Hugues Aubriot, prévot de Paris sous Charles V
La place du Chàtelet, récemment plantée d'arbres et décorée d'une fontaine monumentale, s'étend sur le terrain même où s élevait une forteresse dont le nom seul a survécu. Ce n'est que vers les dernières années du dix-huitième siècle que l'on a rasé les murailles percées de meurtrières et couronnées de créneaux, que l'on a renversé les tours et les tourelles de ce monument, un des plus anciens de la capitale. II existait déjà lors du siège de Paris par les Normands en 884, et une tradition populaire en faisait remonter l'origine jusqu'à César. Une tablette de marbre incrustée dans la muraille, au-dessus dune porte intérieure, et portant cette inscription Tributum Csesaris, avait donné naissance à cette tradition que rien ne justifie. Souvent modifié, presque totalement reconstruit à l'intérieur en 1506, 1537, 1544 et en 1684, le Chàtelet conserva néanmoins jusqu'à son entière destruction des traces d'une haute antiquité. Trois tourelles rondes, très-élevées étaient reliées entre elles par des constructions de diverses époques. Deux de ces tourelles en pendentif, d'inégale grosseur, protégeaient les deux côtés d'une voûte qui donnait accès dans la ville. Au sommet de la plus forte de ces tourelles, il y avait une galerie environnée d'une balustrade en fer et surmontée d'un toit conique. Cette galerie servait aux gaites, ou gardes de nuit.
La voûte supportait deux étages, au milieu desquels on voyait un cadran couronne d'un écusson aux armes de France. Une grande statue de la Vierge tenant le Christ enveloppé dans son manteau, était sculptée sur la clef de voûte et donnait au Chàte-
let le caractère distiuctif des portes de Paris 1 . Un peu en avaut une colonnettc terminée par une croix reposait sur un piédestal très-orné.
Tel était, au dehors, l'aspect de ce monument célèbre qui, depuis le douzième siècle, devint le siège de la juridiction royale de Paris, et la demeure du prévôt institué par le roi pour veiller sur la ville.
Disons quelques mots de l'origine de cette magistrature, aussi bien que des fonctions et des prérogatives du dignitaire qui l'exerçait. A la fin du dixième siècle, la féodalité triomphante monta sur le trône de France dans la personne de Hugues Capet, comte de Paris. Le nouveau roi confia le gouvernement de son ancien héritage à un lieutenant, ou prévôt, chargé de le représenter. Ce magistrat devint naturellement un des chefs de la capitale et le plus important des officiers féodaux qui y résidaient, comme délégué du seigneur suzerain. Non-seulement il exerça dans le fief particulier de son maître justice haute, moyenne et basse, mais il put encore évoquer à son tribunal bon nombre de contestations soulevées dans les fiefs environnants. Ces prérogatives donnèrent au prévôt de Paris beaucoup de pouvoir; nous voyons qu'en 1060 et en 1067, il comptait au nombre des principaux officiers du roi. Etienne souscrit en cette qualité deux chartes des donations faites à l'église de Saint-Martin des Champs par les rois Henri et Philippe I er2 .
1^ prévôt de Paris était chef de la noblesse et commandait l'arrière ban. Il siégeait de droit aux états généraux comme premier
1. Philippe- Auguste avait fait placer au-dessus des portes de Paris une statue du même genre. Corrozet, dans son livre des antiquités de Paris, assure les avoir vues en 1530; Sauvai, qui écrivait au milieu du dix-septième siècle, dit à ce sujet : « Je « n'en ai pu trouver qu'une, qui est celle de la Porte-aux -Peintres, élevée sur un • pied d'estal contre une maison de la rue Saint-Denis, qui fait le coin d'un cul-de- « sac de la Porte-aux-Peintres. Le propriétaire en a eu tant de soin qu'ayant rebâti sa « maison, pour marquer plus de vénération, il a posé cette figure sur un pied d'estal, « l'a fait peindre et couronner d'un dais, avec celte inscription en lettres d'or en « bas : Cette image était sur l'ancienne porte qui fut abatuc en 1:">35, et a esté mise « ici pour servir de mémoire. Elle est de pierre, plus grande que nature, tient le « petit Jésus entre ses bras, et le regarde amoureusement. Après tout elle ne pass»« « pas pour mal faite , quoiqu'ancienne de pins de quatre cens soixante ans. » {Antiquités de Paris, etc., t. I, p. 31.)
