‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · FONTAINE ANTIQUE · texte numérisé non relu

FONTAINE ANTIQUE

Dessin pour le frontispice des « Différentes vues dessinées d’après nature par Messieurs Robert et Fragonard, peintres du Roi, dans les environs de Rome et de Naples. »

(Musée de Besançon )

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omme plusieurs des peintres fameux du siècle, comme Bouclier, Nattier, Chardin, Hubert Robert est Parisien de naissance et d’éducation; mais pour lui, cependant, la souche provinciale n’est pas éloignée. Le père était Lorrain et remplissait, quand venait au monde ce premier enfant , l’office de valet de chambre du marquis de Stainville, alors envoyé extraordinaire du duc de Lorraine auprès du roi de France. Le fils de Nicolas Robert et de Jeanne-Catherine-Charlotte Tibault , né le 22 mai 1738 et baptisé à Saint- Sulpice le lendemain, eut pour parrain M. Hubert de Vendières , chargé d’affaires du duc de Lorraine, et pour marraine Louise de la Lane, épouse de François Robert, secrétaire de la légation de Son Altesse. Ce dernier

Robert, époux de la marraine, est probablement l’un des deux François qui figurent au contrat de mariage du peintre et qui sont, l’un frère, l’autre cousin germain de son père . Les divers actes de la famille témoignent qu’elle appartient à une bourgeoisie déjà relevée. Mais il est surtout intéressant d’observer qu’ils nous conduisent en pleine Lorraine ; et c’est une coïncidence curieuse qui rattache à la patrie de Claude Gelée l’artiste qui sera après lui le plus grand peintre évocateur de l’Italie.

Cette origine ou tout au moins ces relations lorraines, qui n’ont pas été assez remarquées, ont eu sur la destinée de notre artiste une influence considérable. Ce fut, en effet, le fils du marquis de Stainville, le comte, plus tard célèbre sous le nom de duc de Choiseul , qui ouvrit au jeune homme la voie où il devait briller et leva probablement les difficultés opposées à sa vocation. Nicolas Robert, assez fier de son titre de « bourgeois de Paris », n’avait point rêvé du pinceau pour l’aîné de ses deux fils. 11 lui avait fait donner, au Collège de Navarre, une éducation littéraire fort soignée, en vue d’une carrière ecclésiastique; mais le collégien, tout en mordant fort aux humanités, sentait s’éveiller en lui d’irrésistibles goûts pour les arts ; l’abbé Batteux, un de ses maîtres, gardait de lui un important dessin fait au revers d’une composition grecque, qui lui avait valu le premier prix. A dix-sept ans, le séminaire ne plaît point au jeune dessinateur, tenté par les spectacles de la vie et les appels de son talent. Il a obtenu, non sans peine, d’en sortir et de travailler chez Michel-Ange Slodtz, le bon sculpteur, quand, au mois de septembre 1754, le comte de Stainville est nommé, par le Roi, son ambassadeur auprès du Pape. Le grand seigneur lorrain a connu de tout temps la famille de ce gros garçon, aimable, éveillé, plein de dispositions heureuses, et il lui offre de réaliser du premier coup, sans avoir besoin des cours et concours de l’Académie, le rêve de tous les jeunes artistes d’alors, le voyage à Rome.

L’ambassadeur commence par solliciter de M. de Marigny, directeur général des Bâtiments, un brevet de pensionnaire du Roi, qui permettrait à son protégé de profiter des avantages de l’Académie de France à Rome. M. de Marigny refuse ; il est le gardien d’une institution déjà ancienne

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et éprouvée, qui a ses règlements stricts, où trop de gens peuvent être intéressés à vouloir des bouleversements ; il lui appartient de veiller à les défendre et d’en maintenir l’application, même contre un nouvel ambassadeur fort en faveur chez Madame de Pompadour. Au reste, le jeune peintre partira tout de même ; la bonne Madame de Stainville s’intéresse à lui, et là -bas, sans doute, les choses s’arrangeront. C’est ainsi qu’à vingt et un ans à peine, Hubert Robert, usant d’une aubaine inespérée et jouissant du voyage avec tout l’élan de son enthousiasme de jeunesse, arrive à Rome dans la suite de l’ambassadeur, aux premiers jours de novembre 1754.

