TENTATIVES THÉÂTRALES
Lorsqu'il y a quinze ans bientôt, nous faisions connaître au public français par trois articles de la Revue des Deux-Mondes (i) l'œuvre philosophique de M. Houston. Stewart Chamberlain, ce nom n'évoquait parmi nous que la figure de l'homme d'état anglais libéral Joseph Chamberlain, le grand industriel de Birmingham. Il n'y a pourtant aucune parenté entre l'écrivain anglais qui s'est fait allemand par adoption et le lieutenant de Gladstone. Le premier est le petit-fils d'un diplomate de distinction qui reçut pour ses loyaux services le titre de baronnet : il ne porte pas ce titre parce qu'il n'est pas l'aîné de sa maison, mais il figure néanmoins par droit de naissance dans l'annuaire de la noblesse britannique, le Peerage and Baranetage. Né à Portsmouth, en 1865, ^ ^ passé son enfance à Versailles près de sa grand'mère, lady Chamberlain qui était venue se fixer dans cette ville, si S3anboliquement française par ses grands souvenirs historiques. Il poursuivit ses études dans sa patrie, à Cheltenham Collège pour les terminer dans une école suisse et enfin dans les universités allemandes. Sa formation intellectuelle fut de la sorte influencée de façon à peu près équivalente par les trois plus considérables civilisations de
(i) I" et 15 décembre 1903 et i«' janvier 1904.
s L£ PANGERMANISBCS MYSTIQUE :
l'Europe occidentale et, par la suite, il a pu donner à àa pensée un vêtement anglais, français ou allemand, avec une presque égale facilité. Nous remarquions naguère que, jusque dans l'idiome teuton qu'il a fini par employer de façon à peu près exclusive, son style a profité de ses habitudes d'esprit gauloises et britanniques, sa phrase ayant conservé quelque chose de direct, de raipide et de précis que connaît rarement l'écriture érudite d'outre- Rhin : et nous ajoutions que ce prestige secret n'avait pas été étranger à son succès. Un critique honune d'esprit, M. Paul Souday, commentant dans le Temps du 14 janvier 1915 la toute récente traduction française de l'ouvrage capit^ de M. H.-S. Chamberlain par un Suisse. M. Robert Godet, a cité cette appréciation de notre plume, en ajoutant : « Il est vrai que l'écriture érudite d'outre-Rhin se « révèle très rarement comme directe, rapide et précise : « mais il ne nous semble pas que celle de M. H.-S. Cham- « berlain fasse très nettement exception. Est-ce que notre « ami Robert Godet, par un scrupuleux respect de la cou- « leur locale, aurait remis un peu de teutonisme dans sa « traduction française? Pour le public français, M. Cham- « berlain semblera fuligineux, diffus et indigeste 1 » Certes, mais c'est qu'il n'a pu échapper, malgré tout, aux formes granunaticales de la langue dont il faisait usage, et celleci est antipathique au génie français. Nul n'aurait fait mieux que M. Godet, croyons-nous. Mais essayez de traduire en allemand un texte de Voltaire; vous aurez tme page qu'un lecteur tudesque jugera certainement légère et désinvolte par comparaison avec celles qu'on lui fournit d'ordinaire. Après quoi faites reiraduire en français ce passage par un interprète qui n'en connaîtra pas l'original et vous serez assurément bien empêché d'y retrouver du Voltaire. M. H.-S. Chamberlain, qui pense peutêtre en français peu: rén:iinisc^ce d'enfance, exprime clairement ses idées en allemand : remis en français, il est pesant malgré tout.
