ŒUVRES PERDUES
uel est le maître, même parmi les plus grands, dont l’œuvre tout entier ait traversé plusieurs siècles ? La mort attend les tableaux comme les hommes, et, comme eux aussi, quelques-uns périssent de mort violente. L’œuvre des frères Van Eyck n’a pas échappé au sort commun. Ce qui peut nous étonner, c’est plutôt qu’à travers les variations du goût, la perte n’ait pas été plus grande.
L’historiographe d’Alphonse V d’Aragon, roi de Naples, Barthélémy Facius, a gardé le souvenir de quelques ouvrages, aujourd’hui disparus, attribués aux Van Eyck, ou plutôt à Jean, héritier de la gloire commune. Il a vu, vers 1454, dans les appartements particuliers du roi, un triptyque dont le panneau central était une Annonciation ; les deux volets représentaient, à l’intérieur, Saint-Jean-Baptiste et Saint-Jérôme ; à l’extérieur, les portraits de Baptiste Lomellini et de sa femme Jeronima.
Un second ouvrage, selon Van Mander, se trouvait chez le cardinal Ottavio dei Ottaviani, qui ne craignait pas, semble-t-il, les sujets profanes. C’était un Bain de femmes ou, plus explicitement, une Etuve , que Van Mander signale comme ayant appartenu à « Frédéric II» (1) d’Urbin, et «qui était une œuvre très soignée et très finie ». Facius le décrit plus complaisamment. Des femmes peu vêtues sortaient d’une piscine ; l’une d’elles, plus âgée, était couverte de sueur, ce que permettait de voir, sans doute, une lanterne très habilement imitée avec sa lumière intérieure; un chien se désaltérait. Une glace,
(1) En réalité, il s’agit de Frédéric 1er.
dans le fond, reproduisait la scène et reflétait spécialement le dos de la jeune femme du premier plan. Une baie vitrée laissait voir au loin un vaste paysage de coteaux et de montagnes, parsemé de châteaux et de villages, peuplé d’hommes et de chevaux.
Facius mentionne un tableau encore plus curieux, circulaire, une représentation du Monde , peinte pour Philippe-le-Bon.
On a tenté d’identifier le premier de ces trois ouvrages avec un tableau qui, de la galerie du comte de Northbrook, est passé depuis peu à la National Gallery; mais comme la peinture en question est fortement mâtinée d’italien, il faut conclure à une simple imitation de l’original perdu.
Le second , à notre avis, réveille immédiatement le souvenir d’Hubert Van Eyck. Le lointain paysage, si riche et si peuplé, équivaut presque à une signature.
Le troisième, avec sa merveilleuse finesse de détails, avec ses campagnes et ses villes reproduites selon les lois rigoureuses de la perspective et de la distance, excitait la surprise des spectateurs. M. Henri Hymans a vu chez M. Victor de Stuers, à La Haye, un tableau circulaire de la Création « merveille d’exécution détaillée » qui lui a fait comprendre comment devait être disposée la composition de Van Eyck. « Du centre à la circonférence se déroulent les diverses phases de la création. Les flots de la mer forment le cercle extérieur ».
Nous serions étonné si le modèle perdu de cet ouvrage n’était pas l’œuvre du grand précurseur du paysage, Hubert Van Eyck.
Et la même pensée ne doit-elle pas venir à propos de la peinture de « Jean » que Michiel [V Anonyme de Morelli) a rencontrée à Padoue chez le philosophe Leonico Tomeo ? Cette Chasse à la loutre , d’un pied de haut, était évidemment un paysage dans lequel les figures tenaient peu de place. Hubert semble indiqué par le choix de ce sujet.
Michiel parle aussi d’un tableau «peint en 1440», qui représente deux personnages à mi-corps : un commerçant et son commis, en train
de régler un compte. Il est naturel, vu le sujet, de songer plutôt à Jean. Mais on ne peut pas édifier une certitude sur de telles bases, nécessairement fragiles.
