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^IJaites silence , seigneurs, au nom de Dieu le juste. 11 n'est pas permis de cacher la science; qui en sait tirer d'utiles leçons est honoré en ce monde et chéri du ciel. Aussi vous lirai-je la vie d'un guerrier dont on doit priser l'histoire : c'est celle de Hugues Capet, qu'on appelle boucher, quoiqu'il sût fort peu de ce métier. Richier, son père, avait bien deux mille livrées de terre dans sa justice lorsqu'il mourut. Orphelin à seize ans, Hugues s'adonna aux joutes et aux tournois, et mena si grand train qu'en moins de sept ans tous ses biens se trouvaient engagés. N'ayant plus ni maille ni denier, menacé de la prison par ses créanciers, auxquels il s'était obligé par corps, il jura que, pour laisser refroidir leur ardeur, il irait se divertir hors du royaume. P. 1-2.
Il se rend donc à Paris , o\x du côté de sa mère 11
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avait des parents ; car la vraie chronique que nous suivons ici rapporte que le père de Hugues , chevalier Orléanais et sire de Beaugency, vivant à la cour du roi Louis dont il était conseiller privé, aima par amour Béatrix, la gente pucelle , et la fit demander à son père, le plus riche boucher du pays. De ce mariage naquit Hugues Capet, que la fortune maltraita dans sa jeunesse, mais que sa beauté fit chérir des dames, dont il était les délices. Leurs bonnes grâces l'exposaient à de grands périls, mais, sa valeur égalant sa beauté, il savait toujours s'en tirer, tant qu'à la fin , réconcilié avec la fortune, par son esprit et par son courage, il devint roi de douce France, et épousa la fille du roi Louis, comme vous l'entendrez, si vous voulez m'écouter. P. 2-4.
Arrivé à Paris, Hugues s'enquiert de la maison du franc boucher Simon, le frère de sa mère, et s'en fait reconnaître. « Beau neveu , dit le bourgeois , il me semble que vous ne tenez point l'état de votre père le baron. — Bel oncle, dit Hugues^ mon père est trépassé, qui me laissa grand trésor et terres à foison ; mais jeunesse m'a tenu sous ses lois : je me suis donné du bon temps, j'ai festoyé, jouté, tournoyé, j'ai hanté noblement, j'ai fait de riches dons, à quoi j'ai tant dépensé que je ne peux plus rester en Orléanais. J'irai servir quelque prince de renom, et suis venu voir, mon oncle, si vous pouviez m'aider à ce be-
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soin. P. 4-5. — Beau neveu, dit le boucher^ vous êtes mon plus proche parent, demeurez céans; je vous apprendrai mon état, et, si vous vous conduisez bien, vous serez mon héritier. — Bel oncle, dit Hugues, j'ai d'autres idées : je ne connais pas la peau de votre marchandise, je ne veux tuer ni boeufs ni pourceaux, ni agneaux ; je serais bien malheureux de croupir dans cet étal. J'ai appris un métier plus noble et plus beau ; je sais revêtir un damoiseau de toutes ses armes, courir à la joute sur un cheval maure, tenir la lance au poing et l'écu de quartier. C'est ainsi que j'ai gagné de riches prix; voilà mon métier : le vôtre n'a pas pour moi la valeur d'un fuseau. Je vous demande seulement chaque mois un bel habit nouveau , un joli faucon et deux lévriers courants; vous pourriez encore y ajouter un ménestrel, car c'est un grand plaisir d'entendre les gracieux accords des instruments. P. 5-6. »
A ces paroles le bourgeois frémit des pieds jusqu'à la tête, (c Quel gaillard! se dit-il à lui-même : s'il demeure ici jusqu'au carême, il me dépensera tout mon bien! h Le prud'homme, sans mot dire et tout pensif, s'assit sur un tonneau. Quand il eut bien pensé, il va à sa huche, y prend un petit sac et le donne à Hugues : « Beau neveu, lui dit-il, je n'ai pas d'hoir plus proche que vous ; mais puisque vous ne prisez pas mon métier et préférez les joutes et les tournois,
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voici deux cents florins , allez servir quelque prince de haut parage. » L'enfant, nanti des espèces, monte à cheval et prend congé de son oncle, qui ne fut jamais plus content qu'en le voyant sortir de sa maison. P. 6-7.
Hugues Capet s'en va en Hainaut, ce pays d'abondance; il y reste plusieurs années, dépensant son argent aux jeux chevaleresques , à festoyer, à courtiser les damoiselles, qui, charmées de ses regards et de ses paroles, ne peuvent lui résister. La fille d'un chevalier redouté devient enceinte de son fait : le père outragé jure la mort de Hugues. Un jour que celui-ci se rendait à un tournoi, il s'embusque avec ses parents dans un pré touffu. Heureusement Hugues était armé : « Traître, lui crie le chevalier, tu as déshonoré ma fille, tu mourras. » Aussitôt quatre guerriers se précipitent sur Hugues, qui plonge son épée jusqu'à la garde dans le ventre du premier, porte au père un coup mortel, et fend la tête du troisième. Le dernier s'enfuit en jetant l'alarme, et Hugues se réfugie dans un bois peuplé de loups, ce Ce pays ne m'est pas bon, se dit-il à lui-même, il me faut quitter ces gens fiers et irascibles; mais que diront Richeut, Agnès et Catherine, elles qui ont refusé des époux pour m'octroyer leurs premières faveurs? Jamais je n'oublierai des passe-temps si doux. Sensible à leurs peines, je m'en console pour moi-même. Ovide, qui
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s'y connaissait , ne dit-il pas qu'un homme doit avoir plusieurs maîtresses ? En quittant celles-ci, j'en retrouverai d'autres ailleurs. » P. 7-10.
