L'extase nainriste ei ses révékUions
Il est vrai que ces romantiques, revenus de l'hérésie rousseauiste vers le giron de l'Église-mêre, sont parfois des convertis peu maniables. Nous feti eûmes eh France, un exemplaire très instructif, il y a quelques années, dans la personne de Huysmans, le schopenhauerien, lé wagnérien auteur de En Route, Et au surplus, l'évolution dé son instinct m)^tlqile n'a pas cotiduit M. Chamberlain dans cette direction jusqu'ici, parce qu'il n'a pas perdu tout espoir de trouver satisfaction pour cet instinct dans la naissance du christianisme gennaniquet Examinons maintenant de plus près avec lui le» caractères probables de cette création à Vehir.
Et d'abord ce savant de profession, te botaniste d'hier
HOUSTOK-3TEWART CHAMBERLAIN. I49
prévoit pour la foi qui sera celle de ses frères de race une base toute positiviste et mécaiiiste* Telle fut aussi la prétention de Dé&cartes en sa physique^ de Kaht en sa critique, de Schopenhauer en sa métaphysique bouddhiste. La logique ainsi étabhe dans ses droits et cantonnée dans son domaine, l'instinct métaj^hysique pourra prendre un plus libre essor dans la sphère affective. Car l'auteur des Assises nous fait remarquer que toute rehgion hiatérialisté (à la façon juive) ou magique et fétichiste (à la façon méditerranéenne) devient impossible une fois la nature expliqiiée mécahiquement. Il reste alors à découvrir une religion purement transcendante, ou pas de rehgion du tout.
Nous savons qufe c'est à la première de ces alternatives que se raUie notre esthète et voici par quel chemin (déjà singuhèrement foulé, il faUt bien le dire), nous parviendrons une fois de plus en sa compagnie dans le monde de la kantienne Chose en soi. — A côté de la nature où règne le mécanisme, réjJète-t-il après ses maîtres^ l'homme découvre en son cteur un autre monde non mécanique, idéal si l'on veut, en ce sens qu'il s'exprime par des idées^ mais plus réd en fait que le monde extérieur, plus assuré, plus immédiatement donné par la conscience. Projeté avec précaution sur l'écran de l'univers mécanique, ce monde-là y éclaire les difficiles problèmes de la Uberté, de la moralité, de la divinité. Si les premiers pas sont pénibles, en cette région sublime où notre guide nous invite à le suivre, les progrés'y sont rapides en revanche : on perçoit bientôt la voix de la conscience, celle du remords, l'impératif dudevoir,édictant des prescriptions qui «deviennent pour les auditeurs des maîtres plus despotiques que la faim 1 > — Mais tout cela nous ramène à Kant sans nous avancer beaucoup dans le discernement des créations reUgieuses de l'avenir.
Un peu de patience : M. Chamberlain îiè se réduit pas à suivre l'auteur de la Religion dans les borner de la seule raison sur la voie de ses tardives et vertigineuses excursions mystiques, car son origiriàhté, nous le savons, est
d'être un kantiste gobinien, de rajeunir la sagesse de Kœnigsberg par l'infusion du sang nouveau qu'il emprunte à la théorie des races. C'est pour le Germain d'extraction seulement, ce n'est plus pour l'homme en général qu'il prépare la formule d'une saine croyance. Et, afin de nous éclairer quelque peu sur les dispositions religieuses de ses frères d'origine, il recherche comment ces dispositions ^e sont satisfaites à l'heure fortunée, où nulle influence du dehors n'avait encore altéré l'originalité de l'âme aryenne. Décidé une fois de plus à ne tenir aucun compte des rites grossiers ou sanglants de la m3i;hologie nordique, il évoque devant nos yeux le contemporain d'Arminius, ce barbare joyeux, ivre de vie, querelleur, joueur, buveur, pillard et s'efforce à le surprendre pendant ses tentatives de communication avec les puissances métaphysiques dont l'homme semble avoir, de tout temps, redouté les dispositions hostiles et recherché la productive aUiance. Parfois, nous assure-t-il, on voyait ce fils insouciant de la nature maternelle tomber soudain dans un recueillement mystérieux. La grande énigme de l'être le captivait, pour un moment, tout entier ; non pas à la façon d'un problème logique : « D'où vient le monde? D'où suis-je né? », ce sont là préoccupations judaïques : non pour obtenir par quelque rite matériel le succès de quelque entreprise éphémère, ce sont les dispositions méditerranéennes ; mais sous la forme d'une aspiration vague, profonde, pressante. Bientôt sa confiance était récompensée et il se sentait «uni avec la Nature » : il écoutait en son sein la musique obscure de la vie. Pour mettre de son nûeux en évidence l'accord qu'il pressentait entre les choses et lui, il s'essayait naïvement à chanter un appel pieux : puis il écoutait de nouveau dans le recueillement.