Le comte de Stainville joignait aux curiosités de l’art, dont la noblesse française se parait volontiers à cette époque, le goût plus vif encore de s’acquérir des amis dans tous les milieux qui pouvaient servir sa renommée. Il ne dédaigna pas de se faire à Rome une réputation de Mécène ; il y fut aidé par sa grande fortune et par les qualités d’intelligente bonté que montra envers les artistes sa femme, née Crozat, fille d’un riche financier parisien, lui-même amateur et collectionneur fameux. On vit bientôt l’ambassadeur et l’ambassadrice s’intéresser, plus directement que ne l’exigeait leur fonction, aux travaux des pensionnaires du Roi et aux projets de cette vive jeunesse qu’excitaient le séjour d’une ville illustre et les espérances de la gloire. M. et Madame de Stainville entretinrent, dès l’arrivée, de bienveillantes relations avec leur directeur Natoire ; on les vit, dès le premier Carnaval, rouvrir pendant huit jours les magnifiques salons qui occupaient le premier étage du palais Mancini, au-dessous du logis de l’Académie, et qui demeurait à la disposition de l’ambassadeur ; ils reprirent, au milieu de ce décor de Gobelins, de tapis de la Savonnerie et d’œuvres d’art de toutes sortes, la tradition des réceptions fastueuses que le cardinal de Polignac offrait autrefois à la société romaine. Cet usage pris par l’ambassadeur de France de recevoir au Palais Mancini venait de ce que son palais d’habitation n’était pas sur le Corso, où avaient lieu les réjouissances du Carnaval, et il en résultait, à ce moment de l’année, des rapports plus étroits et plus cordiaux entre le représentant du Roi et l’Académie, au bénéfice

évident de la seconde. Natoire recourait à l’ambassadeur toutes les fois qu’il avait des difficultés à résoudre avec Versailles ou quelque sollicitation particulièrement délicate à adresser à son chef, M. de Marigny . En échange, M. de Stainville pouvait exiger quelques égards pour ses protégés, et même la faveur un peu exorbitante d’en loger un, sans nul titre, parmi les pensionnaires couronnés à Paris aux concours de l’Académie et munis du brevet royal. Le premier pour lequel il réclama cet avantage fut précisément Hubert Robert. Le nom n’est pas prononcé dans la lettre du 26 novembre 1754, par laquelle Natoire soumet le cas à M. de Marigny : « M. l’Ambassadeur de France protège un jeune homme qui a du goût pour peindre l’architecture. Il me dit, ces jours passés, qu’il vous en avait parlé peu de temps avant son départ de Paris, dans l’intention qu’il aurait pu être pensionnaire ; mais vous lui répondîtes, Monsieur, que, n’ayant point gagné de prix, cela dérangeait tout l’ordre de cet établissement. Il voudrait présentement que ce jeune artiste eût seulement la permission de loger dans l’Académie, en payant sa pension au cuisinier , comme vous l’avez permis en différentes occasions. Je lui ai répondu que je ferais ce qu’il jugerait à propos là-dessus, pourvu qu’il eût la bonté de vous en parler. Il me dit qu’il vous en écrirait incessamment, afin que je fusse en règle auprès de vous, Monsieur; je ne pourrai guère le placer, si vous m’approuvez, qu’en dérangeant quelques pensionnaires; mais je ferai pour le mieux. » M. de Marigny, ayant bien défendu les principes à Paris, transige aisément à Rome sur les faits, et Hubert Robert est installé à l’Académie, où il obtiendra plus tard d’être régulièrement nommé.

Personne ne protesta contre la faveur accordée au protégé de M. de Stainville. Il devint, au contraire, le Benjamin de l’Académie, fut traité sur le même pied que les douze pensionnaires, admis aux mêmes avantages et à l’usage des précieux modèles antiques réunis dans les ateliers. Il était zélé, appliqué, toujours de bon exemple dans le travail et, avec cela, le plus gai compagnon, le mieux entraîné aux jeux et aux exercices du corps. Il s’était imposé à ses camarades dès les premiers jours, grâce à un pari fameux où il risqua sa vie pour six cahiers de papier gris. Il s’agissait de se hisser à

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l’étage supérieur du Colisée, par les saillies extérieures de la pierre, et d'en redescendre après avoir planté une croix. La montée se fit à grand’peine, l’étourdi pouvant tomber à chaque coup de reins ; la descente fut encore plus difficile. On dut lui jeter une corde qu’il saisit ; il s’y attacha pour se lancer dans l’espace, et parvint à rentrer dans l’intérieur du monument. Un pareil exploit met un gaillard hors de pair et lui fait sa renommée. Madame Vigée-Le Brun écrira à Robert, en 1789, après avoir vu le Colisée: « Je ne puis concevoir comment il a pu vous venir l’idée hasardeuse de grimper jusqu’au faite pour l’unique plaisir d’y planter une croix. La raison se refuse à le croire. Je dois vous dire, au reste, que cette croix est restée, et que votre adresse et votre courage sont devenus historiques, car on en parle encore à Rome. »