Hugues s'en alla en Brabant. Il y demeura un an, menant joyeuse vie et toujours favorisé des dames. La chronique raconte même qu'il y eut maint enfant. Dix de ceux-ci le rejoignirent depuis à Paris, où s'étant signalés par un noble fait d'armes , ils se firent connaître à leur père. En Brabant^ comme en Hainaut, les jaloux lui dressaient des embûches ; mais quand on l'attaquait, il savait bien se défendre. P. lo-i i.
Un jour qu'il cherchait à s'introduire près de la fille d'un riche marchand drapier de Nivelle, voilà que douze hommes bien armés l'assaillent ; Hugues en tue cinq, en blesse autant et met le reste en fuite ; mais il est contraint de se retirer sans parler à la belle éplorée. — Traversant la Hollande, il gagne la Frise. Il avait dépensé presque tout son argent. Malgré les périls qu'il courait, Tentraînement de la jeunesse et les faveurs des dames l'engageaient dans de nouvelles intrigues. Il voulait toujours servir l'amour, dût-on l'en blâmer. C'est folie, dit le sage; mais s'il y a folie, elle est douce et plaisante, et celui qui vit pour le plaisir, qu'at-il besoin de plus? P. 11-12.
Tout en se livrant à ces réflexions, Hugues le bachelier chemine en Frise tant qu'il arrive à Utrecht. Il y trouve Hugon de Vauvenisse, le roi redouté; il
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le salue, fléchissant le genou. «Soyez le bienvenu ici, dit le prince, lui faisant signe de se relever. — Sire, dit Hugues, je suis né en France, j*ai quitté mon pays très-jeune; le peu que j'avais, je Tai tout dépensé. Prenez-moi à votre service, noble roi^ car à servir les bons un homme se fait priser. Je sais revêtir un prince de ses armes et l'accompagner à la bataille. — Vassal , répond le roi , je vous retiens près de moi en Phonneur de la France, où j'ai tant d'amis. » Hugues sut gagner les bonnes grâces des grands et des petits. Il était si bien fait de corps et si plaisant 9n ses dits qu'il ravissait le cœur des dames et des pucelles. Il aima une cousine du roi, lequel connut cette intrigue et s'irrita tellement qu'il ordonna de saisir Hugues. Il voulait le faire pendre, si la reine n'eût pris sa défense. « Bon roi, dit-elle, un tel jugement vous pourrait bien damner. Ce damoiseau aurait-il osé penser à si noble dame, si elle ne l'eût encouragé ? Souvent elle le mandait dans sa chambre, et se plaisait à rire avec lui et à l'embrasser. Le vassal s'enhardit, il happa une proie si facile. A-t-il mérité si grande peine pour un fait aussi excusable ? Il vous a servi longtemps, vous n'avez point à votre cour de plus vaillant bachelier; si vous ne le gardez pas auprès de vous, congédiez-le après l'avoir récompensé. On vous blâmerait de le faire mettre à mort; votre cousine seule est coupable. Souvenez-vous d'Isabelle de Monder ,
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de Marie et de tant d^autres que je pourrais nommer : vous jouiez avec elles dans votre jeunesse; vous n'eussiez pas voulu alors qu'un homme fût mis à mort pour avoir aimé une dame! » P. 12-15.
Le roi aimait Hugues, ces paroles le touchent; mais le déshonneur de sa cousine le décide. Il dit que Hugues doit mourir. Les pairs refusent de le condamner. Le roi s'emporte à ce point que, tirant sa dague, il la lance à Hugues ; celui-ci esquive le coup. On favorise sa fuite, il monte à cheval et gagne l'Allemagne, jurant qu'il s'en revanchera. Il le fit en effet, car depuis il tua le roi Hugon devant Paris, où il était allé au secours de Fedry. P. 15-16.
Hugues chevauche donc en Allemagne. Dans une épaisse forêt, il rencontre six larrons qui, ayant surpris et pillé un castel , en amenaient une pucelle, fille du comte Sauvage, et se préparaient à lui faire violence. A ses cris, Hugues accourt. Saisi de pitié, il pique son destrier, perce un des larrons de sa lance, puis tire son épée, qui s'appelait Constance, tranche le bras d'un autre larron et par sa valeur vient à bout des six. « Damoiselle, dit-il, que Dieu vous sauve d'affliction ! D'où êtes vous ? Parlez moi sans crainte. — Sire, répond la belle, je suis fille d'un noble comte; si vous me ramenez chez lui sans dommage, vous vous conduirez en preux chevalier. » Hugues le lui promet, mais, regardant la pucelle, il s'en éprend.
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«Que de plaisir avec elle ! se dit-il; mais il m'en a trop coûté déjà de m'être abandonné à Pamour, ^nieux vaut m'en priver : je rendrai cette damoiselle à son père. » P. 17-18.
