Hubert et Jean van Eyck
l est relativement facile d’écrire la monographie d’un grand artiste dont la vie, les origines, l’éducation, l’œuvre et l’influence sont depuis longtemps connues, ou considérées comme telles, ce qui revient au même pour l’écrivain. Avec les frères Van Eyck, il en est autrement. On ne connaît presque rien de leur biographie ; leurs origines artistiques sont mystérieuses ; on ne sait sous quels maîtres ils se sont formés ; le classement chronologique de la plupart des ouvrages qui portent leur nom est encore à faire ; on discute même sur l’attribution d’un bon nombre d’entre eux. Ce n’est pas tout ; il reste un important problème à résoudre. Au point de vue de l’art, les Van Eyck sont deux jumeaux, et la critique s’évertue depuis longtemps à distinguer, dans l’œuvre jusqu’ici commune, la part qui revient à chacun d’eux. Sauf quelques œuvres signées du nom de Jean, il n’est pas de tableau isolé, ou même de fragment du retable de Saint-Bavon, qui n’ait été attribué à Jean par certains historiens d’art, à Hubert par d’autres.
Sur ce dernier point, fort heureusement, un progrès considérable vient d’être fait dans ces dernières années. Le partage, entre Hubert et Jean, des œuvres actuellement existantes peut être considéré comme à peu près terminé. Bien que nous ayons eu notre part dans ce travail de séparation, ce n’est pas par nous que la besogne a été inaugurée ; nous pouvons donc la déclarer bonne sans être à la fois juge et partie, sans risquer, par conséquent, de trop abonder dans notre sens. Nous avons d’abord pris à tâche de discuter sévèrement les diverses et nombreuses solutions proposées, d’apprécier les méthodes employées, de noter les
concordances des résultats obtenus par plusieurs écrivains d’art ; et c’est alors, seulement, que nous avons essayé de perfectionner ces méthodes et d’achever — sauf sur quelques points discutables à la rigueur, mais secondaires — le travail du partage de l’œuvre commun, resté si longtemps indivis.
Le plan de notre livre nous est imposé par la nature des choses. Après avoir indiqué la situation de l’art européen avant les Van Eyck, nous rappellerons le peu — le très peu — que l’on sait historiquement sur chacun des deux frères ; puis nous irons tout droit au retable de Saint - Bavon deGand, point de départ et centre de tous les chemins de recherche. Le retable, en effet, est le seul ouvrage où l’on sache historiquement qu’ Hubert a travaillé.
C’est de là que nous partirons, suivant une voie déjà frayée par d’autres, pour déterminer d’abord dans le polyptyque lui-même la part qui revient à Hubert et à Jean. Pour cela, cependant, il nous faudra utiliser comme points de comparaison quelques ouvrages étrangers au retable, notamment les miniatures des Heures de Turin.
Chemin faisant, nous signalerons sinon avec certitude, du moins avec une vraisemblance suffisante, un certain nombre d’ouvrages d’Hubert méconnus, restés sans nom d’auteur. Les caractères qui différencient le style et la technique des deux frères étant alors suffisamment connus, nous pourrons retirer à Jean un bon nombre d’ouvrages catalogués sous son nom dans les grands musées, et les rendre à Hubert ; puis, les classer dans un ordre chronologique très vague encore et sujet à correction, mais non tout-à-fait arbitraire.
L’année 1426 clora naturellement cette partie de notre étude. Il ne restera plus qu’à suivre Jean dans sa vie et dans son œuvre. Comme il a eu le bon esprit de signer et de dater un certain nombre de ses tableaux, la place chronologique des autres pourra être établie avec une exactitude suffisante.
L’influence de Jean sur presque tous les grands artistes du XVe siècle
et du commencement du XVIe est trop évidente et trop familière à tous les esprits pour que nous ayons besoin de la démontrer et de la commenter longuement. Nous mettrons en lumière celle d’Hubert, beaucoup moins connue, quoique non moins réelle.
Tel est notre plan. Malgré ses détours, que l’on ne pouvait éviter, il n’est pas extrêmement compliqué. Nous nous efforcerons de le rendre clair.