Parmi cette belle jeunesse, éprise d’art et de travail, qu’on voyait chaque matin se répandre dans les églises et les palais romains, pour dessiner, modeler ou peindre, Robert se montra vite le plus ardent. Son choix avait été fait dès le début : il voulait être peintre de paysage, ce qui, en Italie, voulait dire aussi peintre d’architecture. Le dernier Salon qu’il avait vu au Louvre, celui de 1753, à l’âge où les impressions sont assez vives parfois pour déterminer la direction de toute une carrière, l’avait mis en présence d’une des plus importantes expositions de Joseph Vernet. Le peintre avignonais avait subi plus qu’aucun autre tous les enchantements de l’Italie. La mer d’abord, dont il fut le révélateur ingénieux et sans rival, les rivages rocheux que baigne une fluide lumière, la grave majesté des palais, le charme d’une ruine de château sur une montagne , Vernet connaissait à fond les secrets d’un pays où il vécut de longues années et qu’il venait à peine de quitter pour se fixer à Paris. Le jeune Robert le rencontra- 1- il avant son départ? vint-il feuilleter, dans l’atelier de l’artiste, ces albums de croquis si riches en documents de tout genre , et qui le seront cependant beaucoup moins que les siens ? reçut-il, pour son séjour projeté, les conseils expérimentés du peintre? Qu’il l’ait connu ou non à cette époque, Joseph Vernet devint dès lors pour lui le maitre idéal, celui dont la carrière admirée donne à l’étudiant enthousiaste le désir d’en poursuivre une

semblable et lui révèle l’usage qu’il peut tirer de ses propres dons. Ces dispositions donnèrent leur fruit, et il est arrivé que, sauf pour les effets marins, où il demeure incomparable, Vernet a vu son œuvre italienne merveilleusement reprise et presque toujours dépassée par Hubert Robert.

Celui-ci trouvait à Rome un autre maître, de qui les conseils réguliers ne lui manquèrent point, Giovanni - Paolo Panini. Né à Plaisance en 1691, Panini faisait déjà figure d’un vieux peintre comblé d’honneurs, à qui la fortune, sous toutes ses formes, n’avait guère cessé de sourire. Dans le genre des tableaux d’architecture, qui prospérait naturellement à Rome, il demeurait le plus incontesté des virtuoses. Il savait mêler aux ruines les statues de marbre sur des socles moussus, et animait de petites scènes populaires ses cours et ses portiques de palais. L’étranger riche était heureux d’emporter dans ses coffres un Panini représentant la place Navone , la place Saint-Pierre, le Colisée, ou mieux encore, ces groupements de monuments où l’on vo)Tait, comme dans les deux grandes toiles rapportées en France par M. de Vandières, la Colonne Trajane voisiner avec l’Arc de Titus, et la façade du Panthéon enrichie des statues de l’Hercule Farnèse et du Marc-Aurèle du Capitole. Panini accueillait la jeunesse avec bienveillance, et peut-être fit-il au petit peintre français, présenté à lui par Natoire, un accueil d’autant plus chaleureux qu’il n’avait rencontré jusqu’à présent, parmi ses imitateurs italiens, nul élève qui lui fit honneur. De bons souvenirs le liaient à la France; familier du cardinal de Polignac, il avait dirigé, sur ses ordres, puis immortalisé par le pinceau les réjouissances faites à Rome pour la naissance de Mgr le Dauphin ; il avait séjourné à Paris, où l’Académie royale l avait reçu avec faveur, et peint des aspects de notre capitale, dont une bonne vue du quai du Louvre. M. de Stainville ne pouvait manquer, d’autre part, de le faire travailler. Deux toiles signées, qui ont été recueillies par le grand collectionneur M. Groult et dont Robert a possédé lui-même des répétitions, en gardent un curieux témoignage; l’ambassadeur s’était fait représenter par Panini, au milieu des galeries d’un palais où sont accrochés des tableaux nombreux, qui réunissent toutes les vues de Rome. Une des

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collections est entièrement consacrée aux ruines antiques, l’autre aux monuments modernes. M. de Stainville montrait autant d’intérêt aux uns qu’aux autres, et il est impossible de grouper plus ingénieusement les souvenirs les plus complets d’un studieux séjour. Les tableaux sont datés de 1756, et, parmi plusieurs artistes qui accompagnent l’ambassadeur et feuillettent avec lui des albums ou des cartons, on reconnaît aisément (dans le tableau des vues anciennes) le jeune Hubert Robert.