Hugues, dans cette résolution, cheminait à travers la forêt, en devisant avec la pucelle, lorsqu'il rencontre le comte, qui, transporté de joie, se jette au col de sa fille. Elle lui apprend comment Hugues, la délivrant des brigands, a sauvé son honneur. « Que Jésus-Christ, s'écrie le comte en prenant la main de Hugues, me fasse la grâce de vous rendre ce bienfait au double ! » C'est ce qui arriva depuis, comme vous le verrez dans la suite de ce récit. Le comte conduit Hugues chez lui, le régale pendant quelques jours avec ses amis , et à son départ le comble de riches présents. P. 18-19.
En ce temps-là, les Arabes étaient entrés en France, conduits par le roi Gormont et par Isembart, qu'on nommait Margaris. Ils arrivent au pays de Ponthieu. L'empereur Louis les défait dans une bataille où périrent cent mille Turcs, avec Isembart et Gormont. Louis s'y donne tant de peine qu'il tombe malade; il va ensuite à Metz avec Savary, comte de Champagne. La reine Blanchefleur et Marie sa fille s'y rendent également. Le roi ne tarde point à mourir; ses médecins déclarèrent qu'il avait été empoisonné. Savary fut soupçonné, mais on n'osa
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point Taccuser. Il devint Tobjet de la haine de la reine et des seigneurs qui l'accompagnaient. P. 19-20.
On enterra le roi à l'abbaye de Saint-Arnoult. Deux mois après, un prince d'Allemagne émut un grand trouble ; le plus fort voulait se saisir de l'Empire. La reine^ effrayée, se réfugie à Paris. Le comte Savary réunit à Montmirail ses parents et les consulte sur le projet qu'il a formé d'aller demander à la reine sa fille en mariage. « Nous irons avec vous , lui disent- ils; vous aurez le sacre à Reims et la couronne à Paris ! » Mais il ne l'obtiendra point si Dieu sauve Hugtîes Capet au fier courage. Il venait de se rendre à Paris chez son oncle. Celui-ci, ébahi de sa grande beauté, veut entendre le récit de ses aventures etl'engageà demeurer avec lui. « Vous me ferez honneur, lui dit-il; je suis assez riche pour vous maintenir convenablement; j'affranchirai vos terres, vous pourrez faire un riche mariage. » P. 21-23. Hugues accepte les offres de son oncle; quant à se marier, il n'en a nul désir, si ce n'est à telle dame dont lui viennent honneur et richesse. Le mariage est souvent périlleux, mais c'est un grand plaisir que d'aimer secrètement; c'est le mobile des hauts faits et des nobles actions : il veut y consacrer sa jeunesse. P. 23-24.
Cependant le comte Savary et Fedry son frère , accompagnés du duc de Bourgogne , de maints princes et de mille chevaliers , arrivent à Paris. Ils se rendent
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au palais et y trouvent la reine qui pleurait son seigneur. c( Le roi Louis est mort , lui dit le comte, que Dieu sauve son âme! Vous avez une fille de lui, Marie, héritière de France; il faut qu'elle épouse un prince noble et puissant pour tenir tel royaume. Or nul n*est plus riche que moi ; je suis à marier, et n'aurai jamais d'autre femme que votre fille; donnez-la-moi et je l'épouserai. Dites moi, dame, ce que vous en pensez ? » La reine répond qu'elle ne peut lui donner sa fille sans consulter ses parents , les pairs de France et les bourgé'ois; que sa fille se conformera à leur décision. Le duc de Bourgogne insiste en faveur de Savary. ce Mieux voudrais être morte, s'écrie Marie, que d'épouser l'empoisonneur de mon père ! » Savary cherche inutilement à se justifier. Fedry lui propose d'enlever la princesse , quarante chevaliers se lèvent à cet appel. La reine se jette à leurs pieds : ce Ma fille n'est qu'un enfant, dit-elle; je suis prête à faire ce que vous désirez ; laissez-moi seulement m'entendre avec mes francs bourgeois . Retirez-vous et revenez demain , cette affaire sera réglée. » — Assentiment de Fedry et des barons , qui s'en vont satisfaits. P. 24-29.
La reine mande au palais dix chevaliers sages et avisés. Ils lui conseillent de convoquer les bourgeois de Paris, d'exposer sa situation et de réclamer leur appui. Nul doute qu'ils ne soient disposés à défendre
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la reine ; par ce moyen on pourrait tenir jusqu'à ce qu'il arrive des secours d'ailleurs. P. 29-30. Les principaux bourgeois sont appelés : Simon et son neveu Hugues Capet sont les premiers mandés. Discours de Blanchefleur, qui s'évanouit. Hugues la relève et lui promet que les bourgeois se réuniront en tel nombre qu'ils sauront maintenir ses droits. P. 30-3 1 . L'assemblée se sépare. Le lendemain, Savary monte au palais accompagné de ses barons et suivi d'un immense et riche cortège. « Dame reine, dit-il, avezvous songé à la réponse que vous nous devez aujourd'hui? — Baron, dit Blanchefleur, j'ai mandé les bourgeois de la cité pour ratifier notre accord. » Les bourgeois tiennent conseil: l'un d'eux, partisan de la paix, approuve le mariage de Marie avec le comte de Champagne. — Hugues Capet s'y oppose, et, encouragé par l'assentiment de son auditoire : ce Je vous jure Dieu, leur dit-il, qu'avant vêpres sonnées, je ferai telle chose à l'honneur de la France et au nôtre, qu'on en parlera encore mille ans après notre mort!» P. 31-34. Il les engage à revêtir les hauberts sous leurs habits. Les bourgeois vont s'armer à leur logis et reviennent tous ensemble au palais. Hugues marchait à leur tête, cachant sa bonne épée sous son manteau. A la vue de la reine et de sa fille éplorée : « Savary de Champagne , s'écrie-t-il , c'est trop grande folie que de venir
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faire pareil éclat en ce palais ! Vous voulez épouser la fille du roi que vous avez empoisonné 1 vous méritez plutôt d'être pendu à un saule. Vous descendez bien de la race de Ganelon; jamais nous ne vous reconnaîtrons pour roi ni seigneur , mais, si Dieu le permet, vous allez recevoir votre récompense ! » — De sa lame étincelante Hugues fend la tête de Savary. ce Frappez, bourgeois! s'écrie-t-il , j'ai commencé le combat. » P. 34-36.