Après avoir porté ses premières curiosités du côté des sciences naturelles, le jeune Anglais passionné de musique
comme on Test riprement dans son pays se fit une place dans le cercle wa^énen. Assez récemment il est même devenu, par un second mariage, le gendre posthume du m^tre de Bayreuth dont il a épousé la dernière fille. I^ revue doctrinale du wagnérisme les Bayreuiher BlaeUer, dont Gobineau fut aussi l'un des rédacteurs acheva sa formation esthétique et accueillit ses premiers essais. Il se fit Tapôtre du musicien saxon en France après la mort de celui-^ci, donna & la Revue des Deu^Mondes quelque exégèses sur la pensée de cet artiste puissant et publia en français une étude d'ensemble sur son œuvre qui est demeurée panâi nous, classique. Rien n'y transpire encore de l'inspiration germaniste à peu près exclusive qui sera celle des Assises du xix^ siècle, car l'auteur explique à plusieurs reprises (i) que Wagner put se montrer antifrançais vers 1870, mais que son ardeur patriotique se calma bientôt et qu'il évolua peu après vers le mysticisme semi-boudhique qui devait caractériser ses années de vieillesse : il reproduit comme caractéristique de la pensée de son héros une phrase dont il n'acceptera jamais expressément la partie négative pour sa part, mais dont Tafiârmation qui la termine deviendra la devise même de son propre effort intellectuel : « Nous autres Allemands, « nous ne serons jamais de grands politiques» Mais il se « peut que nous réalisions quelque chose de plus grand « quand nous connaîtrons la juste mesure de nos aptitudes « qui nous destinent peut-être non à dominer le monde, « mais à l'ennoUir I »
Un autre indice de ^a date assez récente qu'U convient d'attribuer aux convictions germanistes exclusives de M. Chamb^lain, en matière de morale, ce sont les essais dramatiques qu'il a pubhés en 1902, peu après le succès de son grand ouvrage, mais qui sont sensiblement antérieurs à coup sûr. Nous nous arrêterons un moment sur ces pages curieuses qui n'ont jeûnais été mentionnées en France et dont l'inspiration nous parsut pouvoir être
(i) En particulier, p. 139.
utilement comparée à celle qui est devenue plus tard dominante dans la pensée de leur auteur. La préface est une très wagnérienne malédiction proférée contre les directeurs de théâtre, toujours prêts à méconnaître une oeuvre de valeur ou à défigurer sans scrupule celle qu'ils ont accepté de faire goûter au public. Une seule des trois pièces qui composent ce recueil, le Vigneron, a été représentée sur une scène de province et cette représentation, écrit l'auteur, ressembla trait «pour trait à une exécution sonunaire. Le texte avait été défiguré jusqu'à devenir méconnaissable par déférence pour des conseils soi-disant dictés par l'expérience de la scène ou par les nécessités de l'optique théâtrale. Les décors, tirés au hasard du magasin des accessoires, étaient dépourvus de toute vraisemblance : des comédiens usés répétaient, sans y comprendre grand'chose, ce que leur criait le soufileur. Mais c'est ainsi, poursuit -la victime de ce traitement barbare, qu'il est d'usage de traiter, en tout pays, les auteurs que la célébrité n'a pas mis en situation d'imposer le respect de leur pensée et de leur œuvre aux entrepreneurs de spectacles I Une représentation à ce point caricaturale de leur pièce demeure au surplus sans aucim profit technique pour eux-mêmes : ils ne sa,uraient en tirer des leçons profitables pour leur production ultérieure !
Une expérience si fâcheuse n'a pas découragé cependant M. Chamberlain. Il a, dit-il, éprouvé de tout temps le besoin d'écrire pour la scène, et il a récidivé après son échec. Lorsqu'au lendemain de son grand succès philosophique, il offrit au public allemand trois échantillons de son talent théâtral, c'était en vue d'obtenir quelque encouragement, ou tout au moins quelque éclaircissement sur la valeur réelle de ces tentatives. Il semble que ces éclaircissements n'aient pas été favorables à ses illusions de jeunesse, car il s'est cantonné depuis lors dans des travaux de haute critique et n'a pas tenté à nouveau de cueillir le laurier de Melpomène. Quant à nous, ce sont ses vues de moraliste et non ses attraits de dramaturge que nous irons chercher dans son théâtre.
HOUSTON- StEWARt CHAMBERLAIN. II
La nioH â'AnHgone, qui fut écrite pour servir de thème à uîie partition musicale, est tirée du drame de Sophocle. C'est un morceau de noble inspiration, car il célèbre l'héroïne d'un devoir d'humanité et d'amour qui tombe victime de son insurrection généreuse contre les exigences de la politique et les brutales coutumes de la guerre.
