital. Nous avons, pour notre part, distingué et anal5^é un romantisme esthétique, un romantisme passionnel, enfin un romantisme social ou démocratique.
Le socialisme contemporain — en raison de la forme émotive et sentimentale qu'il a revêtu le plus souvent, jusque chez ceux de ses théoriciens dont les prétentions ont été les plus rationnelles ou les plus « scientifiques » même, — se confond à nos yeux avec cette dernière ramification sociale du mysticisme romantique. Il se rectifie lentement sous la pression de l'expérience et l'on peut prévoir la constitution d'un socialisme plus rationnel qui sera viable.
Tous les mysticismes, fournissant la conviction d'une surhumaine alliance, sont des toniques très-efficaces de l'action et ce ressort s'est montré jusqu'ici à peu près
indispensable pour mettre en jeu l'activité humaine dans ses grandes manifestations historiques. Le mysticisme rousseauiste ou romantisme a rempli, comme ses prédécesseurs, cet office de stimulant efficace. Vicié toutefois par sa psychologie imprudente, celle de la bonté naturelle, il a conduit à bien des désordres, préparé bien des destructions regrettables qui se continuent sous nos yeux, dilapidé une partie du capital moral accumulé par des âges plus prudemment rationnels. Il convient donc de rallier aujourd'hui les clairvoyances et les bonnes volontés autour d'un mysticisme autant que possible dégagé de ses origines magiques et fétichistes, aussi rationnel en un mot que le comporte l'expérience dès à présent conquise, la raison humaine étant définie comme l'accumulation biohéréditaire, traditionnelle et individuelle des expériences, principalement des expériences sociales de l'espèce humaine.
Si nous appliquons ces principes au cas de l'Allemagne moderne, nous constaterons que depuis son réveil national vers la fin du xvii* siècle, après que les plaies de la guerre de Trente ans commencèrent à se fermer pour elle, ses ambitions n'ont cessé de s'affirmer et aussi de se façonner, par l'organe de ses esprits directeurs, un mysticisme adapté à leur mesure. Leibniz en fut le premier artisan; puis Lessing, Herder, Gœthe parfois, prêtèrent leur collaboration â ce mysticisme germaniste qui n'était pas encore très nettement pangermaniste. Des conquêtes napoléoniennes au delà du Rhin et de la réaction qu'elles suscitèrent date une première exaspération de ce mj^ticisme de race dans les discours de Fichte à la nation allemande. Peu après se produisit l'intervention de Hegel qui a le premier dessiné nettement une philosophie toute germaniste de l'histoire. Les hégéliens de gauche tels que Léo, Dalhmann, Gervinus donnèrent quelque popularité aux vues plutôt abstruses de leur maître : le dernier de ces savants professa nettement à dater de 1830 que la race germanique, héritière légitime de l'hellénisme en Europe, a doté le monde moderne de la seule littérature
qui soit comparable à celle des grands peuples antiques et que le christianisme ne vaut que pour avoir été pénétré de l'esprit des races du Nord au cours du moyen âge.
Avant 1860, on n'avait guère en France que des sourires pour de semblables rêveries : on les excusait avec une condescendance indulgente, en songeant aux échecs répétés de cette nation présomptueuse sur le terrain des faits. On n'y voyait qu'une sorte de narcotisme philosophique, très convenable à des caractères mal taillés pour l'action, qui s'efforçaient d'oublier à tout prix leurs réalités misérables. On espérait que l'Allemagne, une fois assurée de ces libertés constitutionnelles qu'elle venait de laisser échapper en 1848, une fois dotée de sa part légitime d'influence dans le concert européen, écarterait ces inspirations d'un orgueil maladif pour revenir à une plus saine appréciation des enseignements de l'histoire et des destinées de l'humanité supérieure.
Mais les événements ne répondirent point à cette attente, et 1866, puis 1870 n'ont nullement modéré l'^or ambitieux du germanisme théorique, tout au contraire. L'Allemagne impériale a prêté d'abord l'oreille au Saxon prussifîé Treitschke, qui l'encourageait à la mégalomanie, puis, sur l'indication de Richard Wagner, elle s'est annexé l'œuvre paradoxale d'un Français, Arthur de Gobineau, héritier intellectuel des Maistre, des Bonald et des Montlosier d'une part, élevé dans les suggestions hégéliennes de l'autre et prédisposé par son talent littéraire à jeter sur cette double tradition le vêtement picaresque du romantisme français de 1830. — Nous reviendrons plus loin sur l'apport de ce dernier au m57sticisme germaniste. — Travaillant sur une matière élargie par l'intrépide imagination de cet enfant de la Gascogne, les appétits allemandes ont étendu plus audacieusement encore que par le passé vers les sphères morales et philosophiques aussi bien que dans le domaine économique et poUtique leurs entreprises de conquête. C'est une des plus récentes, une des plus retentissantes parmi ces entreprises do^t nous avons résolu d'esquisser l'histoire. La Volonté de
puissance allemande s'est mise en quête d'une religion exactement taillée à sa mesure. Elle a voulu conclure avec un Jehovah modernisé quelque pacte analogue à celui de l'ancienne alliance et elle s'est efforcée à cet effet de ccnnbiner entre elles les suggestions des modernes fervents de la race et les tentatives de morale romantique que ses métaphysiciens d'il y a cent ans avaient esquissés sous l'impulsion de Rousseau. Schopenhauer et Richard Wagner, son disciple en philosophie, avaient préparé le terrain à une pareille combinaison. Frédéric Nietzsche l'ébaucha dans sa jeunesse, au lendemain des événements de 1870. Mais le malentendu qui le sépara bientôt de ses compatriotes leur fit oubher pendant quelque temps cet aspect de son œuvre, s'il lui conquit en revanche la célébrité européenne. M. Honston-Stewart Chamberlain s'engagea sur la même vo\e après que la maladie eut réduit son précurseur au silence : il combina les mêmes éléments en restant beaucoup plus fidèle à l'exclusivisme de race : c'est pourquoi, il est devenu un philosophe spécifiquement allemand dont le renom ne s'est pas rapidement étendu au delà des frontières de l'Empire teuton. Son action n'en a d'ailleurs été que plus efficace à l'intérieur de ces frontières et il a obtenu un triomphe immédiat là où le psychologue plus perspicace d* Humain, trop humainn* diVdit d'abord rencontré qu'indifférence ou dénigrement. On en comprendra les motifs quand on aura pénétré quelque peu, en notre compagnie, dans l'intimité de sa pensée.