‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 35 sur 36 · Descartes initiateur · texte numérisé non relu

Descartes initiateur

Au surplus, très rares sont les philosophes de profession qui puissent comprendre le vrai Descartes. — N'est-il pas bien plutôt un concepteur du monde {Weltanschauer) qu'un philosophe au sens scolastique et encore aujourd'hui usuel de ce dernier mot. — Nous savons déjà que l'ambition de M. Chamberlain est de substituer le terme germanique de concepteur du monde, au mot grec de philosophe pour désigner les vrais créateurs dans le domaine de l'esprit. — Le penseur français estimait que la

philosophie digne de ce nom ressemble à un arbre, qu'elle est l'arbre d'or de la vie. Ses racines métaphysiques plongent dans l'obscurité du sol et, comme toutes les racines, elles ne portent pas de fruits; son tronc puissant, c'est la physique, au sens large de ce mot, et ce tronc se ramifie pour former les diverses sciences empiriques qui seules portent des fleurs en attendant de mûrir des fruits. Certes, Descartes a posé pour la première fois dans toute sa rigueur, le problème de la connaissance, mais il s'attarde peu à la métaphysique : elle ne lui sert que de tremplin pour s'élancer, comme d'un bond, au cœur même des recherches de la physique.

Comment s'étonner qu'un tel homme reste profondément étranger à nos philosophes de profession, infiniment plus étranger que leur favori Spinoza, qui lui, ne délaisse jamais du moins le terrain de l'abstraction : plus étranger même qu'un Francis Bacon (i) qui a bien composé un Novum organon pour le progrès des sciences de la nature, mais qui n'a jamais pris sa part du travail mathématique ou physique de son temps et dont le principe est de renoncer à toute conception du monde, au profit d'un soi-disant empirisme : plus étranger encore que Leibniz, Locke, Berkeley, Hume, car chez tous ceux-ci la ratiocination fait encore le fond de la philosophie. — Ici, au contraire, nous avons à faire à un homme dont l'œuvre capitale, malheureusement inachevée et demeurée fragmentaire devait s'intituler Du Monde ou traité de la Lumière 1

Lorsque, chez un tel homme, on ne souligne que ses opinions sur la théorie de la connaissance, ses discussions métaphysiques sur l'esprit et la matière ou sur la nature

(1) Bacon est profondément antipathique à son compatriote. Les naturalistes ont dès longtemps démontré, dit-il, que la méthode baconienne n'est pas celle de la recherche scientiâque exacte, et en outre que les méthodes présentes de la science naturelle étaient déjà en usage au temps de Bacon, qu'elles avaient même conduit à des résultats éclatants entre les mains de Copernic, Galilée, Harvey, Gilbert. Bacon s*est d'ailleurs moqué de tous ces résultats, incapable qu'il était de comprendre le caractère de la recherche savante. On ne peut donc qu'approuver Gœthe qui l'a nommé le chef de file de tous les Philistins.

de l'espace, ainsi que ses essais pour prouver l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, non seulement on n'a de lui qu'une image faussée, mais encore on devient incapable de le comprendre dans sa façon d'envisager ces questions purement spéculatives. Quiconque n'a pas étudié et compris dans son essence la physique de Descartes, n'aperçoit sa métaphysique que dans une fausse perspective : de là l'insuffisance de la plupart des travaux qui lui ont été consacrés jusqu'ici.

Chose singulière, Descartes n'est pas mieux traité par les mathématiciens, mécaniciens, physiciens ou anatomistes que par les philosophes proprement dits. Nous vivons en effet sous le régime de la spéciaUsation à outrance et chaque branche de la science ne s'attache qu'aux résultats concrets obtenus dans le champ circonscrit de ses recherches. Or, le terrain propre à la recherche de Descartes, c'est précisément l'espace intermédiaire entre ces différents domaines. C'est sur les frontières ou sur les lisières qu'il se meut le plus volontiers, comme il l'a fait entre métaphysique et physique par exemple. Là où il y a Uaison ou transition, là où les faits rigides se trouvent obhgés, par leur contact avec ime autre série de faits, à devenir souples et ductiles, c'est-à-dire là où surgit le besoin de tout ce que nous appelons expliquer ou comprendre, là et là seulement Descartes se trouve à son aise et se sent à son affaire. Voilà pourquoi ses plus indéniables conquêtes dans la sphère des sciences exactes — aperçus féconds ou éclaircissement de faits, — se sont complétées en d'autres mains que les siennes et ont illustré finalement d'autres noms que le sien.

