‹ Hubert Robert, 1733-1808 (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · LE TEMPLE DE LA SIBYLLE, A TIVOLI · texte numérisé non relu

LE TEMPLE DE LA SIBYLLE, A TIVOLI

(A Madame Lefebvre)

LES ETUDES A ROME

nement des jardins, nous les retrouverons encore dans maint tableau peint au retour en France, comme aussi cette longue « allée des fontaines », ou des centaines de sculptures symétriquement alignées prolongent, devant les yeux, un décor qui paraît sans fin.

Frago quittait son ami, avec le délicieux abbé, au mois d’avril 1761, ayant fait avant de partir de Rome son excursion napolitaine. Mais Robert ne songeait point à s’arracher à l’ Italie ; sa pension n’était pas épuisée, et il sentait tout ce qu’il pouvait apprendre encore. Au reste, il gagnait déjà, à fournir les amateurs de tableaux et de dessins, de l’argent et de la réputation. Le dessin surtout lui était demandé, particulièrement les aquarelles rehaussées de couleur, dont Watelet, dès 1760, puis Mariette achetaient chacun deux pendants. Ces morceaux émerveillaient Marigny, fort épris des dessins d’architecture, et il en écrivait à Natoire : « Redoublez tous vos soins pour la culture d’une si belle plante, qui fera honneur à votre direction et aux arts de France. » Le 8 juillet 1761, le directeur de l’Académie envoie encore à Mariette des « dessins colorés » de Panini et de Robert : « Il s’en trouvera un pour M. Soufflot... Je suis toujours content des études de ce peintre, qui suit les traces de J. -P. Panini ; son amour pour le travail le fera aller loin. » L’année suivante, nouvel envoi à l’amateur parisien de six dessins, puis île huit. Mariette ne s’en tiendra pas là ; sa collection s’enrichira encore de beaucoup de ces vues d’Italie qu’il aime particulièrement, et quand son cabinet sera vendu, en 1775, on cataloguera, à côté des trente-quatre dessins de Panini, vingt et un dessins de son émule français, tous de qualité la meilleure.

Un autre amateur, le bailli de Breteuil, avec qui il arrivait à Robert de traduire Virgile, lui rendit le service de prolonger son séjour en Italie, lorsque sa pension toucha au terme, en novembre 1762. M. de Choiseul obtint aisément que le peintre ne fût point aussitôt rappelé en France, et il put aller à Florence rejoindre l’ambassadeur de Malte. Il caressa alors le projet de visiter la Sicile, et nous eussions gagné à la réalisation de ce rêve quelques dessins d’un caractère tout nouveau et des paysages bien précieux. M. de Marigny le pensait ainsi, et l’on peut feuilleter des lettres où ce sujet est

abordé avec intérêt. Le 5 janvier 17b3, Natoire rend compte du voyage à Florence :

Ee sieur Robert m’a écrit de Florence, et, après m’avoir fait l’éloge de cette belle ville et des belles choses qu il y voit, il me communique un projet qui se présente, lequel lui serait avantageux pour ses études. M. de Breteuil, gentilhomme ordinaire de la Chambre, voyageant par l’Italie, étant actuellement à Naples, a proposé au sieur Robert de l’accompagner en Sicile pour visiter et dessiner les beaux morceaux antiques qui sont dans ces cantons-là. Ce jeune artiste sent F avantage que cela lui procurerait pour le l>ien de son talent ; mais, comme il ne peut point s’engager à rien avant de recevoir votre permission, il me marque, dans la même lettre, qu’il a pris la liberté de vous la demander et d attendre votre volonté et votre agrément sur ce point, se faisant toujours un devoir d’être soumis à vos ordres. Nous attendons de jour en jour M. l’ambassadeur de Malte. Robert aurait voulu qu’il eût fait un plus long séjour à Florence, afin de pouvoir faire quelques dessins et augmenter le nombre de ceux qu'il a déjà beaucoup accumulés.

Marigny répondait directement à Robert, dès le l8r janvier :

J’ai reçu votre lettre du 10 (décembre), Monsieur ; je ne puis qu’applaudir à votre voyage de Florence et à votre empressement d’y aller rejoindre M. le bailli de Breteuil.

Le plan que vous vous faites pour en tirer avantage me fait connaître votre désir pour augmenter et même perfectionner vos talents. Cette émulation me plaît beaucoup. De la manière dont je m’explique sur ce premier voyage, vous pouvez juger combien j’approuve votre projet de parcourir la Sicile et d’y tenir la conduite que vous vous proposez ; je présume qu’en voyageant avec de semblables vues, vous rapporterez en France des portefeuilles d’études et de dessins infiniment curieux et intéressants ; j’aurai grand plaisir à les voir. Par ce même courrier, j’écris à M. Natoire que je donne le consentement le plus parfait à l’exécution de vos projets ; ils me paraissent si bien conçus (pie je suis persuadé qu’ils vous conduiront à beaucoup de célébrité, et ce serait pour moi une vraie satisfaction que d'avoir occasion, en la faisant valoir, de la rendre en même temps utile pour vous. Continuez à mériter et vous me trouverez disposé à vous obliger.

Le peintre dut renoncer à ces beaux projets, et la raison en est donnée

dans sa réponse :

Le 2 février 1763.