Le Vigneron, beaucoup plus développé, a pour base une aventure réelle qui s'est passée dans les environs de Vevey. L'auteur fait remarquer que la langue maternelle de son héroâ était le français : il a pourtant tiré de cette destinée tragique un drame à l'allemande qui rappelle le faire de Ludwig, d'Anzengrueber ou d'Hauptmann. Ce vigneron de Vevey est un paysan acharné au travail et profondément attaché à sa vigne dont il connaît chaque pied « pour ainsi dire par son caractère ». En digne compatriote de Tell, il a la plus haute idée de l'autonomie du cultivateur et, comme les conjurés du RutU, il prétendrait volontiers à ne relever que du Juge suprême. Par malheur pour lui, il rencontrera son Gessler dans le propriétaire de la vigne qu'il cultive. M. de Seugné est moins brutal dans la forme que le bailli autrichien du Xiv« siècle, mais non moins impitoyable dans le fond aux souffrances de son fermier. Lorsque celui-ci, ruiné par plusieurs années de mauvaises récoltes consécutives, apprendra soudain que la vigne qu'il a si longtemps arrosée de ses sueurs va être vendue à un gentilhomme russe pour encadrer bientôt de verdures une élégante villa dont les fenêtres auront la vue du lac et l'horizon des hauts sommets alpestres, il perdra la raison et périra dans un accès de démence furieuse. La pièce a donc un ragoût fort démagogique au total.
Mais le plus intéressant morceau de cette trilogie quelque peu disparate, est à nos yeux la comédie dramatique intitulée Antonie ou le devoir, dont l'auteur avoue luimême qu'elle est issue d'un «esprit d'opposition d et qui ne flatte guère l'Allemagne contemporaine, en effet. Une préoccupation technique aurait en outre présidé à la naissance de cet ouvrage. Admirateur d'Ibsen, M. Cham-
berlain croit voir subsister .beaucoup trop de convention inutile dans l'art du dramaturge norvégien : il a tenté d'être plus simple en ses moyens scéniques. Avouons que le résultat de son effort ne nous a pas paru très palpable : c'est là du théâtre allemaiid moyen, tel qu'il est sorti, dans la seconde moitié du xix® siècle, de l'imitation de Scribe, de Dumas fils et de Sardou.
Le premier acte nous met d'abord en présence du jeune baron G)nrad d'Aecht (ce nom évoque l'idée de vérité, de sincérité dans sa signification allemande) ; maître de conférences pDur l'enseignement de l'histoire dans une université allemande, ce personnage revient d'une mission savante à Oxford et, après six mois d'absence, il va revoir enfin la charmante Antoijiie Delaroche, fille d'un colonel mort peu auparavant, en laissant ime veuve sans fortune avec deux enfants déjà grands. Ce nom français d'une famille militaire allemande s'expliquera par la suite. Conrad et Antonie ont été élevés côte à côte, car leurs pères étaient compagnons d'armes : ils s'aiment depuis qu'ils se connsassent. Pourtant, au cours de l'entrevue qui les rapproche sous nos yeux après ces longues semaines de séparation, la jeune fille garde ime réserve singulière : elle interdit à son amoureux de la tutoyer comme il l'a fait de tout temps, prétextant que cette familiarité devient une inconvenance à leur âge et qu'elle en pourrait être compromise.
Mais Conrad, artiste et savant — un reflet évident de la personnalité morale de M. Chamberlain, — est aussi un contempteur de la sagesse pratiqué, un ennemi des conventions mondaines ! Une telle exigence de la part d'une amie d'enfance qu'il considère comme sa fiancée né peut que le peiner grandement. Il soupçonne qu'elle voudrait peutêtre voir leur situation réciproque plus nettement définie et il lui expose, comme il l'a déjà fait souvent, que sa situation matérielle ne sera pas avant deux ou trois ans suffisanmient assurée pour qu'il puisse raisonnablement entrer en ménage. Pour se marier sans délai, il lui faudrait renoncer à la carrière enseignante afin de gagner immé-
diatement sa vie, tant bien que mal, par des besognes de plume. Il se résoudrait pourtant à cet immense sacrifice si le bonheur de son existence en devait dépendre, mais Antonie ne montre aucune propension à Fencourager dans cette voie. Elle se refuse à toute explication décisive.
Voici paraître l'avoué Alfred Moeller dont nous pressentons aussitôt qu'il forme le secret obstacle aux projets matrimoniaux de Conrad, car il vient pour traiter d'une grave et pressante affaire avec la veuve du colonel Delaroche, et, demeuré un instant seul avec le jeune baron, il lui a conseillé de renoncer à ses plans amoureux qui causeraient le malheur de toute une famille ! Cet avertissement singulier 'ne fait d'ailleurs qu'éperonner Conrad, qui» après avoir fredonné deux ou trois fois avec énergie les quatre premières notes de la Symphonie en ut mineur: sol, sol, sol, fa dièze, se lance dans une déclaration parfaitement explicite à Antonie. Celle-ci se dérobe encore une fois, avec une anxiété évidente et quelques prétextes évasifs.