2. Marner, Monasterii Reçali* de compis Pans «te, Historia, in -V J . p. 7, u.
juge ordinaire et politique de la capitale du royaume. Son costume était le même que celui des pairs de France ; il portait un bâton de commandement couvert d'une étoffe d'argent, et marchait escorté de douze gardes, spécialement attachés à son service, qui ne devaient jamais le quitter. Dès l'année 1134, Louis le Gros avait confié au prévôt de Paris la défense des privilèges dont jouissaient les bourgeois de la capitale; et l'on verra plus loin comment il fut chargé par nos rois de sauvegarder les privilèges nombreux qu'ils avaient accordés à l'université. Lui seul pouvait fnire arrêter les étrangers pour dettes. Enfin , la police et le repos de la ville étaient confiés à ses soins. Cette charge ne pouvait jamais vaquer : aussitôt que par la mort du titulaire l'office de prévôt devenait vacant, le procureur général au parlement de Paris en était investi provisoirement. Le roi reprenait le bâton de commandement et le remettait lui-même au successeur, dont il se réservait la nomination. Quand le nouveau fonctionnaire avait reçu l'investiture de sa charge, un président à mortier et quatre conseillers de la grand'chambre se rendaient au Chàtelet, et, faisant asseoir le nouveau magistrat sur le siège surmonté du dais royal, le président lui disait : « Je vous installe dans la charge de prévôt de Paris pour l'exercer dignement au contentement du roi et du public. »
Devenu ainsi progressivement premier officier de justice, le prévôt de Paris exerça un pouvoir sans limite, s'appliquant à toutes sortes d'affaires, principalement quand elles avaient un peu d'importance. Aussi, dès le douzième siècle, cette charge importante excita l'ambition de seigneurs puissants et riches attachés à la maison particulière du roi de France. Anselme de Garlande la possédait en 1 192; il était fils d'Etienne de Garlande, grandmaitre de la maison de Louis le Gros, descendant d une famille illustre, propriétaire d'un fief de Garlande, situé sous les murs de Paris. 3ïais, à raison même de l'importance que cette magistrature conférait à celui qui en était revêtu, le nombre des compétiteurs s'accrut, et leur émulation de plus en plus surexcitée conduisit à la division des fonctions et à la vénalité de l'office ainsi morcelé. Dans les prévôtés d'Orléans et de Paris, on vit plusieurs personnages se partager les attributions civiles et judiciaires de cette magistrature qu'ils avaient prise à ferme.
De 1217 à 1219, par exemple, deux riches bourgeois de la ville de Paris, Philippe Hamelin et Nicolas Arrode, possédaient
cette charge 1 . Dans les années 1231, 1234, 1236, 1239, 1249 et 1253, on ne trouve qu'un seul prévôt qui, suivant l'usage adopté, avait obtenu son emploi aux enchères. En 1255 et 1258, cet emploi appartient de nouveau à deux personnages ; mais saint Louis ayant reconnu tout l'inconvénient qui résultait du système de vénalité appliqué à de pareilles fonctions, déclara la prévôté de Paris charge de magistrature, et lui rendit son premier lustre. Il la remit entre les mains d'Etienne Boileau, membre d'une des bonnes familles de la bourgeoisie parisienne. Etienne Boileau t magistrat sévère et d'une intégrité antique, signala son administration par les établissements réguliers qu'il donna aux différentes corporations de Paris 1 .
Après Éticnnc Boileau, le pouvoir des prévôts de Paris s'effaça devant l'influence croissante des prévôts des marchands. Ceux-ci commencèrent à prendre quelque importance politique sous les règnes de Philippe le Bel et de ses fils. La lutte désastreuse de la France contre l'Angleterre, la captivité du roi Jean, favorisèrent ces empiétements. Alors parut un homme célèbre dans l'histoire de Paris, qui essaya de changer la prévôté des marchands remise entre ses mains en une dictature populaire. Etienne Marcel, issu d une riche famille bourgeoise de Paris, réussit dans ses projets pendant plusieurs mois de Tannée 1 358 ; mais à la fin de juillet, entraîné par les événements, il allait livrer la capitale aux ennemis du Dauphin, lorsque, trahi par plusieurs de ses anciens amis, il périt victime d'une ambition démesurée, suivant les uns , d'un patriotisme trop ardent, suivant les autres 3 .
Peu d'années après la mort d'Étienne Marcel, le Dauphin, qui