LA PORTE D’EZÉCHIEL LE BUISSON ARDENT
parties supérieures des volets du triptyque ouvert de la « Vierge au Donateur ».
Collection Helleputte, Louvain .
de gauche (par rapport au spectateur) l’Ange apparaissant à Gédéon est resté à l’état d’un frottis roussâtre : mais la figure entière de Gédéon pourrait parfaitement être une ébauche de Jean. Il y a, en effet, du naturel dans son attitude, du charme dans les tons roux de sa tunique, dans ceux de sa cuirasse aux reflets justes : sa tête, aux yeux baissés, aux cheveux en couronne, laisse entrevoir la morbidesse d’un modelé vivant.
Au bas du volet opposé, malgré d’énormes retouches, on regaj^ie avec plaisir, sur un fond roux, l’harmonie de la robe blanche d’Aaron avec le noir de son manteau, et la tête du grand prêtre, qui fait penser à une claire grisaille de vitrail très usée. Indéchiffrable de près, cette tète réapparait à bonne distance comme la vision fugitive d’un être vivant et pensant. Un homme de génie a passé par là, un peu vite, mais il y a passé, laissant l’œuvre à l’état de fantôme. Au dessus, dans le Buisson ardent , la figure de Dieu le père n’est que bien ; mais, au coin supérieur de ce compartiment, un ange, en bas-relief dans un médaillon blanc, le corps en profil à demi perdu, les ailes repliées, est venu mettre une note très élégante et nullement indigne de Jean, qui se serait inspiré, pour le type, d’un dessin d’Hubert. En pendant sur l’autre volet, la Porte d’Aaron est d’une légèreté d’exécution, d’une blondeur fort agréables sans rien offrir de vraiment supérieur.
Disons en passant que le vaste paysage du Buisson ardent et celui, plus restreint, de la Porte d’Aaron , n’offrent aucune vérité de dessin ; tout au plus une richesse relative de la couleur. Les varlets, les retoucheurs aussi sans doute, ont largement travaillé là.
Dans le panneau central, aucun doute possible, c’est Jean qui a opéré lui-même, s’inspirant d’un dessin d’Hubert pour le groupe principal. Sous son manteau rouge aux grands plis sculpturaux, la Vierge, tête inclinée, tenant l’enfant presque debout, serait une statue très gracieuse et très noble si on la traduisait en marbre ou en pierre. Jean a mis dans l’exécution de cette Vierge, toute la douceur — sinon toute la
puissance — dont il était capable. La tendresse d’Hubert le hantait, ce jour là. Mais il est resté lui. Ne cherchez là-dedans ni le ragoût ni les points lumineux de son frère ainé. Le superbe manteau de la Vierge est la plus belle partie de l’ouvrage ; sa tonalité rouge, admirable de profondeur et de richesse, est le triomphe du glacis, et la broderie d’or et de pierres précieuses qui orne le bas de ses volutes rivalise absolûment avec les parties similaires de la Vierge van der Paele.
On sait que le visage du donateur a été grotesquement transformé en une figure à moustaches du temps de Richelieu. Toutefois la peinture primitive de la tête n’a pas entièrement disparu. Le misérable qui s’est permis cette profanation y a mis une discrétion relative. On retrouve en effet, dans ce visage, des parties dont l’exécution ne diffère pas de celle des chairs de la Vierge, et, sous le front chauve du donateur métamorphosé, on distingue très facilement la trace des cheveux, taillés en couronne, du moine primitif, tels que les montrent le beau dessin de l’Albertine de Vienne, très probablement contemporain, et celui, un peu inférieur, du Musée germanique de Nuremberg. Nous sommes persuadé qu’un nettoyage hardi, mais prudent, ferait retrouver la tête peinte par Jean van Eyck.
La chape du donateur a aussi souffert : les orfois de la partie antérieure ont été complètement refaits ; mais le reste, y compris la frange inférieure, est pour ainsi dire intact. Si on en compare les brochés avec ceux de la chape de l’évêque dans le tableau van der Paele de Bruges, on verra qu’ils sont du même travail, de la même main, celle de Jean.
Nous avons étudié plusieurs fois, — d’abord en 1902, — les parties retouchées du panneau central. Chez la Vierge, le manteau n’a de retouches que sur de faibles parties d’ombre. Dans le visage, quelques petits trous ont été bouchés sur le nez et les joues : un autre repeint, plus important, large d’un peu moins d’un centimètre, s’étend sur une bonne partie de la hauteur du côté droit du front. L’enfant a subi sur la gauche
Jean van Eyck
LA VIERGE AU DONATEUR Triptyque, Panneau central.
Collection Helleputte, Louvain}.
du torse et la droite de la cuisse, des retouches assez amollissantes, mais sa tête est bien conservée dans tout l’essentiel. Le visage est sympathique et vivant, la bouche sourit, laissant voir un petit bout de langue, comme si Jean, avec moins de grâce, s’était inspiré ou servi d’un dessin de son frère.
Si nous insistons sur le détail des retouches, c’est que le panneau central de la Vierge d’Ypres a été attaqué de deux côtés différents. Plusieurs, sans aucun motif sérieux, l’ont tout simplement déclaré apocryphe ; et quelques partisans de son authenticité l’ont défendu comme on jetterait une personne à l’eau pour la sauver du feu. Ils l’ont déclaré authentique mais recouvert « en entier » par des restaurations anciennes et modernes. Nous croyons avoir rétabli les faits dans leur vérité, et cela d’autant plus sûrement, qu’une heureuse circonstance a mis dans nos mains une photographie du triptyque antérieure à la plus récente restauration, que plusieurs disaient avoir été l’occasion d’immenses retouches. Cette photographie nous a précisément montré, sous la forme de crevasses, les mêmes restaurations, ni plus ni moins, dont l’examen direct de la Vierge et de l’enfant nous avait révélé l’existence.
Le paysage du panneau central demande un examen sérieux. Des retouches le défigurent dans l’échappée de gauche, entre le donateur et le cadre. Mais il se dégage de l’échappée centrale une véritable harmonie, créée par le contact des verdures avec le bleu des collines lointaines que précède un rideau de nombreux clochers ; et l’on admire une tenue vraiment belle de valeurs dans l’échappée de droite. C’est le coin de nature qui rappelle le mieux celui de la Sainte Barbe d’Anvers. Hubert y eût mis un peu plus d’atmosphère, un arrangement plus varié et plus large des masses de verdure : mais c’est une œuvre sérieuse, sévère, solide, harmonieuse, qu’on peut attribuer sans crainte à la propre main de Jean sans faire tort à ce grand maître, une fois qu’il est bien convenu que Jean ne fut jamais aussi magistral que son frère dans le maniement des masses de verdure.
Tout compte fait, le triptyque Helleputte, du moins dans son panneau central, reste un très bel ouvrage, où la présence de la main de Jean est indéniable. Les ressemblances avec Hubert que nous y avons remarquées, mais qui n’excluent pas des différences essentielles, s’expliquent facilement si l’on admet que Jean, pressé par une commande et manquant d’inspiration en ce moment là, s’est contenté de traduire avec sa technique habituelle une invention qu’Hubert, longtemps auparavant, avait conçue, puis traduite par la plume ou le crayon.
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Jean van Eyck
Dessins d’après le panneau central du triptyque « LA VIERGE AU DONATEUR».
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