‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 16 sur 16 · JET D’EAU DANS UN PARC FRANÇAIS · texte numérisé non relu

JET D’EAU DANS UN PARC FRANÇAIS

( Collection Camille Groult)

LES SUCCÈS A PARIS

La carrière de peintre d’Hubert Robert, avec sa production abondante et variée qui dure sans défaillance jusqu’à la Révolution , ne se trouve point desservie par les occupations accessoires d’un esprit réglé, laborieux, et dont l’admirable souplesse suffit à tout. Pour en juger, c’est aux « Salons » qu’il faut revenir, à ces expositions où, tous les deux ans, s’affirment les efforts et les recherches de l’art français, qui se confond alors presque entièrement avec l’art de l’Académie. A partir de l’année 1779, moment où s’interrompt notre examen des livrets et des critiques, le rendez-vous des académiciens semble ne plus suffire à notre artiste ; en même temps qu’au Salon du Louvre, il expose au petit Salon de la Correspondance, où des oeuvres moindres trouvent asile et qui le voit débuter avec une vue de l’entrée de l’Orangerie de Versailles; il mettra, les années suivantes, des ruines et des vues d’Italie. Au Louvre, le public admire trois toiles commandées par le comte d’Artois : « Une pêche sur un canal couvert d’un brouillard », « Un grand jet d’eau dans des jardins d’Italie », avec des femmes jouant à la main-chaude; « Une partie de la cour du Capitole », avec des musiciens ambulants. Des tableaux du même genre, appartenant au comte de Brionne, au marquis de Véri , à M. de Thésigny , complètent une exposition fort riche, qui vaut à Robert les éloges ordinaires. Le Journal de Paris revient seul sur les réserves déjà formulées, et que les rivaux cherchent assez vainement à répandre pour lutter contre l’engouement général : « Il ne paraît pas être au pouvoir de l’artiste de porter ses ouvrages à un certain degré de fini, en sorte qu’ils ont tous l’air de grandes esquisses avancées, où brillent une couleur aimable et un bon effet; s’il pouvait rendre un peu plus les détails et soigner davantage les figures, ses tableaux doubleraient de mérite. » Par contre, Du Pont de Nemours n’hésite plus à rapprocher Robert de Vernet. Il compare les deux « brouillards » qui se trouvent exposés ensemble : « C’est le plus grand éloge qu’on puisse faire de Robert, et il est vrai que ce tableau est son chef-d’œuvre. Le Jet d’eau qu il offre en pendant,... la couleur en est trop argentée ; vous préférerez sa Cascade, qu’on peut encore mettre immédiatement après Vernet, et son Colisée , qui est aussi de la plus grande beauté. » Ce témoignage, parmi d’autres qu’on

pourrait citer, montre que les contemporains de Robert, même en ses meilleurs jours, ne l'égalèrent jamais tout à fait à Joseph Vernet.

Diderot, qui fait ses adieux à la critique au Salon de 1781, y retrouve Robert avec ses ruines et ses paysages italiens, « très agréables, dit-il, mais crus de couleur, avec des sécheresses que je n’aime pas » ; les deux œuvres principales du peintre rappellent, cette année-là, un événement tout récent, l’incendie de l’Opéra, installé au Palais-Royal, qui a brûlé dans la nuit du 8 juin : « L’éruption de l’incendie de l’Opéra fait de l’effet, écrit Diderot, mais cet effet est dur et sec; il n’y a pas assez d’air, et les figures sont mal dessinées. L’intérieur de la salle incendiée me plaît davantage... » On reprocha généralement à l’artiste, qui avait peint son tableau d’une croisée de l’Académie de peinture, place du Louvre, d’avoir pris son point de vue trop au milieu de l’édifice en feu et de s’être privé des oppositions qu’il eût trouvées dans un arrangement plus habile de la scène. Nous lui savons gré, pour notre compte, du document parisien qu’il nous a laissé, comme de ceux qu’on lui devait déjà, en dessins et en peintures, sur l’incendie de l’IIôtel-Dieu. Le Salon de 1783 présenta deux petits tableaux de Robert, peints d’après nature dans les jardins de Marly. Mais l’ensemble de son envoi, qui est important, le montre encore tout à fait fidèle aux sujets d’antiquité romaine. Ses « Ruines d’un temple bâti à Athènes », tirées du cabinet du comte de Choiseul-Gouffier, ne doivent guère différer, par le style, de « L’Arc de Titus à Rome, éclairé par le soleil couchant » , tiré du cabinet du comte de Yaudreuil . Il faut noter l’introduction plus fréquente de l’anecdote dans les sujets traités pai* l’artiste. Il a vendu, par exemple, au comte de Toulongeon un « Marins assis sur les ruines de Carthage », et au comte de Cossé, l’amateur de la rue de Grenelle, qui va devenir duc de Brissac, un « Capucin prêchant au peuple dans les ruines de Rome ». On le verra bientôt revêtir ses œuvres de titres abondants qui soulignent des contrastes et des intentions bien littéraires : «. Une Marchande de bouquets vendant ses fleurs sur le tombeau de Titus, au pied de la statue de Marc-Aurèle », « Un jeune homme, voulant cueillir des (leurs eu haut d’un monument ruiné, se précipite dans

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un tombeau antique », etc. La rédaction de ces lignes, comme de toutes celles qui y ressemblent dans les livrets des Salons , correspond assurément aux goûts qui s’emparent du public et à certaines formes de l’imagination du temps.