Vous eussiez vu les bourgeois frapper sans pitié comtes et vavasseurs. Fedry et le duc de Bourgogne se sauvent épouvantés. — Massacre des Champenois. Plus de cent chevaliers gisent sur le carreau ; les félons s'enfuient hors de Paris comme une meute effrayée, ce Ma fille, dit la reine, vous n'aurez point pour mari le comte déloyal, car son museau est fendu jusqu'au menton. C'est ce beau damoisel qui l'a ainsi traité; je ne sais qui il est. — Dame, répond le sire de Gonesse , c'est Hugues le boucher : il croit être à l'étal, car il les tranche comme lard ou pourceaux. » P. 36-37.
La noble reine rend grâces à Jésus-Christ, elle s'approche de ce lieu de carnage, cf Dame, s'écrient les bourgeois, vous voilà bien vengée de ce fils à putain qui voulait épouser votre fille Marie ! » Blanchefleur tend la main à Hugues, qui s'agenouille et ôte son heaume; elle se sent touchée de sa beauté, ce Bel et
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doux ami, lui dit-elle, je vous donnerai Taccolade de chevalier, et désormais vous serez mon champion. Vous avez tué Savary : si vous sortez de bas lignage, votre maintien ni vos actions ne sont point d'un vilain.» P. 37^38. Remerciements de Hugues. Les bourgeois rentrent chez eux. On enterre Savary et ses gens. La reine se sent rassurée ; mais , si Dieu ne lui vient en aide, de grands périls la menacent. P. 38.39.
Le comte Fedry s'en retourne en Champagne ; le duc de Bourgogne chevauche avec lui. « Hélas! ditil, Savary, tu as fait mauvaise besogne! mon cœur saigne de ta mort. Quel mal nous ont causé les bourgeois de Paris! — C'est vrai, répond Fedry, j'aimerais mieux mourir que de ne pas m'en venger. Réunissons nos lignages d'Allemagne à tous les barons de France; allons assiéger Paris avec cent mille hommes, détruisons la cité; si la reine est prise, faisons-la brûler sur un bûcher ! » Fedry écrit de Châlons à tous ses amis comment la reine a fait traîtreusement tuer à Paris le comte Savary, qui lui demandait loyalement sa fille en mariage ; il fait venir d'Allemagne soixante mille combattants. Le duc de Bourgogne en rassemble autant, car les barons de France se déclarent contre la reine. Ils la blâmaient du meurtre des princes; ils étaient indignés de l'insolence de ces bourgeois si fiers de leurs ri-
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çhesses, et qui , par des prêts usuraires, devenaient possesseurs des fiefs et des châteaux. P. 39-41.
Les Parisiens s'alarment à cette nouvelle. La reine, par le conseil de ses barons, appelle à son aide tous ses sujets et ceux de son lignage qui sont encore vivants (car Aymeri son père, Ernault et Guibelin , Bernard de Brabant, et Garin d'Anséune, ont été occis devant Narbonne par les infidèles, et Guillaume s'était retiré dans un désert). Blanchefleur envoie un messager à son frère Aymer. Le messager arrive à Venise, y trouve le jeune Drogon, fils d'Aymer, avec Beuve, roi de Tarse. Drogon venait de rassembler trente mille hommes pour venger sur le Soudan la mort de son père. Il se décide à secourir la reine sa tante, et s'embarque avec Beuve. Que Dieu les conduise ! Avant leur arrivée, Blanchefleur sera en grand émoi, car Fedry, avec les hauts barons de France, réunis aux Allemands, aux Frisons, aux Autrichiens et aux Bavarois, s'approche de Paris. La reine, effrayée, envoie partout ses lettres et ses messagers ; mais plusieurs de ceux qu'elle avait mandés, et qui étaient parents de Savary, prennent parti pour lui. D'autres, mal disposés, s'abstiennent de se prononcer. Les comtes de Soissons, de Dammartin, d'Évreux, de Vermandois, de Touraine et de Beauvais, répondent seuls à l'appel de la reine. P. 41-47. Paris est assiégé par plus de cent mille hommes; à
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peine le comte de Dammartin, connétable de la reine, peut-il en mettre quatre mille en bataille. Il refuse de faire une sortie par défiance des bourgeois. Hugues Capet finit par l'y décider. — Huées des Champenois à la vue de leur petit nombre. Une rude mêlée s'engage. Exploits de Fedry et du connétable. Après avoir tué trois mille ennemis, les Français reculent, accablés par la multitude des assaillants. Le comte de Dammartin, blessé et renversé, allait être tué ou pris; Hugues Capet change la face du combat et délivre le connétable, qui avoue loyalement ses torts. Hugues protège la retraite, devenue difficile; il fend la tête au duc de Berry et fait prisonnier le comte d'Etampes à la porte de Paris. P. 47-S5- Le connétable dit à Hugues : « Je dois vous aimer plus qu'homme au monde, car aujourd'hui vous m'avez deux fois sauvé la vie; plût à Jésus- Christ que vous fussiez couronné roi de France et que vous eussiez pour épouse l'héritière du royaume ! Vous sauriez maintenir ses droits contre tous, car je ne connais point de plus vaillant bachelier que vous. » Hugues conduit son prisonnier à la reine. La foule criait : « Paris à Hugues le boucher ! » Blanchefleur accourt; elle demande au connétable ce que signifient ces cris. « Ils acclament, répond-il , ce bourgeois qui a défait vos ennemis, tué le duc de Berry et m'a sauvé deux fois la vie. — Que Dieu vous rende, dit la reine à Hugues, Hugues Capet. /i