Les deux inventaires des peintures, etc., de Marguerite d’Autriche, dressés en i5i6 et en 1023 et publiés par le comte de Laborde, mentionnent : « Un moyen tableau de la face d’une Portugaloise, que madame a eu de Don Diego (de Guevara). Fait de la main de Iohannes, et est fait sans huile et sur toile, sans couverte ni feuillet ». Le second inventaire, plus explicite, mentionne «son habit rouge fourré de martre » et dit qu’elle tient « en sa main dextre un petit rolet (rouleau) avec l’image de Saint-Nicolas en haut». Une «Vierge avec Mgr. de Ligne » est aussi mentionnée dans les inventaires comme étant de la main de « maître Jehan le peintre ».
Les volets de l’Ermitage, Calvaire et Jugement dernier, faisaient partie, quand ils furent achetés en Espagne par Mr. D. P. Tatistchef, d’un triptyque dont le panneau central, disparu depuis, représentait une Adoration des Mages.
Mr. J. Weale a retrouvé dans Sansovino (Descrizione di Venezia, i58o) la mention d’une autre Adoration des Mages, réunie en diptyque avec une Nativité, qu’on voyait dans l’église Notre-Dame des Servîtes et qu’on attribuait à Jean.
Le même savant critique cite Palomino (El Museo pictorico, Madrid, I7i5), qui a vu chez le duc d’Uceda une Vierge avec l’enfant, de petit format, « de la main de Jean de Bruges » et d’une exécution parfaite et précieuse.
Mr. Weale signale encore, d’après un document d’archives retrouvé et publié par M. Casellas (dans Veu de Catalunya, 1906), un Saint- Georges de Van Eyck, qu’Alphonse V d’Aragon avait payé « 2000 sueldos » en 1445.
Récemment, Mr. G. Hulin a trouvé, à la Bibliothèque royale de Bruxelles, dans l’inventaire, daté de 1682, d’un grand marchand de
tableaux, Diego Duarte, la mention suivante, que nous traduisons du flamand :
« Un roi ou prince maure de Joan van Eyck, premier peintre à l’huile, peint en 1414 Cinq florins ».
Ainsi que M. Hulin le fait remarquer, la modicité du prix exclut toute idée de faux. La forme Joan du prénom et la date prouvent que le tableau était signé Johannes et daté. Ce « roi maure » est donc le plus ancien ouvrage de Jean dont on ait fait mention.
Plus récemment encore, on a pu voir à l’Exposition de la Toison d’or, à Bruges, une curieuse reproduction par Guill. Van Haecht (n° 173) de l’intérieur de la galerie de tableaux de Corn, van Geest, amateur anversois, peinte en ou peu après i6i5. L’un des tableaux de cette galerie est évidemment une œuvre authentique de Jean Van Eyck, aujourd’hui perdue, dont nous avons parlé à son rang chronologique probable (1436). La peinture de Van Haecht est la propriété de lord Huntingfield.
Nous avons signalé aussi, à leur rang, les œuvres dont il reste des copies dans les musées : le portrait de Bonne d'Artois et la Vierge avec l’enfant , du musée de Berlin; les têtes de Christ, de face, de Münich et de Berlin, auxquelles il faut joindre une tête analogue, du musée communal de Bruges, qui garde encore son attribution à Jean sans la mériter et qui porte une date retouchée, une signature mal imitée ; un portrait de Jacqueline de Bavière, dont la copie est au musée de Copenhague. Il ne reste plus, pour clore la liste, qu’à mentionner, après Mr. J. Weale, qui en reproduit plusieurs, les copies au crayon de tableaux et dessins conservés jadis chez Denis de Villers, (né en 1546), chancelier de la cathédrale de Tournai, copies dont les originaux pourraient bien, comme il lui semble, remonter aux Van Eyck. Tels sont le portrait de Michelle de France, première femme de Jean-le-Bon; celui de Bonne d’Artois, dont l’inscription permet d’identifier le portrait de Berlin ; celui d’Isabelle de Portugal, troisième femme de Philippe-
Jean van Eyck (fac-similé d’après un tableau perdu de)