L'adhésion de GuiUaume II
Nous avons dit que cette mise au point du pangermanisme mystique qui fut l'œuvre de M. Chamberlain, il y a vingt ans bientôt, reçut presque aussitôt l'adhésion de l'empereur allemand. Nous avons rappelé qu'en Guillaume II le sang prussien ayant reçu plus d'une ud-allemande (les Hohenzollem sont d'ailleurs Uemands d'origine), ce monarque avait trouvé :hamberlainisme de quoi concilier jusqu'à un jint ses traditions de famille résumées dans les Frédéric II, son grand-oncle, avec les prétentimentales, esthétiques et morales du teutonantique. Pendant plusieurs années, son abonquence s'est visiblement ressentie de la lecture
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et de la méditation des Assises du xix® siècle. Lorsqu'il visita Aix-la-Chapelle en 1902, il s'exprima publiquement à peu près en ces termes auprès du tombeau de Charlemagne : Ce fut, certes, le témoignage^ d'une haute confiance dans les destinées de la race germanique, à peine parvenue au seuil de l'histoire, que l'acte papal qui conféra au roi des Francs, Charles, l'héritage et la couronne des Césars. L'édifice romain s'affaissait sur ses bases et seule l'apparition du victorieux, du vivant Germain fut alors capable de donner une impulsion nouvelle aux destinées de l'Europe. Pourtant les devoirs impériaux associés à ceux de la royauté germanique étaient un trop lourd fardeau pour la plupart des épaules humaines ! Charles le Grand sur le porter sans faiblir, mais non pas après lui ses successeurs. Le souci de l'Empire du monde lem: fit perdre trop souvent de vue le pays et le peuple germain : ils regardaient vers le sud et cependant leur domaine souffrait. Aujourd'hui s'est constitué im Empire nouveau dont les devoirs sont tout autres. Pleins de réserve vers Vextérieur, recueillis entre les limites de leur sol natal, les Allemands se bronzent à V intérieur pour se préparer aux travaux qui ne furent pas accomplis par le moyen âge. Que, conformément au caractère germanique, ils apprennent donc à se restreindre vis-à-vis du dehors afin de demeurer sans bornes vers le dedans ! — En cet endroit, les mots même de l'orateur furent empruntés à son inspirateur anglais. — L'essor de la langue, de la science, de l'érudition allemande, poursuivait cependant Guillaume, grandit au loin notre prestige: il n'est pas une œuvre marquante de l'érudition contemporaine qui ù'ait été composée dans cette langue et nulle pensée féconde ne saurait poindre dans le domaine scientifique qu'elle ne soit aussitôt mise en œuvre en terre allemande pour être ensuite adoptée dans les autres pays. Tel est V Empire du mond^ que V esprit germain réclame !
Ne croirait-on pas lire le chapitre des Assises du XIX® siècle qui est consacré à la condamnation de Yuniversalisme romain et à la délimitation du germanisme dont
le devoir serait de conquérir tout d'abord le monde par son rayonnement intellectuel et moral, ^r' ^ attendant qu'il ait trouvé le moyen d'exploiter matériellement les races moins nobles sans risquer de se gâter à leur contact I Car, il restait bien quelque ambiguïté dans l'objectif proposé à cette préparation intérieure et la < poudre sèche » était sans doute parmi les préparatifs les plus essentiels. Ajoutons que, lors de ce discours en pays rhénan, le kaiser avait à ses côtés le vieux général de Loé, cathohque convaincu, auquel il s'adr^sa directement pour affirmer sa sollicitude à l'égard de ses sujets non réformés, pour exprimer le vœu d'ime action parallèle des deux grandes communions chrétiennes en vue de l'œuvre patriotique qu'il venait de définir — exhortation qui était tout à fait dans l'esprit des Assises,