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tout le bien que vous m'avez fait! » Elle le prend par la main et le conduit au palais. La pucelle Marie regarde Hugues et se prend à Taimer. « Plût à Dieu, se dit-elle, avoir un tel homme pour mari! Onques n'en vis plus beau. » P. $5-59. Les tables sont dressées; Hugues et le connétable y prennent place. Blanchefleur ne se lasse pas de regarder Hugues Capet, tant il lui plaît. — Le vœu du paon: Hugues jure qu'il ira le lendemain tuer, au milieu de leur camp, les principaux chefs des ennemis. — La reine, effrayée, le lui défend ; elle fait fermer les portes de Paris : les gardes, à peine de leur vie, ne laisseront sortir personne. Hugues Capet, trompant leur vigilance, parvient à franchir les murs de la ville, et s'avance tout armé vers le camp des assiégeants pour accomplir son vœu. P. 59-68.
Le connétable, aussitôt qu'il est averti de sa fuite, fait armer tout son monde pour aller à son secours. Hugues cependant chevauche à travers les tentes des ennemis. Il reconnaît au blason de Frise le pavillon du roi Hugon; le désir de la vengeance précipite sa marche. A ce moment Talarme était donnée au camp par la sortie des Parisiens; Hugon de Vauvenisse achevait de s'armer. Hugues Capet entre dans sa tente, le défie et lui fend la tête jusqu'au menton. Un affreux tu multe s'ensuit. Hugues, assailli de tous les côtés à la fois, frappe ceux qui l'approchent; mais, bientôt
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accablé par le nombre et blessé, il allait succomber, lorsque le comte Sauvage, qui Ta reconnu, lui crie de se rendre s'il ne veut être occis. Hugues lui remet son épée. Le comte le mène à sa tente, assurant le duc d'Autriche qu'il le fera garder et remettre à Fedry, à son retour^ pour être pendu, ce Ami, dit-il ensuite à Hugues, vous avez sauvé ma fille, je veux m'acquitter envers vous. » Après lui avoir fait quitter son blason, le comte le confie à son écuyer qui doit le reconduire à Paris. A peine hors du camp^ ils voient la bataille que les Parisiens, guidés par le connétable , livraient aux Champenois. Ces derniers les pressaient vivement et les faisaient reculer toujours davantage. Hugues veut renvoyer l'écuyer du comte Sauvage ; mais celui-ci insiste pour l'accompagner. Ils se jettent tous deux dans la mêlée. En ce moment le connétable , entouré d'ennemis, sonnait du cor pour rassembler ses gens, Hugues frappe mortellement de sa lance le comte de la Roche ; puis tirant son épée, il fait un grand carnage des Champenois. Les Parisiens se réjouissent de ce secours inattendu ; le connétable s'écrie qu'il ne vit jamais porter de si rudes coups qu'à Hugues le boucher. Use précipite vers lui : « Vassal, qui êtesvous.? dites-le-moi. — Je suis Hugues votre ami, je viens d'accomplir mon vœu. » Le connétable fait sonner la retraite. Hugues, resté le dernier, soutient le choc des assaillants. P, 68-81.
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Rentré dans la cité, il se dépouille de son heaume. « Que Dieu vous conforte ! s'écrient en le voyant les Parisiens; tant que vous vivrez, nous n'avons rien à craindre. » Hugues arrive au palais; le connétable et tous les comtes du parti de la reine rendent témoignage de ses hauts faits. P, 82.
Blanchefleur demande à Hugues de lui raconter comment il a pu sortir de Paris et ce qu'il a fait depuis. P. 83. Au récit de la mort du roi Hugon, frappé dans sa tente au milieu des siens, la reine se signe la face, tout le monde est saisi d'admiration. « Quel homme! disent-ils. Plût à Dieu qu'il épousât la pucelle aux cheveux blonds et qu'il possédât le royaume de France; il sauroit bien le défendre contre nos ennemis. » Touchée de la beauté de Hugues, la reine se disait : « Pourquoi ce vassal n'est-il pas de haute extraction } Personne ne peut lui être comparé ; mais on me blâmerait trop de songer à lui. » P. 83-85.