A ce moment rentre au logis le frère de la jeune fille, Henri Delaroche, lieutenant dans un régiment d'infanterie. C'est le peu original officier subalterne du répertoire d'outre-Rhin : cœur loyal et tête légère. Il trahit aussitôt devant Conrad tous les secrets de la famille : il parle de Moeller en l'appelant « notre Bismarck », car il l'a baptisé de la sorte en raison de l'énergie que ce juriste apporte à rétabUr la situation financière très compromise qui était récemment celle des Delaroche. Henri confesse en effet s'être rendu coupable de plus d'une sottise pendant ses premiers mois de régiment : il a joué et s'est endetté ; alors, au sein de cette famille pauvre, récemment privée de son chef, c'a été soudain l'appréhension désespérée du déshonneur et de la misère noire. Au cours de cette crise, Antonie s'est révélée admirable de présence d'esprit, de sentiment du devoir. Sa mère avait perdu la tête : son frère songeait au suicide. « Nous étions assis tous trois ici, expUqîie l'aimable jeune homme, comme des chiens
(Jui, à la fourrière, attendent leur portion d'acide prussique ! i^ A ce moment précis, on a annoncé le colonel du régiment d!Henri qtiî venait faire une visite de politesse et ignorait les frasques du lieutenant; Antonie Ta reçu seule et à force d'énergie morale, elle est parvenue à dissimuler le désastre. Elle a même si bien diverti ce malencontreux visiteur qu'il n'a cessé de rire au cours de la conversation et que depuis lors, ajoute Delaroche, « il est avec moi aussi charmant que cela est compatible avec ses fonctions de colonel! » Bien mieux, Antonie a de même ensorcelé cet homme d'affaires incomparable qu'est l'avoué Moeller^ et cette dernière conquête a sauvé les siens du naufrage. Nous pressentons déjà et nous saurons bientôt à quel prix !
Le défunt colonel Delaroche disait parfois à ses deux rejetons en manière de plaisanterie : « Enfants, soyez bien sages, sans cela votre oncle de France vous déshéritera ! » Cette facétie reposait sur un fond de réalité car l'aïeul de cet officier allemand, le comte de La Roche, gentilhomme français, avait émigré au delà du Rhin pendant la Terreur et n'était jamais rentré dans son pays natal : mais une branche de la famille était restée en France et le dernier représentant de celle-ci vient de s'éteindre en laissant un million de marks qui doit revenir, par moitié, aux deux enfants de l'officier supérieur prussien. Pourtant, les droits de ceux-ci ont été contestés et Moeller est allé à Paris pour arranger les choses : il a même avancé provisoirement l'argent nécessaire pour désintéresser les créanciers de Henri. Celui-ci, devenu riche, reprendra le titre de comte, avec l'autorisation du kaiser, et fera quelque brillant mariage. Mais Moeller aime Antonie et il a demandé sa main !
Conrad reste attéré devant ces révélations écrasantes. Il met la triste Antonie en demeure de prononcer entre ses deux soupirants. Celle-ci est décidée à faire son devoir, c'est-à-dirè à payer la dette de reconnaissance que sa famille a contractée vis-à-vis de Moellet. Conrad l'exhorte en vain à affirmer sa personnalité en cette heure décisive
H0UST0N-STEW4KT CPAMBERïAJN. I5
de $QQ existence et 1^ rs^isonQemeiit de ce philosophe aiDourewc a \m £^ccent beirgsojûen qu'il est intéressant de relever. Il est dans toute vie, a ^crit naguère notre éminent compatriote, 4^s période^ d'an^été morale durant lesquelles nos amis les plus sûr^ s'accordent à nous suggérer un acte important q^i npus inquiète ou même nous inspire quelque répulsion. Les arguments qu'ils nous proposent alors avec Taccent de la conviction viennent sq poser à la surface de Qptre Moi et s'y solidifier pour former une croûte plus ou n^oins épaisse qui recouvre nos sentiments personnels. Lorsque nous prendrons enfin notre décision, npi^ croirons agir alors qu'en réalité nous serons (igis. Mais il arrive aussi qu'au moment où va se réaliser cet acte parasite et imposé du dehors, une véritable révolte intérieure éclate au sein de notre volonté opprimée* Le Moi prolp^d pousse une sortie vers la surface : la croûte extérieure de nos sentiments empruntés éclate sous un irrésistible effprt ; nous nous décidons alors sans raison, contire toute maison peut-être, mais l'action résolue de la sor^e exprimera du moins l'ensemble de nos sentiments, de nos pensées, de nos aspirations les plus intimes : elle sera libre ^u seul sens philosophiquement acceptable de ce dentier mot.
