‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 34 sur 36 · I. — Descartes méconnu · texte numérisé non relu

I. — Descartes méconnu

Parmi les grands penseurs qui jalonnent la voie du progrès humain» estime M. Chamberlain, aucun peut-être n'a été moins justement traité par la postérité que René Descartes. Le véritable Descartes demeure en effet inconnu, à peu de chose près, de nos contemporains. Ce qui> sous son nom, mène dans leur mémoire une sorte d'existence fantomatique, est une caricature falote, un mannequin sans vie. De cet homme qui lutta si courageusement pour se débarrasser, lui et ses lecteurs de toute phraséologie creuse, et dont l'effort tendit à déUvrer la philosophie du joug d'une logique aussi arrogante qu'impuissante, afin de lui ouvrir les yeux sur cette source unique de productivité qui est l'intuition (Anschauung) pure : de cet homme qui, dans sa franche et implacable opposition aux vidés classifications des pédants s'est écrié : « Toute la science humaine ne consiste qu'à distinctement voir » ; de cet homme-là, les esprits cultivés de notre temps ne connaissent ni la personnaUté, ni la vie, ni les mérites. Ils ont seulement retenu de lui cette banalité qu'est le eogitOf ergo sum : un pur cliquetis de syllabes, au moins quand on ignore d'où il vient et où il prétend conduire, dans l'intention de Descartes.

Supposez, poursuit notre cartésien d'ontre-Rhin, afin de se faire mieux comprendre, qu'un traité d'histoire écrit pour nos descendants ne rapporte de Bismarck que cet Bphorisme : « Nous autres Allemands, nous craignons Dieu, mais rien d'autre dans le monde » et présente cette assertion, très discutable d'ailleurs, comme le résmné de cette vie si débordante d'action en tous sens ! Eh bien, nous sommes renseignés de même sorte lorsque nous ne connaissons rien d'autre qu'une proposition vague de ce mathématicien, physicien, anatomiste, cosmologue et philosophe initiateur que fut René t)escartes, du penseur qui, plus que tout autre, peut-être, a su enrichir notre trésor de notions constructives, en sorte qu'aujourd'hui encore la philosophie et la science vivent de ses suggestions géniales 1

Puis, comme si ce n'était pas assez que de présenter la tête en bas une conception du monde qui repose en réalité sur la plus large base expérimentale et de la restreindre à une subtilité logique, on nous a également dérobé la « personnaUté » de son auteur. — Descartes était de naissance un aristocrate et, par la disposition de son esprit, un individuaUste extrême. Non seulement il se tint à l'écart du commerce des hommes en séjournant longuement à l'étranger, et en quittant \me vUle aussitôt qu'il y était connu, c'est-à-dire astreint à quelques obligations socides, mais encore il s'entoura au moral d'un mur épais pour que les vues de ses contemporains spécialistes ne parvinssent pas jusqu'à lui. Il creusa provisoirement un fossé profond autour de sa personnalité mentale pour que la sagesse du passé, même celle des Anciens, fût tenue à une certaine distsince de sa pensée propre. Mépriser les futilités chères aux philosophes de profession, ce qu'il appelle les a bagatelles d'école d est à ses yeux la marque d'un esprit souverain. Par là. Descartes se présente comme Schopenhauer sous les traits d'un « grand isolé », mais dans un tout autre sens, car il se conserva sans vanité, sans amertume, dans une fière et paisible réserve. Il fallut des années de prière instante au

plus honoré de ses amis, le père Mersenne, pour le décider à publier quelques fragments de ses travaux ; et il en serait demeuré là peut-être, si un vœu sorti de la bouche d'une femme, la Palatine Elisabeth, n'avait été considéré comme un ordre par cet homme du monde accompli qu'il était.