Triste et courroucé , Fedry se plaint de ses pertes au duc de Bourgogne. « Il y a, répond le duc, un vassal qu'on appelle Hugues, qui nous fait seul plus de mal que tous nos ennemis; c'est lui qui a soulevé les Parisiens lorsque Savary fut tué. — C'est vrai, » dit Fedry. A ce moment surviennent dix chevaliers; ils demandent vengeance du meurtre du roi Hugon, leur sire. Fedry fronce le sourcil. « Quel est l'auteur de cette trahison .î^ s'écrie-t-il. — Seigneur, c'est un vas-
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sal nommé Hugues, qui nous est bien connu, car il a servi longtemps à notre cour. Le comte Sauvage le tient en sa prison; faites pendre ce traître. — Allez le quérir, dit Fedry, je ne mangerai point qu'il ne soit pendu. — Ne jurez pas ainsi, dit le comte Sauvage : je l'avais donné en garde à mon écuyer, il s'est sauvé avec lui. » — A ces mots, Fedry pense perdre le sens, tant il a le cœur marri. « Tous mes malheurs, s'écriet-il^ m'arrivent par cet homme ; il a tué mon frère Savary; comment pourrai-je m'en saisir .«^ — Sire, dit le duc de Bourgogne , faites connaître à la reine que si elle s'engage à vous livrer ce traître et à vous donner sa fille, vous épargnerez les Parisiens. Affaiblis par la famine, ils vous obéiront, j'en suis certain.» P. 85- 88. Fedry suit le conseil du duc, il envoie à Paris, Guillaume de Vertus. — Celui-ci s'acquitte de son message : — « Noble reine, dit-il, donnez votre fille en mariage au comte de Champagne , livrez-lui en même temps celui qui a tué Savary son frère, et qui égorgea dans sa tente le roi Hugon; mon seigneur vous pardonnera , autrement jamais il ne fera la paix avec vous, et il détruira cette ville quand il l'aura prise. — Ami, dit la reine, voici ma réponse : D'abord ma fille n'épousera jamais l'empoisonneur de son père; ensuite j'aurais grand tort de lui abandonner ce vassal qui m'a si vaillamment secourue. Dites lui cependant qu'on l'enverra à son camp et plus tôt qu'il ne voudra. »
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P. 88-90. — Le messager retourne au camp et rapporte la réponse de la reine. Fedry ne peut maîtriser son courroux; il jure de se venger.
Blanchefleur aimait Hugues; elle admirait sa valeur et sa beauté , mais il lui manquait une illustre naissance; aussi la honte la forçait-elle à comprimer ses sentiments et elle éproavait les angoisses d'un amour combattu. — La jeune Marie la trouve étouffant ses soupirs. « Qu'avez-vous, Ma dame? lui ditelle ; sentez-vous quelque mal ? — Non , répond la reine, je songe aux peines que nous causent nos ennemis; cependant ils ont été bien reçus par Hugues le boucher! Combien n'en a-t-il pas tués? La nature l'a comblé de ses dons; s'il était de haut lignage, il serait digne d'être roi; mais il n'en est pas ainsi. N'était la crainte des railleries, je le prendrais volontiers pour mari. — Dame, répond la pucelle, j'ai dix-sept ans accomplis, il me faut épouser un seigneur capable de soutenir la guerre et de gouverner le royaume, je n'en connais point de plus preux ni de plus beau que Hugues Capet ; laissez-le-moi, Madame, je vous prie, et prenez-en un autre. » — La reine hésita longtemps. — «Ma fille, dit-elle enfin, vous vous souciez peu d'autrui pourvu que vous fassiez ce qui vous plaît. Je ne vous reproche point d'aimer Hugues; quanta moi, il ne m'appartient plus d'aimer : veuve de l'empereur, on me blâmerait d'épouser quelqu'un d'in-
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férieur à lui. Je ne me remarierai jamais ; mais loin de pouvoir haïr Hugues, je veux le récompenser. » Blanchefteur le fait appeler : « Hugues, lui dit-elle, pour m'acquitter envers vous, je vous donne le duché d'Orléans ; recevez Taccolade de chevalier ; rien ne vous manquera pour soutenir votre rang. » — Hugues remercie la reine et se jette à ses pieds. — ce Voulezvous, dit Blanchefleur, recevoir l'accolade de ma fille ou de moi ? — Dame, fait Hugues, puisque vous m'en laissez le choix, que votre fille me la donne : ce sont ses ennemis que je dois combattre, ses droits qu'il me faut défendre. — Vous l'aurez, par ma foi, »dit Marie en lui donnant l'accolade avec grande affection. P. 90-95.