Peu après, Guillaume était amené à prendre la plume dans une circonstance assez particulière. L'assyriologue Delitsch avait fait en sa présence une conférence sur les relations entre la pensée babylonienne et l'inspiration de la Bible, à propos de découvertes épigraphiques récentes. Ce fut à un amiral que l'empereur jugea bon de communiquer ces vues sur ce sujet et sa lettre fut une adhésion, à peine voilée, du summus Episcopus des Églises protestantes de l'ÂUemagne à ce christisme esthétique dont nous avons tracé les grandes lignes. Comment interpréter d'une autre façon la foi qui s'y affirmait dans la révélation continuée par l'intermédiaire des grands hommes? Hammurabi, le vieux législateur babylonien, Moïse, Abraham, Homère, Charlemagne, Luther, Shakespeare, Gœthe, Kant et Guillaume I^ étaient invoqués par leur nom dans cette liste hagiographique. Et, si l'on néglige quelques additions inspirées par la déférence pour l'Écriture sainte et par la piété familiale, ce sont là les Saints des Assises I Italiens et Français s'étonnèrent alors à l'envi de se voir entièrement passés sous silence dans cette liste» toute septentrionale, des artisans de la plus haute culture humaine, et il est certain que M* Chamberlain s'est montré
plus large d'esprit dans ses Assises puisque François d'Assise, Dante, Vinci, Crispi même, pour la péninsule transalpine, Abélard, Descartes (nous allons y revenir), Pascal, Racine, Voltaire entre autres pour notre part, avaient reçu de ses mains non suspectes leur brevet de germanisme, ou tout au moins de celto-germanisme.
Quant aux Sémites acceptés comme révélateurs dans le document impérial, il ne les aurait sans doute point récusé pour sa part, car, dès cette époque, il tendait de plus en plus à réserver au judaïsme proprement dit, à l'œuvre étroitement ecclésiastique d'un Esdras, les foudres de l'excommunication aryenne. Lorsqu'il écrivit à la fin de cette année 1902, une préface pour la quatrième édition de son livre, il la consacra, lui aussi, aux théories du professeur Delitzsch sur Babylone et la Bible ; et, tout en accablant ce savant des témoignages de son indignation pour le dangereux philosémitisme dont il avait fait preuve en matière d'inspiration religieuse, il déclara présager lui aussi un éminent résultat cultural des progrès de la science assyriologique : à savoir la preuve de l'aryanisme latent qui vint ennoblir l'aurore du peuple d'Israël et marquer de son sceau les premiers chapitres du Livre saint des Hébreux.
Quoi qu'il en soit du germanisme dUammurabi, d'Abraham et de Moïse, c'est par l'action sans cesse renouvelée de génies tels que Shakespeare et Gœthe que l'empereur déclarait concevoir, comme M. Chamberlain, une évolution continuée {WeiterbUdung) de la religion du Christ. Il ajoutait qu'éprouvant parfois le besoin d'une forme précise, d'une enveloppe sensible pour son émotion transcendante, il demandait lui aussi cette forme aux Paroles de Jésus : « Jamais, indiquait-il pour conclure, la reUgion n'a été un résultat de l'effort vers la connaissance : elle n'est pas autre chose que l'effusion qui déborde du cœur de l'homme dans son élan vers la Divinité tutélaire !» Et M. Chamberlain aurait signé des deux mains cette définition si « germanique » I
EQfin, reprenant la parole le 17 octobre 1903, au dîner
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de famille qui suivit la confirmation de deux de ses fils, il établit un rapprochement entre cette cérémonie pieuse et celle qui marque l'entrée traditionnelle des HohenzoUem dans le corps des officiers prussiens, à l'âge de dix ans, avec le grade de lieutenant : « Je choisis à dessein cette comparaison militaire, proclama l'orateur, parce que je suppose que vous connaissez la belle allégorie morale qui assimile le chrétien à un guerrier, en énumérant les armes mises à sa disposition par le Sauveur ! » Le Christ, ajoutait-il, fut «la personnalité la plus personnelle » qui ait jamais paru sur la terre : et c'est avec cette personnahté qu'un bon chrétien et un bon Allemand doit rester en intime communication pour mener cette existence remplie d'une continuelle activité que commande la doctrine du Maître. — Cela sonnait encore comme une paraphrase inavouée des Assises, mais des Assises interprétées déjà dans un sens comminatoire que leur auteur ne leur donnait pas en ce temps.