LES CHANTEURS AMBULANTS
(Musée du Louvre)
Photographie Braun, Clément & C‘*
LES ETUDES A ROME
prégner de l’antique, en visitant les collections du Muséum de Portici et du Palais de Naples ; il y a dessiné des journées entières, et c’est de là que proviennent presque entièrement les dix-neuf feuilles de ses croquis, gravées par Saint-Non et composées de bas-reliefs, vases, trépieds, etc. C’est pour répondre à un autre vœu de son ami qu’il reproduit en pochade brillante la vaste composition dont Luca Giordano a couvert la paroi de la façade extérieure de Saint-Philippe-de-Néri, Jésus chassant les vendeurs dit Temple; et ce bref contact avec l’école napolitaine, qui ne laissera pas non plus Fragonard indifférent, n’est assurément point inutile pour clarifier le coloris de Robert et l’inviter à alléger sa palette.
Mais c’est surtout le pays même qui émeut l’artiste et développe ses dons. Nulle part la ruine ne s’enchâsse mieux dans la nature, et le monde ancien semble n’avoir vécu que pour enrichir de ses débris pittoresques le spectacle que donnent aux yeux ces beaux rivages. Les dessins napolitains d’Hubert Robert sont peut-être les plus alertes et les plus ensoleillés de toute son œuvre; ils gardent le souvenir des excursions admirables qu’il a faites. C’est une vue du cratère du Vésuve, qu’il dramatisera plus tard et rajeunira à l’occasion de l’éruption de 1779; c’est Pouzzoles, avec ses temples de Vénus et de Sérapis, et les sveltes colonnes isolées qui se retrouveront si souvent dans ses tableaux; c’est Baies, avec ses « Bains de Néron », Portici, avec ses terrasses, Herculanum, où nos voyageurs favorisés sont admis à visiter les fouilles royales ; c’est le château Saint-Elmc, où Robert s’est fait emprisonner pour avoir dessiné sans permission, et où Saint-Non s’est prêté à rester en otage, tandis que le peintre courait au secours chez l’ambassadeur de France ; ce sont les portes de Naples, avec leur encombrement tumultueux, qui mêle nos artistes délicats à la foule pouilleuse des lazzaroni ; c’est la longue côte du Pausilippe, dont la végétation, riche à l’excès, couvre partout des murs antiques descendant jusqu’à la mer ; c’est le tombeau de Virgile, aimé des couples rustiques, près de la fameuse « grotte » qui va de la montagne à la marine, où les chars retentissants et les clameurs se croisent dans l’obscurité. Robert a tout vu, tout noté, d’un crayon amusé et fidèle, comme il a fait des grands temples dressés dans la solitude de
Pæstum, qui lui ont donné, pendant une trop courte journée, la révélation confuse d’un art plus pur et plus puissant que ce qu’il a rencontré jusqu’alors.
Aussitôt revenu à Rome, l’abbé de Saint-Non chercha pour l’été une résidence, et obtint de l’envoyé de Modène l’usage de la villa d’Este, à Tivoli. Il s’y établit dès la première quinzaine de juillet, avec Fragonard, et Robert ne tarda pas à les rejoindre. Quelle place tient Tivoli dans l’œuvre du paysagiste, des centaines de dessins et de tableaux l’attestent, où reparaissent, arrangées et présentées sous toutes les formes, la colonnade ronde du temple de la Sibylle et les célèbres cascatelles. Cet ensemble de singularités, un des plus pittoresques de l’Italie, a de tout temps inspiré les peintres et les intéresse encore. Personne ne s’en est plus servi qu’Hubert Robert, et les innombrables cascades rustiques, dont il a rempli ses tableaux, proviennent toutes des études et des souvenirs rapportés par lui des chutes rocheuses de l’Anio, infiniment capricieuses et variées, s’échappant de tous les côtés de la montagne où s’assied l’antique Tibur. Mais on préférera sans doute pour leur poétique vérité, ses puissantes sanguines de la villa d’Este, dessinées souvent aux côtés de l’ami Frago, en luttant avec lui pour rendre la grâce d’un groupe de cyprès, le poudroiement de l’énorme « nappe », qui n’est qu’une saignée arrachée à la rivière, le mystère d’une grotte d’architecture, dont les herbes folles ont envahi les rocailles. Par la munificence des cardinaux d’Este, le génie facile des artistes de la Renaissance a multiplié pour les nôtres les motifs dignes de leurs crayons, et il n’est pas jusqu’à ces petites fabriques amusantes de la Rometta , mêlées de statues et de jeux d’eaux, qui ne ramènent Robert à cette antiquité qu’il aime tant, en lui donnant l’idée de réunir arbitrairement plusieurs motifs, comme le tentèrent, pour l’agrément de leurs maîtres, les architectes paysagistes de la villa d’Este. L’idée n’est point de lui, mais de Pirro Ligorio, de mettre ensemble le Panthéon, l’Arc de Constantin, les mausolées d’Auguste et d’Adrien, et l’on sait l’abus que le peintre en doit faire. Les hautes maçonneries étagées qui supportent le palais et font descendre jusqu’à la plaine les murs de soutè-