Et| bipn, vpn Aecht, qui a peut-être lu le philosophe français ou qui utilise ses souvenirs l$:antiens, présente à Antonie un raisonnement fort analogue ; <i Votre acte 4 présent, lui dit-il, aura ppur vous un sens éternçL II en « est dans la vie de tels et ce sont ceux par où Vpn montre « exactement ce que l'on e$t. Certes, ils sont irares^ ces « instants de signification étemelle ; dai^s la plupart des
* hommes, la physionomie individuelle reste voilée et le «caractère propre devient presque méconnaissable à
* force de répéter celui d'autrui. Mais il arrive que tout « semble npus délaisser à la fpis, que nou^ nous trouvions «abandonnés à notre propre force et c'est: ^Iprs que « l'Éternité se fait jour en nous à travers le temps comme « le spleil à trave^'S les nuages d'w ciel embnuné. À de « telles heures, il n'est plus question d'hésiter ou de déli«
l6 LE PANGERMANISME MYSTIQUE :
« bérer. Ce qui a été de tout temps en nous «y façonne, « dans une action instantanée, ce qui sera pour toujours ! » Antonie accepte cette manière de penser, mais l'interprète dans le sens du devoir, non dans celui de la passion obéie. Elle fera simplement ce devoir : c'est de la sorte qu'elle se sentira vraiment fidèle à son être intime et sera toute Antonie !
Le deuxième acte nous montre M™« Moeller, née de La Roche, en ménage. Elle estime son mari sans l'aimer : la famille de cet homme de loi lui paraît vulgaire : elle ne se sent aucune idée en commun avec ces gens, sans en excepter son époux et la perspective d'avoir un enfant né d'un tel père lui inspire un sentiment d'horreur ! Conrad et Henri nous mettent au courant de ces choses dans une conversation dans laquelle nous relèverons ce trait : « Le ministère de l'Instruction publique, dit le jeune « professeur, ne sera jamais confié en Allemagne à un édu- « cateur de profession parce que, chez nous, il s'agit bien « plus de ce que les gens ne sont pas autorisés à apprendre « que ce qu'on doit leur imprimer dans le cerveau ! » Et l'officier sans cervelle de répondre : « Bah ! bah ! ce « qui leur manque, nous nous chargeons de le leur fournir « pendant leur service militaire ! » On voit que c'est bien un « esprit d'opposition » qui animait en ce temps le futur auteur des pangermanistes Assises du xix® sièclel Nous apprenons aussi que le nouveau comte de La Roche songe à épouser une héritière Israélite qui possédera cinq millions de marks, parce qu'il a déjà largement écorné les cinq cent mille marks de l'oncle français I
Cependant, Conrad vient d'apprendre qu'il est nommé à une chaire universitaire' dans une ville éloignée, et que ce déplacement a été décidé en haut lieu sur la secrète intervention de Moeller, désireux de séparer enfin de sa femme un rival dont il ne devine que trop l'influence. L'entrevue suprême qui rapproche les deux amoureux, victimes des événements, présente une allure singulière. Conrad y joue, au total, le rôle biblique de Joseph : il rappelle à Antonie qu'elle doit continuer à faire son devoir puisqu'elle a
engagé sa vie sur cette voie. Pourtant un baiser s'échangera entre ces deux déshérités du bonheur, mais l'acte s'achèvera sur une tranquille explication entre Moeller et sa femme, qui avoue ne pouvoir l'aimer.