Son interrogation ne demeurait pas sans réponse : bientôt les voix de la nature lui répondaient confusément de toutes parts. Alors, il tombait à genoux, en adoration. Notons que, par la vertu de cette effusion passagère, il ne se croyait pas devenu plus savant, il ne
s'imaginait pas avoir découvert l'origine et entrevu iS destinées du monde : il ne comptait pas avoir appliqué au soin de ses intérêts mesquins la puissance divine. Mais il sentait dès lors, en lui, l'instinct d'une mission céleste : il découvrait dans son sein la promesse d'un destin sans mesure et le germe de l'immortalité : il demeurait pénétré d'une conviction vivante, qui — c'est le propre de toute vie, — engendrait à nouveau la vie. Les héros de sa race lui apparaissaient sous des traits plus qu'humains et il s'efforçait de leur ressembler (i). — Tel est le schéma le plus précis que nous offrent les Assises pour nous faire pressentir, par le spectacle dupasse, ce que pourront être dans le futur le culte et la prière germaniques.
Or, le premier souvenir qui surgit dans la mémoire d'un historien des idées en présence de telles suggestions, c'est celui du théâtre de Bayreuth. Telle se développe en effet très exactement la mimique et le chant du jeune Siegfried sous le grand tilleul de la forêt enchantée. L'acteur qui incame le héros des Nibelungen écoute la. musique symphonique qui monte de l'orchestre caché sous la scène : les voix de la nature l'entretiennent par le soprano de l'oiseau parleur : il s'essaye lui-même à moduler quelques sons sur un roseau : puis il écoute de nouveau dans le recueillement ! Certes, des impressions aussi intenses que celles dont M. Chamberlain est redevable àTart musical moderne laissent nécessairement sur la pensée une profonde empreinte : on s'en aperçoit en retrouvant tout simplement sous sa plume, en cette page décisive de son ouvrage capital, le scénario du deuxième acte de la troisième des journées dramatiques qui composent la Tétralogie wagnérienne 1
Toutefois, sans nous arrêter à cette première et déjà frappante analogie, nous remonterons plus haut sur l'arbre généalogique du mysticisme moderne pour y retrouver l'ascendance du chamberlainisme. Ce mysticisme contemporain dont Richard Wagner fut l'un des
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plus persuasifs interprètes, a reçu en effet de Rousseau son rajeunissement opportun et son impulsion décisive. La prière «germanique» ressemblera donc également à la prière de Jean- Jacques, amoureux transi de M"» d'Houdetot. Rappelons plutôt quelques traits de ces pages harmonieuses qui ont conquis l'Europe, il y a cent cinquante ans, à ce mysticisme chrétien Isâcisé et dégagé de tout cadre expérimental ou rationnel qui s'appelle le rousseauisme : « J'allais, écrit l'auteur d'Emile dans sa troisième lettre au président de Malesherbes, j'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'est là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle I L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur : la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration : le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention m'attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisait mon humeur paresseuse et me faisait souvent redire en moi-même : Non, Salomon, dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux...
«Bientôt, de la surface de la terre, j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas ; je me sentais, avec ijne sorte de volupté, accablé du poids de cet univers ; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées; j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace I Mon cœur, resserré dans les bornes des êtres, s'y trouvait trop à l'étroit. J'étouffais dans l'uni-
vers I J'aurais voulu m'ëlancer dans l'Infini ! Je crois que, si j'eusse dévoilé tous les naystèrcs de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : O grand Être, ô grand Être, sans pouvoir dire, ni penser rien de plus I »
Écoutons encore un des plus authentiques descendants spirituels de Jean- Jacques, un de ses plus efficaces adaptateurs au profit de la pensée slave, Léon Tolstoï, dans ses premiers souvenirs de jeunesse, rédigés par lui vers le milieu du xix^ siècle. — Adolescent, il pleure, étendu seul sur son lit, en regardant la lune : « Et toujours j'étais seul, et toujours il me semblait que cette grande et mystérieuse nature qui attirait vers elle ce cercle lumineux formé par la lune, arrêtée on ne sait pourquoi dans cet endroit indéfini du ciel pâli et qui, en même temps, se trouvait partout, comme remplissant d'elle tout l'espace indéfini, et moi, ver méprisable, déjà corrompu par toutes les passions viles de notre misérable humanité, mais armé de toute la force d'un amour sans limites, il me semblait toujours qu'à ce moment la nature, la lune et moi nous ne faisions qu'un » (i) I Et voilà pour confirmer le concept du slavo-germanisme I
Renan qui accrut en lui l'héritage de Jean- Jacques par celui de la philosophie romantique allemande a donné dans ses Dialogues philosophiques (2) une intéressante formule à cette effusion du mj^ticisme moderne que M. Chamberlain projette inconsciemment dans le passé pour en faire la prière des adorateurs dMDdin, confondant ainsi l'expression la plus mûrie, la plus raffinée du mysticisme chrétien avec les manifestations des plus grossiers mysticismes primitifs I « Un instinct s'élève tout à coup mystérieusement chez un être qui ne l'avait pas senti jusque-là. L'homme allait, inattentif : soudain, un silence se fait, comme un temps d'arrêt, une lacune de la sensa-
(i) Mémoires,. édit. Perrin, 362. Ces ligne? sont de 1855. (2) Ed. LÊvy, p. 38.