Hubert Robert a visité une partie de la Provence et du Languedoc, pour en peindre les sites et les monuments. C’est en l’année 1783 que se place cet intéressant voyage, qui le munit de motifs nouveaux et le remet opportunément en contact avec la nature. Les tableaux et dessins datés, et les critiques sur le Salon de 1785, pour lequel il n’existe pas de livret, permettraient sans doute de constituer son itinéraire. Il sait que, dans une région privilégiée de la France, des édifices du temps des Romains sont conservés, d’une importance égale à ceux qu’ils ont laissés en Italie; il part afin de les étudier, voulant rafraîchir en leur présence 1 inspiration dont il a besoin pour cette peinture de ruines qu’on ne cesse de lui demander. Il n’y réussit, il est vrai, qu’à demi. L’un des grands tableaux, que le comte du Nord emporte en Russie, groupe, dans une juxtaposition singulière, les plus célèbres monuments antiques de la France : les Arènes de Nîmes, la Maison Carrée, le Pont du Gard, « assemblage idéal, remarquent les Mémoires secrets, d’édifices disparates qui n’ont jamais existé ensemble, bizarrerie révoltante pour le spectateur , chez lequel c’est supposer trop d’ignorance; M. Robert, inventif, rempli de ressources dans son art, pour vouloir être original, pèche souvent contre le bon goût et le bon sens ». Ne péchait-il pas plus gravement, quand il encadrait le Panthéon, au bord du Tibre, par le palais du Capitole, ou dressait la basilique de Saint- Pierre dans un affreux paysage de rochers ? Le pendant de la composition incriminée représente un incendie à Rome , aperçu à travers la colonnade d’une galerie. C’est encore une galerie, mais ruinée, que montre le tableau du comte d’Adhémar ; elle s’éclaire par un trou percé dans la voûte et qui compromet invraisemblablement, dit-on, la solidité de l’édifice. Plus près de la vérité sont le Portique d’Octavie (Poissonnerie de Rome), une des deux toiles destinées au marquis de Montesquiou, et la vue du Temple de

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Diane, à Nîmes, qu’animent des figures à l’antique et qui prouvent du moins l’étude attentive faite par le peintre des monuments récemment passés sous ses yeux.

Les connaisseurs goûtèrent surtout , cette année-là, parmi les tableaux de Robert, de petits paysages appartenant à l’archevêque de Narbonne, qui présentaient fidèlement deux des sites les plus célèbres de la Provence, la Fontaine de Vaucluse et les Roches d'Olion. On n’avait point ici rusé avec la nature ; on n’avait cherché qu’à la rendre avec la candeur des bons peintres, et les naturalistes mêmes s’étonnaient, avec Soulavie , de reconnaître si exactement « le caractère de la pierre calcaire de Vaucluse, les coupes particulières à ces sortes de pierres , et , dans les roches d’Olion, l’ensemble des pierres vitrescibles et primitives ». Robert a fait deux vues du site de Vaucluse, non pas de la fontaine, à vrai dire, mais du vallon rocheux qui la précède ; elles sont également sûres et intéressantes pour l’histoire d’une de nos merveilles aujourd’hui défigurée par l’industrie. Dans la toile qui fait pendant à la gorge d’Olion , et qui est par conséquent celle de l’archevêque de Narbonne , la construction médiévale dite « le château de Pétrarque » ne se profile pas sur le ciel, mais sur l’admirable fond de montagne rocheuse qui ferme l’étroit ravin. Les deux tableaux du Salon de 1785 reproduisent sans monotonie les éléments pittoresques qui leur sont communs, le dur voisinage des eaux et de la pierre et les lointains clairs et légers du pays provençal.

Les quatre grands tableaux, qui sont au Louvre, gardent quelque chose de ces qualités. Ils furent commandés en 1786, pour la décoration des appartements de Fontainebleau et payés douze mille livres. L’artiste les exposa au Salon de 1787. Les deux premiers représentent les monuments de Nîmes, l’intérieur du Temple de Diane et un groupement de la Maison Carrée, des Arènes et de la Tour Magne ; le troisième réunit, par un artifice qui n’est pas sans charme, l’Arc de Triomphe et le Théâtre d’Orange au Mausolée et au Petit Arc de Saint-Remy ; le quatrième est consacré au Pont du Gard, qu’un rocher, placé ingénieusement, empêche de voir dans sa trop grande longueur. Sur toutes ces toiles joue la limpide lumière de

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LA SOURCE Détail d’un paysage (Musée du Louvre )

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notre Midi, qui suffirait à les animer; le peintre les a pourtant enrichies de nombreux personnages vêtus à l’antique, dont les groupes soignés, mais un peu factices, errent parmi les débris d’architecture. Dans la dernière, des scènes rustiques, justement observées, ajoutent plus d’intérêt à la présentation du célébré aqueduc. Le ciel, presque pur dans les autres tableaux, est ici parcouru de nuages pourprés, qui jettent sur les pierres vénérables des arches romaines leur ombre menaçante . Ces contrastes de sentiment, ces raffinements de composition, servis par un métier très sûr, font peut-être de cette série le chef-d’œuvre d’Hubert Robert. Elle permet, en tout cas, de le tenir en bonne place parmi nos paysagistes et les interprètes sincères de la beauté de la France.

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