Au début du troisième acte, ce gêneur est à l'agonie : il meurt du chagrin de n'avoir pu toucher le cœur de son épouse, ce qui, dans ce Bismark de la procédure, suppose une étrange vulnérabilité de la fibre sentimentale. Chez nous, le Mattre de forges se tira plus virilement naguère d'une situation assez analogue. L'officier reparaît, plus sot que jamais, ravi que von Aecht soit revenu, en congé, sur ses entrefaites et proposant au mourant, à titre de distraction, la visite du professeur ! Celui-ci entrevoit de nouveau la possibilité du bonheur : ses souvenirs d'amour l'assaillent en foule ; en particulier, la mémoire de ces conversations esthético-wagnériennes qui ont tant fait défaut à Antonie dans ses relations intellectuelles avec son époux et ont empêché ce dernier d'être heureux. Resté seul en effet dans le salon des Moeller, notre universitaire a ouvert sans scrupule le tiroir du secrétaire de Mme Moeller et il a pu remarquer qu'elle avait tout conservé de ce qui se rapporte à leurs relations passées : les leçons du professeur, ses brouillons de cours, ses lettres, et enfin des résumés succincts de leurs conversations philosophiques. Celui-ci par exemple que nous traduisons littéralement : « Le Zodiaque, Babylone, l'essence de l'his- « toire. L'histoire a besoin d'un point de départ dont on « puisse faire dériver tout le reste : mais ce point de départ «sera toujours arbitrairement choisi. On pourra éter- « nellement le reculer dans le temps. Or, une évolution « dans l'éternité n'est pas une évolution, car il y faut un «début. et un terme ! Vive discussion entre nous sur ce « point ! Conrad ne veut pas me concéder ce point de « vue : il prétend que la découverte de la marche du soleil «à travers les étoiles a le sens d'un enrichissement de « l'esprit humain : c'est l'acquisition d'une richesse nou- «velle, l'évolution d'un état d'esprit plus simple vers « un plus complexe. Je reprends alors : Vous prétendez
l8 LS PANGERMANISME MYSTIQUE :
«que cette cpnceptipn a enricbi l'esprit bmnam, m^i? « elle-même n'e^t-ejl^ pas née de l'esprit? Ce sont donc le? «conceptions qui se développent, non point l'eçprit « humain en soi : le même esprit voit autrement les mêmes «choses, perçoit quelque chose qu'il ne voyait pas aupa- « rav^nt, mais, en revanche, perd de vue des relations qu'il « apercevait dans le passé. Conrad compare alors la nour- « riture de l'esprit h celle du corps : par de nouvelles «substances alimentaires, on a pour objet une modifi- « cation profonde de la structure physique, etc. etc... » Dieu les beaux jours d'autrefois, squpire avpc âme le gentilhomme érudit après cette lecture I Telles sont, en effet, les réminiscences qui remuent l'affectivité de ce^ deux êtres ! On songe cette fois au Mo^de où l'on s'ennuie, car la philosophie romantique d'outre-Rhin y avait quelques échos de même résonnance.
Cependant Moeller achève de s'éteindre et Conrad pourra se rendre cette justice qu'il n'a pas volontairement contribué à cette mort. Antonie, au contraire, aprèçi de bizarres déductions, proclame publiqueipent qu'elle se juge comme une meurtrière. « Je veux confesser que je n'ai «pas compris, pas remph mon devoir envers toi, dit- « elle en apostrophant l'âme du défunt I J'ai été incapable « de dominer ma volonté mauvaise, de déposer mon cœur « sur l'autel connue une victime pure, totale, sans réserves. « J'avais un haut, un digne devoir à remplir envers toi : «mais j'ai été le serviteur inutile dont parle l'Écriture : « je n'ai su que supporter, non pas créer : je me suis laissé « terrasser par ce qui fut et n'ai pas su diriger mon regard « vers ce qui aurait pu être. Je me suis moptrée incapable « du complet sacrifice. » Et se tournant vers Conrad : «Je ne dois plus te revoir. Toi non plus, tu n'as pu te « résoudre à ce sacrifice total de Ig. cendre duquel pouvait «surgir pour nous,ime innocence, uueyie, une espérance « nouvelle I Tu dois donc être mort pour moi comme je « le suis pour toi I p Elle s'effondre à ces mots, sans que nous sachions^ s'il s'agit d'un évanouissement ou d'un plus tragique dénouement.
Que penser au total des quatre protagonistes de ce drame? L'of&cier prussien est odieux à force de légèreté sotte : il ne comprend pas un seul instant qu'il a détruit la vie de sa sœur et que lui seul est le meurtrier véritable en toute cette affaire. Antonie est une cornélienne ibsenisée qui demeure peu intelligible à des esprits latins. Moeller, qui se révèle sensible, digne, modéré, est tout cela beaucoup trop tard : il a trop bien dû voir qu'il agissait en brutal égoïste au cours des négociations qui ont précédé son mariage, et certes, il ne devrait pas s'étonner du résultat obtenu par ses procédés bismarckiens. Enfin Conrad von Aecht est l'intellectuel allemand typique, le kantien de bonne volonté morale dont la pédanterie reste incurable et dont nous connaissons trop les retournements imprévus. Il est extraordinaire qu'un Anglais de race ait pu se mirer avec complaisance dans une physionomie à ce point tudesque I