Moralisme et germanisme
Il semble qu'il se soit laissé entraîner, au cours de la présente guerre, à suivre les suggestions de Guillaume après lui avoir fait naguère accepter les siennes : mais nous connaissons mal cette période de son activité intellectuelle,Jet, si nous nous en tenons à celle que résimiaient ses Assises, nous constaterons qu'il tentait encore d'associer en ces pages ses préjugés de race avec les préceptes universellement reconnus de la morale. Il appliquait en effet, le plus souvent, le vocabulaire de Testhét!sme wagnéro-schopenhauerien et de l'ethnologie gobinienne aux enseignements stoïco-chrétiens qui résument présentement l'expérience sociale de l'humanité supérieure.
Un biographe de Gobineau en Allernagne, le professeur Kretzer, présentait naguère sous une forme inattendue, les enseignements qu'il avait tiré pour sa part de VEssai
sur VinégaliU des races humaines, Touvrage fondamental de récrivain français. On assiste actuellement, disait-il, à une regrettable régression des notions ou institutions aryennes en Europe : les peuples latins subissent la dégénérescence nègre, celle que V Essai montre sensuelle et fétichiste : les Anglo-Saxons, Britanniques ou Yankees, sont la proie d'une régression jaune, matérialiste et utilitaire. Seul, le véritable Aryen a possédé dans le passé le culte et la science de la liberté dont il corrigeait les excès par les préceptes de l'honneur. Telle est donc la qualité ethnique dont l'Allemand devrait faire en sorte de se réserver le monopole, en adoptant cette règle de conduite : « Rends vainqueur en toi et autour de toi l'Aryen I »
En d'autres termes, et si nous utilisions le vocabulaire gobinien à notre tour, nous dirions que tout Européen loge en soi un Aryen : c'est l'être social accompli : un nègre, c'est la passion aveugle prête à s'appuyer de mysticismes grossiers, et un jaune, c'est l'égoïsme à brève prévision, dépourvu de larges horizons. Il s'agit de faire triompher daîis ce trio l'Aryen, sorte d'ange gardien pré- . posé à la garde de quiconque conserve en ses veines quelques vestiges du sang de cette race noble par excellence, et de faire taire les deux démons tentateurs, à face diversement colorée, qui incitent au mal ceux d'entre nous dont les ancêtres ont péché par la mésalliance.
Traduisons maintenant ces conseils en langage chamberlainien. Si, arrêtant nos regards sur la seule Europe, au lieu d'embrasser comme Gobineau l'humanité toute entière dans notre allégorie ethnique, nous écrivons dans le schéma tracé par le professeur Kretzer : Chaos des peuples au lieu de Latinité noircie, Juif au lieu d' Anglo- Saxon jauni, Germain enfin (ou Slavo-Celto-Germain à la rigueur) au lieu d'Aryen, nous aurons résumé la doctrine des Assises, On y apprend que tout Européen de bonne volonté morale ayant, à quelque race qu'il appartienne, du sang aryen dans les veines, doit vaincre le Juif ou le Méditerranéen qui tendent à s'affirmer en lui pour
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y réaliser le Germain accompli I L'auteur pourrait-il s'opposer à cette interprétation de son livre après y avoir imprimé en toutes lettres : < Cest un crime contre la nature que de prêcher l'orgueil, la haine, l'exclusivisme pour en faire la base des rapports moraux qu'on se propose d'entretenir avec ses frères en humanité I » Ou cette phrase plus significative encore : « Les Aryens sont-ils tous de même sang? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Nulle parenté ne lie plus intimement que la parenté élective, et, en ce sens, les Indo-Européens forment certainement une même famille 1 » — Enfin, cette profession de foi qui détruit toute la philosophie de la race : « Quiconque se révèle et se démontre Germain par ses actes, quel que soit son arbre généalogique, est un Germain!»
Par malheur, les oiseignements de M. Chamberlain ont subi au delà du Rhin le même sort que ceux de Gobineau, et pour la même raison. L'impériaUsme irrationne outrecuidant, qui nait trop facilement du succès dans l'âme humaine, les a aussitôt exploités dans le sens de ses appétits impatients : on n'en écouta que les suggestions d'orgueil mystique : on négligea les avertissements de modération qui y tenaient encore quelque place. Et nous avons pu faire connaître au pubUc français, dans les années qui ont suivi la triomphale réussite des assises, plus d'un pangermaniste aux affirmations autrement tranchantes, aux revendications autrement brutales que celles de M. Chamberlain, mais qui se sont appuyés de son crédit pour servir le leur. Les Woltmann et les Reimer ont préparé les Bemhardi, en attendant les Hindenburg. Qu'est devenue la morale kantienne en cette affaire? L'aryanisme chamberkinien, interprété sans sojdiisme et sans parti-pris, couronnerait-il aujourd'hui les envahisseurs de la Belgique ou plutôt ces Yankees qui se préparent à combattre pour l'avenir moral de l'humanité à la voix de leur président élu? S'il a enfin repris son sang*froid, après avoir vu surgir depuis trois ans dans le monde tant de soufErances et tant de déaespé-
rance imméritée, Técrivain anglais iiura perçu la voix de sa conscience. Il n'est pas im esprit droit qui ne puisse prévoir en quel sens aura été rendu cet arrêt (i).
(i) Comme nous l'avons indiqué plus haut, l'activité de publiciste que M. H. -S. Chamberlain peut avoir manifesté depuis le début de la guerre nous est trop mal connue dans son ensemble (bien que certains échos en soient parvenus jusqu'à nous) pour que nous puissions l'apprécier en ce moment avec le sang-froid qui convient à l'historien des idées. Nous nous réservons donc de donner plus tard, s'il y a lieu, ce complément à notre présente étude.