Par exemple, il est surabondamment prouvé, mais non moins oublié le plus souvent, qu'il a enseigné et expérimenté la pesanteur atmosphérique à une époque où Pascal était encore un enfant, et tandis que Galilée considérait encore comme un dojgme intangible la fameuse «horreur du vide». La célèbre expérience du Puy-de- Dôme ne fiât même entreprise que sur ses instances, et pour convaincre le scepticisme de Pascal.

Que Descartes ait découvert la circulation du sang indépendamment de Harvey et les lois de la chute des corps indépendamment de Galilée, cela n'intéresse guère que les spécialistes, mais n'en est pas moins de la plus grande portée pour la connaissance de sa personnalité. Humboldt rappelle encore en 1847. ^^ms son Cosmos, qu'il a, le premier, posé les lois mathématiques de la réfraction : mais on ne trouve plus ce fait mentionné dans aucune publication ultérieure. Chacun sait que l'idée, toute visuelle, de l'inertie de la matière est à la base de la science mécanique ; mais bien peu savent que nous en sommes redevables à Descartes et nul ne s'avise de tirer d'un pareil exploit intellectuel et de tant d'autres, une conclusion sur la nature de son esprit. On préfère de beaucoup à'en tenir au Cogito, ergo suml

On ne relève pas davantage ce fait que Descartes a réalisé dans la physique une révolution analogue à ceUe que Copernic prépara dans l'astronomie lorsqu'il affirma cette conviction extraordinairement géniale, d'ailleurs entièrement incompréhensible pour ses contemporains et par suite, accueillie par eux avec un haussement d'épaule : la Lumière est mouvement ! Et non pas mouvement d'un corps lancé sur une trajectoire, comme Newton l'enseigna un peu plus tard, mais mouvement d'une matière impalpable, impondérable, l'éther par lequel notre nerf optique est mis en vibration ! Sous l'empire transitoire des grossières conceptions de Newton en matière d'optique, cette idée fut oubliée ; et lorsque, contraint par l'observation des faits, on dut y revenir, on préféra la reprendre chez Christian Huyghens, fils et petit-fils des amis les plus intimes de Descartes, élevé sous les yeux du grand homme et qui avait tout simplement développé ses vues géniales sur l'éther en mouvement, pour en faire une théorie mathématique achevée de l'ondulation.

Ce sont, on le voit, des pensées initiatrices de Descartes qui se trouvent à la base non seulement de notre physique anatomique, mais encore de notre physique molécu-

laire. Et, malgré tout cela, nous entendons fort peu parler de lui dans l'histoire des Sciences naturelles : là aussi, sa physionomie reste embrumée, déformée sous notre regard incertain. C'est pourquoi le zoologiste Thomas-Henry Huxley, un des rares naturalistes qui se soient donné une formation philosophique complète au cours du XIX® siècle, a pu écrire : « Derrière toutes les idées qui sont caractéristiques de la science moderne, soit en philosophie, soit dans l'étude de la nature, nous trouvons non pas toujours pour la forme, mais toujours pour la pensée, l'impulsion de ce grand Français I » Les idées de Newton, comparées à celles de Descartes, sont celles d'un enfant confrontées avec celles d'un homme I Mais elles étaient tout à fait aptes aux besoins de l'investigation empirique en leur temps. Aujourd'hui que de nouveaux matériaux se sont entassés par le travail des siècles, on revient insensiblement à Descartes et à ses intuitions inépuisables !

Enfin, dans une soigneuse analyse de la découverte de la géométrie anal5^ique par notre compatriote, — sujet trop ardu pour que nous nous hasardions à le suivre davantage, — H.-S. Chamberlain a, mieux que partout ailleurs, souligné l'extraordinaire puissance d'intuition qui fut la marque de cet incomparable esprit I — Nous le quitterons sur ce témoignage d'impartialité historique, en souhaitant que la leçon des faits l'amène à une pareille liberté d'esprit dans tous les domaines de la pensée synthétique.

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