En se proclamant, ainsi qu’il eut souvent l’occasion de le faire, élève de Giovanni-Paolo Panini, Robert n’exprima que les sentiments d’une juste reconnaissance. 11 apprit de son exemple et de ses conseils qu’un bon peintre d’architecture ne peut manquer d’être un décorateur expert, préparé à toutes les besognes du métier, capable d’improviser un trompe-l’œil en perspective, de dresser la maquette d’un théâtre ou le plan d’un jardin, d’inventer le décor complet d’une fête de cour. La peinture de chevalet n’est, pour un tel artiste, qu’un amusement; il doit y préférer les grandes surfaces, collaborer à l’achèvement d’un salon ou d’une galerie, ouvrir dans les murailles de profondes percées sur un paysage imaginaire. Pour égayer ce paysage, aucune lumière ne surpasse celle du ciel italien ; pour le meubler, lien ne vaut les majestueuses « fabriques » que deux grandes civilisations ont multipliées sur cette terre et qui ennoblissent à jamais ses horizons.

Comme Hubert Robert les a aimés dès le premier jour, ces édifices intacts ou mutilés de l’Antiquité et de la Renaissance, ces fontaines monumentales, ces degrés et ces colonnades, ces arches d’aqueducs qui fuient sans fin dans la campagne remplie de tombeaux ! Il a vu ce que le talent très sage d’un Panini avait su tirer de cette richesse de motifs pittoresques et compris ce qu’il était possible d’y joindre, avec un peu de rêverie septentrionale et beaucoup d’esprit de Paris. Ses premiers tableaux romains sont perdus; aucune peinture du moins ne porte la date de cette époque. Il est, du reste, d’âge à ne point se risquer à composer la grande toile, et d’un siècle où l’on rougirait de signer trop jeune. Nous savons, par des témoignages, la vie qu’il peut mener dans la Rome de Clément XIV. Il dessine, il étudie l’antique sur les originaux du Vatican, sur les plâtres du Palais Maneini. Il

accompagne ses camarades architectes , qui vont mesurer les édifices, essayer d’hypothétiques restaurations. Il escalade avec eux les grands cintres de la basilique de Constantin, qu’on appelle alors le Temple de la Paix et qui, un peu plus complète qu’aujourd’hui, leur donne, au bout du Forum, un des modèles les plus saisissants de la construction romaine. Il y trouve l’un des observatoires le mieux placés pour embrasser d’un coup d’œil de nombreuses ruines. Il va, avec les mêmes compagnons, « découvrir », selon un mot de Marigny, les curiosités de la Villa d’Adrien. Natoire écrit, le 15 octobre 1755, que ses élèves « sont tout répandus actuellement à faire des études en différents endroits de Rome , afin de profiter de l’arrièresaison ; quelques architectes ont été lever des plans dans la villa Adrienne, près de Tivoli , où , parmi les antiquités , ils disent avoir remarqué beaucoup de choses très propres pour leurs études ». Robert, qui ne les quitte guère, fait son profit de leurs observations et s’initie , en se jouant, aux règles et aux précisions de leur art. On aime à l’évoquer avec Moreau et Charles' De Wailly, ces ardents garçons dont l’abbé Barthélemy, qui les voit à l’œuvre, décrit les travaux aux Thermes de Dioclétien, qu’occupent les Chartreux, et aux Thermes de Caracalla : « Ils ont consulté les auteurs qui les ont précédés, et, profitant de tous les indices qu’ils ont trouvés sur les lieux, ils se sont trouvés en état de rétablir presque entièrement cet immense édifice ; ils sont entrés dans les souterrains, ont grimpé sur les toits, ont fouillé dans la terre... » Voilà des parties qui tentent Robert, et pendant que ses camarades vont aux mesures, il plante son chevalet sur un pan de mur, comme on le voit dans ses tableaux, s’installe au besoin dans une grande niche vide, les jambes pendantes, et le crayon court jusqu’à la nuit, remplissant le carton d’études nombreuses.

Il s’est lié avec Pajou, un ancien de l’Académie, qui modèle des satyres et des nymphes, et l’aide à s’enthousiasmer pour le marbre antique. Les innombrables bas- reliefs qu’utiliseront ses toiles sont presque tous des morceaux qu’il a notés. 11 va voir travailler Doyen, qui copie le Dominiquin à Saint-Louis et Pierre de Cortone au Palais Barberini, et l’ami De Wailly, qui relève le plafond du Bacicio en l’église du Gesii. 11 est l’inséparable de

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