Platon se rattache à Socrate et en outre à Pythagore, Anaxagore, Heraclite ou autres ; Aristote sort de Platon, Bruno de Plotin, Lucrèce et Cusa; Spinoza, Leibniz,Locke, Berkeley procèdent de Descartes ; Kant, de Descartes, également et en outre, de Leibniz, Locke, Rousseau, H«me ; et ainsi des autres philosophes du premier rang. Descart.es est l'unique penseur qui se dresse à nos yeux sans nul soutien ! Bien qu'il soit convaincu de la vérité de ses aperçus, bien qu'il espère de leur triomphe une véritable renaissance du savoir humain, il veille néanmoins avec tant de jalousie sur son indépendance intellectuelle, il est si préoccupé de persister dans son fier isolement jusqu'au delà du tombeau, qu'il présente sa méthode comme convenable à lui-même, non point à autrui, et qu'à plusieurs reprises, il ne recule pas devant cette affirmation paradoxale : « Ma conception du monde ne comporte aucune originalité! » Car cet ennemi de l'Ecole redoute par-dessus toutes choses que le bon public ne s'avise de reformer une école autour de son nom : c'est un épouvantail à ses yeux que cette perspective. Quoi, des hommes viendront quelque jour qui s'imagineront comprendre en une heure le résultat de son effort vital et qui bâtiront là-dessus une rébarbative philosophie afiirmant que cette philosophie se dégage de ses principes et que lui. Descartes, en est l'inventeur? Il est véritablement touchant de l'entendre supplier la postérité à peu près en ces termes : « Ne croyez jamais sans vérification que des choses dont on vous assure qu'elles sont ma doctrine soient véritablement venues de moi ! Ne m'attribuez pas d'autres pensées que celles que vous aurez recueillies de ma propre bouche !» — Ce qu'il à voulu, c'est donc le contraire de la fondation d'une école et de l'enseignement d'un système :

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c'est simplement ouvrir quelques fenêtres autour de la pensée humaine pour laisser entrer la lumière» la limdère au profit de quiconque possède seulement deux yeux pour bien voir 1

Ceci posé, on commencera sans doute à se rendre compte de la tournure de ce grand esprit et de ce qu'il pouvait avoir pour intentiîan quand il se laissa enfin persuader de communiquer au public quelque chose de ses convictions acquises. Se sentant personnalité libre et se remémorant le dur travail qu'il lui en a coûté pour rejeter loin de ses yeux tous les bandeaux que l'éducation, la tradition, le pédantisme, l'enseignement professoral y avaient successivement posé depuis son enfance, il se préoccupe d'éveiller les libres esprits. A cet effet, il prétend non pas enseigner, dans le sens scolaire de ce mot, mais inciter autour de lui à l'imitation de son exemple. Il prescrit d'ouvrir les yeux et de s'Instruire alors soimême par l'observation directe. Philosopher selon lui, c'est ouvrir les yeux, à la lettre. — Qu'on examine plutôt ses portraits. Qu'on y remarque ce regard naïvement étonné qu'il semble jeter sur le monde, et le sourire secrètement ironique que lui inspire l'humaine sagesse. Cet homme est atUiscolastique jusqu'au bout des ongles. Son cogito, ergo sufn, lui-même n'est pas un argument en bonne forme, mais l'expression verbale (et pour cela seulement enveloppée du déguisement logique) d'ime observation inunécÛate et directe. Que les spéciaUstes s'avisent de le chicaner sur ce point, il s'en débarrassera par cette déclaration péremptoire : « Je ne conclus pas mon existence d'un syllogisme, mais je la constate tout bonnement I »

C'est pourtant un tel homme qui dut subir ce destin lamentable de devenir la proie de la populace, à un degré que ne connut jamais nul autre penseur ! A peine fut-il disparu de ce monde que l'Europe se trouva partagée en deux camps : les Cartésiens et les Anticartésiens. A peine eut-il fermé son œil si fier — et en même temps si fin, si honnête et si aimable, en dépit de son expression mé-

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fiante, ---^ qu'il se vit disséqué selon les règles et offert en préparations anatomiques aux écoliers. L'héritage intellectuel de Descartes « mis au point », conune il est d'usage en semblable cas, par toutes sortes de médiocrités impudentes, devint un système fait de définitions scolastiques et de dogmes rigides. Et lorsque bientôt les semences qu'il avait confiée à la terre se furent épanouies en une nouvelle science et en une philosophie renouvelée, on se permit de dédaigner unanimement le cartésianisme vide, et le non moins stérile anticartésianisme !

On objectera que Descartes est honorablement mentionné par les historiens de la pensée. Ils vont répétant partout qu'il faut voir en lui le « père de la philosophie moderne ». Mais il est tout aussitôt traité par eux comme un pire noble, pour employer la langue du théâtre, c'està-dire comme un personnage décoratif dont on a peu de souci et qu'on laisse trop volontiers à l'arrière-plan de la scène. Dans la plupart des ouvrages consacrés à l'évolution de la pensée spéculative, on lui consacre un chapitre intitulé : Descartes et son Ecole, ou même tout simplement Le Cartésianisme. Il a écrit que les grands esprits eux-mêmes ne profèrent que des sottises aussitôt que leurs disciples s'avisent de parler en leur nom, et il n'existe plus qu'à titre d'éponyme, pour résumer un groupe de publicistes plus ou moins inspirés de sa pensée I

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