Les rois Drogon et Beuve se sont embarqués à Venise avec trente mille vassaux ; ils descendent à Harfleur et s'acheminent vers Paris , que Dieu les conduise ! Fedry ne laijsse aucun repos aux assiégés. Le duc d'Orléans les défend vaillamment; aussi sa renommée s'étend-elle au loin. On ne parle plus partout que de l'illustre boucher. Pendant son séjour en Brabant et en Hainaut , il avait eu des enfants de plusieurs dames de ces pays ; celles-ci décident leurs jeunes fils à aller à Paris trouver leur père. — Les enfants se mettent donc en chemin. — A Senlis, le hasard les réunit tous dans la même hôtellerie. Ils étaient dix, nés chacun de mères différentes; ils se reconnaissent pour frères et se rendent ensemble à Paris. — Une
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fois arrivés , ils pensent faire peu d'honneur à leur père, s'ils se montrent à lui comme des truands ; ils songent donc à se procurer des armes. — Richier, l'un deux, s'y oppose seul et déclare que pour lui il ne veut s'armer que de vin : il reste donc à l'hôtellerie. — Les neuf autres enfants font bourse commune et s'achètent des armures. Quand ils les ont revêtues : « Il nous faudrait à chacun un cheval , dit Henri; sortons de la cité et cherchons aventure, peut-être démonterons-nous quelque chevalier bourguignon , et chacun de nous ayant conquis son destrier, nous pourrons nous présenter devant notre père avec plus d'assurance. » Cependant ils s'inquiètent de leur frère Richier qui est resté à s'enivrer. — « Laissons-le , dit Henri, il se ferait tuer et ne pourrait que nous nuire.» Mais Henri se trompait; avant soleil couché Richier leur donnera tel secours qu'ils auront leurs vies sauves. Les enfants sortent de Paris et se dirigent vers Montmartre. Là, au dessous de la colline, se trouvait la fontaine où fut décollé saint Denis. Dix chevaliers s'y rafraîchissaient au pied d'un arbre aux branches duquel ils avaient attaché leurs montures. Henri les aperçoit : ce Frères, dit-il, songez à bien frapper; il nous faut conquérir ces chevaux et ces armes. » Les enfants se précipitent entre les chevaliers et leurs destriers ; un rude combat s'engage des neuf contre les dix. P. 95- A ce moment, les Bourguignons attaquaient Paris.
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Hugues Capet faisait donner l'alarme et le connétable se disposait à sortir par la porte Saint-Denis. — Les enfants de Hugues s'escrimaient contre les chevaliers et Richier buvait de son vin clair. Au bruit qui s'élève, il se souvient de ses frères, et saisissant une énorme massue qu'il trouve par hasard dans l'hôtellerie, il sort de la ville et court à travers la campagne. Il entend retentir le cliquetis des épées du côté de Montmartre ; il s'avance dans cette direction et aperçoit ses frères. — Ils avaient mis à mort deux chevaliers; mais les autres les pressaient si vivement qu'ils ne pouvaient plus résister. — Richier, armé de sa massue, abat d'abord trois chevaliers ; les autres sont bientôt défaits et renversés. — Les enfants embrassent leur frère. — « N'avais-je pas raison de vous dire, s'écrie Richier, qu'il n'est point d'arme meilleure que le vin clair? » Les enfants se parent des belles armures des chevaliers et montent sur leurs destriers. P. 107-109.
Parlons maintenant de Drogon et de Beuve de Tarse. — Ils sont arrivés à Saint-Cloud. — Drogon dit à Beuve : ce Restez ici , beau frère ; moi , sous l'habit d'un pèlerin, j'irai à Paris parler à Blanchefleur ma tante, et reconnaître en même temps l'armée du comte Fedry. » P. 1 09-1 10. Drogon, déguisé en pèlerin, s'achemine vers Paris; il traverse le camp des Champenois et admire leur riche équipage : « Défaire de pareilles troupes, se dit-il,
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serait chose bien difficile. » — On lui montre le pavillon de Fedry; il y entre et, s'agenouillant devant le comte : « Noble sire, dit-il, octroyez-moi votre aumône; j'ai été au saint Sépulcre et je suis resté longtemps prisonnier à la Mecque. — Pèlerin, répond Fedry, que Jésus vous assiste! j'aurai soin de vous; mais d'oii venez-vous maintenant? — J'arrive directement de Venise. Aymer en était seigneur ; les païens l'ont occis, son fils a hérité du royaume. )> Fedry en l'écoutant s'assombrissait : « Je n'ai point fait grande perte, dit il, à la mort d'Aymer; il était frère de la reine que je hais si fort et dont je me vengerai le plus tôt que je pourrai. — Sire, répond Beuve, que Dieu vous le permette autant que je le désire ! » L'heure du dîner arrivée , on dresse les tables. Fedry s'assied au milieu de ses barons: une place est donnée au pèlerin, qui n'avait guère envie de manger ; mais avant qu'il sorte de la tente du comte, il y verra telle scène qui le frappera d'épouvante. P.