Monsieur,

J’ai reçu, à mon retour de Florence, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire, par laquelle vous me permettez de voyager en Sicile. Je vous suis infiniment obligé de l’intérêt que vous prenez à ce projet, mais des lettres reçues dernièrement de Messine empêcheront de le mettre en exécution ; on écrit que la peste est du côté de Catania, ce qui a déconcerté mes compagnons de voyage ; je ne désespère cependant pas de partir dans la belle saison, si nous recevons des nouvelles plus heureuses de ce pays que je brûle d’envie de parcourir. Je n ai d’autre ambition dans l ent reprise de ce beau voyage que celle de m instruire et répondre à 1 idée que vous avez de mes faibles talents, dont je ne devrai 1 accroissement qu’à vos bontés et à la protection dont je vous prie de continuer à m’honorer, faisant mon possible pour la mériter de plus en plus et vous donner des preuves du profond respect avec lequel je suis, etc.

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LES ETUDES A ROME

Pendant les deux années que Robert resta encore en Italie, il ne retrouva plus l’occasion de passer en Sicile. Il dut le plus intéressant épisode de la fin de son séjour au voyage de Watelet. On sait quelle place tient, dans ce monde des curieux du xvnie siècle, l’académicien instruit et charmant que ses connaissances dans les beaux-arts et son poème de l’Art de peindre , suivi de « réflexions » pleines de goût, avaient fait élire à l’Académie royale de peinture comme associé amateur. Il savait manier le pinceau et le burin, et avait eu du moins le mérite de se familiariser avec les procédés manuels des arts, avant de se risquer à en disserter. Il ne comptait chez les gens de lettres que des amis, grâce à « une politesse attentive à tenir constamment l’amour-propre d’autrui en paix avec le sien ». Watelet complétait ses études par un voyage d’Italie, fait à petites étapes, séjournant dans toutes les villes importantes avec Madame Marguerite Le Comte, à qui les Académies décernaient au passage des hommages et des diplômes. Le mari de cette dame, qui, dit-on, « ne la quittait jamais », s’accommodait de cette pérégrination magnifique, auprès d’un homme bon, riche et conciliant, qui sauvait les situations délicates par les façons les plus parfaites. L’Italie entière applaudissait à ce voyage, dont Rome vit naturellement l’apothéose.

La compagnie de M. Watelet y arriva le 18 décembre 1763, précédée de toutes les recommandations souhaitables et du bruit de sa renommée. Mais l’amateur fit aussitôt son choix de société et, tout en rendant à chacun son dû, montra fort clairement qu’il préférait les artistes aux ambassadeurs. Venu pour étudier les arts dans leur capitale et voir à loisir toutes les antiquités, il prit pour guide le jeune peintre le mieux au courant des choses romaines et le plus ancien des pensionnaires du Roi. Hubert Robert fut, cet hiver-là, aux ordres de Watelet et de Marguerite Le Comte, liant, au cours de leurs excursions, une amitié profitable pour l’avenir et fort agréable pour le présent. Il reste de ce séjour, coupé par un court voyage à Naples, un témoignage bien curieux dans le recueil d’eaux-fortes que grava Hubert Robert et qui porte en titre : Les soirées de Home, dédiées à Madame Le Comte, des Académies de Saint-Luc de Home, des sciences et arts de Bologne et Florence. La plupart de ces petits sujets fixent quelques souvenirs des prome-

neurs ; on les voit groupés en manteau à la romaine, tantôt devant un haut sarcophage, au voisinage de la pyramide de Cestius, tantôt auprès d’un arc enterré de Campo-Vaccino ; on croit les reconnaître parcourant une villa, au pied de colonnes qui soutiennent un énorme masque antique, ou contemplant en connaisseurs une statue adossée à un mur de brique envahi par les herbes et une arche ouverte qui laisse apercevoir un bout d’aqueduc. Plusieurs planches ne rappellent que des scènes populaires, observées en passant : un ermite dans des ruines reçoit l’aumône d’une femme; une fdle tire de l’eau d’un puits couvert dont le bassin est un magnilique sarcophage à figures, partout des gens sont étendus ou dorment sur les degrés au soleil, spectacle de nonchalance romaine qui frappait toujours les étrangers. Un des voyageurs de la compagnie, le jeune fermier général Savalette de Buchelay, mourut pendant ce séjour et fournit à Robert l’occasion d’une nouvelle eau-forte qu’il grava pour ses amis ; elle représente le tombeau que Watelet et ses compagnons décidèrent d’élever, dans l’église de la Trinité-des-Monts, et que Robert fit exécuter après leur départ. Les inscriptions du marbre tombal et de la gravure sont de ce latin épigraphique, émouvant et pompeux, dont Rome, à tous les coins de rue ou de chapelle, fournit des modèles incomparables.

Le sentiment unanime de la société romaine est exprimé par Natoire écrivant, le 10 avril 1764 : « M. de Watelet part demain de Rome et prend le chemin de Venise. On le voit s’éloigner de cette ville avec peine... Son commerce plaît à tout le monde, et surtout à ceux qui le voient particulièrement ; et lui-même est sensible à l’accueil distingué qu’il a reçu en ce pays-ci. » Watelet n’est point parti sans laisser à Robert la commande de deux tableaux. Peut-être l’a-t-il emmené avec lui jusqu’à Viterbe, pour voir la villa Lante, et aussi le Caprarola farnésien étudié, cette année même, par notre artiste.

Quinze mois plus tard, le 24 juillet 1765, Natoire annonce un autre départ à M. de Marigny. Cette fois, c’est le peintre qui quitte, à son tour, la ville dont il semblait inséparable : « Voilà enfin M. Robert déterminé à s’en retourner en France, et part cette nuit avec le courrier; son premier soin, en

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