tion : O Dieu, se dit-il alors, que ma destinée est étrange ! Est-il bien vrai que j'existe? Qu'est-ce que ce monde? Ce soleil, est-ce moi? Rayonne-t-il de mon cœur? O père, je te vois par delà les nuages. — Puis, le bruit du monde extérieur reconunence, mais, à partir de ce moment, un être en apparence égoïste fera les actes inexplicables, agira contre son intérêt évident, etc.. » Effet possible, encore une fois des mysticismes les plus imprégnés de raison sociale par une longue discipline morale consciente préalable, mais jamais des fétichismes ancestraux.
Essayons enfin de pénétrer plus complètement le secret de la prière romantico-germanique, et adressons-nous, dans cette intention, à un mj^tique slave de génie, au romancier Dostoïewski. Voyons comment il décrit dans son « Idiot » qui à ses yeux, est aussi le « Saint », certaines impressions de la crise épileptique qu'il connaissait si bien par une triste expérience personnelle. Quand, ditil, on est touché par cette névrose redoutable — qui a d'ailleurs joué un rôle dans les plus anciens mysticismes et que les méditerranéens antiques nommaient encore le « mal sacré », — on se sent plongé par l'accès dans une lumière de Tau delà, dans un ravissement infini, dans un sentiment de bonheur dont rien ne peut donner une idée au cours de la vie ordinaire. On éprouve une harmonie complète entre le monde et soi, impression « si douce et si forte que, pour goûter cette félicité pendant quelques secondes, on donnerait volontiers dix ans de sa vie, voire même sa vie toute entière ! » — Voici en particulier, comment l'historien du « saint » prince Michkine résume les sensations que traversait cet « idiot » fortuné au cours de sa transe pathologique : « En dépit de la dépression, du marasme mental, de l'anxiété pénible qui pesaient habituellement sur le malade, il y avait des moments où l'on eût dit que son cerveau s'enflammât tout à coup, des moments où ses forces vitales atteignaient subitement un degré d'intensité prodigieux. Pendant ces instants rapides conmie l'éclair, la sensation de la vie, la conscience du Moi disparaissaient presque... minute de jouissance
qui atteint aux plus hauts sonuuets de rharmonie et de la beauté, qui procure un sentiment inouï, auparavant insoupçonné de plénitude, de mesure, de réconciliation, de fusion émue avec les choses, comme il arrive dans la prière. On touche à une synthèse supérieure de la vie. On donnerait son existence pour un pareil instant ! »
Au total, sans exagérer la portée des analogies que nous venons de faire sentir, sans confondre le débordement affectif et la convulsion subconsciente avec la concentration modérée et tonique des forces sentimentales de l'être, il est permis de penser et de dire que la prière germanique fut et sera le fruit d'une anormale excitation du système nerveux. C'est d'ailleurs ce que signifia naguère à M. Chamberlain un de ses contradicteurs israélites, en termes trop brutaux sans nul doute-; mais ne jugera-t-on pas ce critique dans le cas de légitime défense si l'on songe à certaines fantaisies ethniques ou autres que nous avons relevées au cours de notre examen des Assises? — L'ivrogne, lui aussi, écrivait donc ce publiciste railleur, s'élève à la transcendance par un procédé fort simple, car il importe assez peu au total que l'excitation du système nerveux qui est nécessaire à de tels essors dans le bleu soit initialement provoqué par l'alcool, par l'opium (i), par la musique wagnérienne ou par les pirouettes sans fins auxquelles préfère recourir le derviche tourneur ! — Et M. Chamberlain ayant essayé de se faire pardonner l'âpreté de ses sentences ethniques en les déclarant non pas seulement mûries dans son intelligence, mais en quelque sorte vécues par lui au cours d'une expérience affective de chaque jour, son adversaire riposte, avec une imperturbable ironie, que tel aliéné qui se croit empereur de la Chine a vécu son idée fixe avec bien plus d'intensité que l'auteur des Assises n'a pu vivre ses convictions raciales.
(î) Dans V Expérience religieuse de Williâiû James, on trouvera de curieux et parfois assez naïfs commentaires sur les narcoses et psychoses mystiques. Voir notre étude sur ce sujet dans notre volume Mysticisme et Domination. Essais de critique impérialiste, publié dans la bibliothèque de philosophie contemporaitie de Félix Alcan (19 12).
Devrons-nous cependant attribuer pour cette raison une plus sérieuse portée à la manie d'impérialisme grossier ou au sommaire mysticisme conquérant de ce fou ?