Nous avons laissé les enfants de Hugues occupés à revêtir les armes et à monter les destriers des cheva liers vaincus. « Si vous voulez m'en croire, dit Henri à ses frères , nous ferons quelque chose dont on parlera encore dans mille ans : entrons hardiment dans le camp des ennemis. Ils ne peuvent nous reconnaître, et si nous parvenons jusqu'à la tente de Fedry , je jure
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Dieu que je vengerai le monde de lui. » Les dix frères approuvent le projet de Henri; ils chevauchent au milieu des tentes. On leur indique celle de Fedry. Quatre d'entre eux restent en dehors, gardant les destriers ; les six autres pénètrent dans le pavillon et surprennent Fedry à table. « Que Dieu confonde le comte de Champagne, s'écrie Henri, et tous ceux qui veulent affliger la reine ! Ils vont, s'il plaît au roi Jésus, recevoir leur salaire ! » En même temps il tire son épée et va frapper Fedry ; mais le comte de Braine se jette au-devant du coup, en quoi il fait une folie, car Henri lui fend le chef jusqu'au menton. — Fedry rougit comme un charbon ardent et recule épouvanté. Ses gens se pressent autour de lui et assaillent les enfants. — Ceux-ci se défendent en redoutables champions. — D'un revers de son épée, Richier fait voler la tête du chambellan du comte dans le plat où Drogon dépeçait un chapon. Quand Drogonlavit, point n'eut envie de rire, mais d'un coup de son bourdon il la rejeta derrière lui. — Au milieu de la confusion et du vacarme, les enfants de Hugues égorgent sans pitié tous ceux qui se trouvent dans le pavillon. — Plus de cent chevaliers se précipitent à la fois au secours de leur seigneur. — Les frères, las de frap-^ per, se retirent en bon ordre. — Drogon admire leur audace et sort de la tente. — Plus de vingt chevaliers avaient été occis , et Fedry était blessé en plusieurs
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endroits. — Les enfants sont remontés sur leurs chevaux; sans doute ils eussent été tués ou pris, si le connétable et Hugues n'eussent à ce même moment assailli le camp. — Drogon les rencontre. — 11 leur apprend ce qui vient de se passer dans la tente de Fedry. — ce Taisez-vous, truand, répond le connétable; espérez-vous nous tromper avec de pareilles bourdes ? Tous nos barons sont avec nous. Qui croit en tel pèlerin n'a pas de sens pour deux noix ; ce n'est qu'un espion et un coureur de bois. » P. 112-117. A ces mots, Drogon se tint coi. -— « Par ma foi, dit-il , on ne prise les gens qu'à leur fortune. C'est mon pauvre habit qui m'a attiré ce traitement; aussi comme pèlerin je me tairai; mais demain dans ma tente je parlerai en roi. » — Drogon s'en va à Paris, où on le laisse entrer. Cependant la bataille continue. Hugues avec le connétable poursuit les Champenois jusqu'à la tente de Fedry. — Là il voit combattre ses dix enfants, qu'il ne connaît pas encore. — Ils étaient vivement pressés ; le secours qui arrive leur permet de se rapprocher de l'armée de Paris. « Voilà , dit Hugues en riant, ceux dont nous parlait le pèlerin ! » Appelant Henri : «Qui êtes-vous? lui dit-il, vous avez fait grande prouesse. — Sire, répond Henri, vous le saurez plus tard au palais de la reine. Mon père y est souvent, on me l'a dit du moins, car je ne le connais pas. — Ami, dit Hugues, heureuse la mère qui
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vous a porté ; heureux, s'il vit encore , le père qui vous a engendré. » P. ii 8- 119.
Le nombre des assaillants grossit toujours. Le connétable se décide à faire sonner la retraite; les Parisiens rentrent dans la cité. — Hugues, le connétable et les principaux seigneurs, se rendent au palais. Drogon les y a devancés , et s'est fait connaître à Blanchefleur. Paré de riches vêtements qu'elle lui a donnés, il raconte à sa tante son déguisement, ce qui s'est passé dans le pavillon de Fedry, et les prouesses merveilleuses des dix enfants. — A ce moment il les voit entrer. «Francs damoiseaux, dit-il, approchez que je vous présente à la reine. — Dame, je vous recommande ces enfants, car onques ne vis plus preux à donner horions. — Par ma foi , répond la reine, nous les récompenserons. D'où êtes-vous, enfants? — De plusieurs pays, dit Henri; nous sommes dix frères de dix mères différentes, mais d'un seul et même père que nous ne connaissons point. Il s'appelle Hugues Capet.» Ace moment entre Hugues, qui entend ces paroles. « Par ma foi, duc d'Orléans, vous avez été dans votre jeunesse, dit la reine, un bon compagnon : regardez vos dix fils, ce sont de beaux nourrissons! » Hugues, un peu honteux, répondit : « Dame, je ne le nierai point, j'ai toujours servi l'amour, j'ai courtisé maintes damoiselles, et si nature a voulu que j'aie engendré ces écuyers, j'en rendrai grâce
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à Dieu et je les chérirai, s^ils me prouvent qu*ils sont véritablement mes enfants. » — - Henri et ses frères justifient de leur naissance. — Hugues les reconnaît publiquement pour ses fils et les embrasse avec tendresse. On entendait murmurer parmi la foule : ce II est bien vrai que bon chien chasse de race. Il suffit de les voir; par leur beauté, par les coups qu'ils ont portés, ils ressemblent à leur père. » Drogon rappelle qu'il leur a promis un don et propose de leur donner l'accolade de chevalier. P. 1 19-124.
Après la fête qui suit cette cérémonie , le roi Dro gon réunit les barons en conseil. « Il ne s'agit point, leur dit-il, de s'amuser; préparez vos gens, je vais retourner à mon camp. Mercredi matin , je ferai marcher mes troupes contre nos ennemis.» Le lendemain, Drogon se rend droit àSaint-Cloud. Chemin faisant, il songe à Hugues, à sa grande beauté, à la douceur de son langage, à ses dix bâtards aussi fiers que des dogues. ccOnquesne vis, se dit-il, plus noble paladin: il n'est homme plus hardi au monde. Il serait digne d'une couronne d'or fin; je lui ferai épouser Marie ma nièce. Il pourra se vanter que je lui ai donné la plus noble orpheline qui règne aujourd'hui en deçà de la mer; car d'un côté elle descend de Pépin, et de l'autre, elle est issue de la race de Garin. II mérite bien un sort pareil, car il est bel et bon, et s'il ne sort pas de hautJignage, aie bien prendre, tout pauvre
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petit ne descend-il pas d'Adam , Bilart comme Justin ? » — Drogon arrive à Saint-Cloud ; il y trouve son armée, qu'i lavait confiée à Beuve. Le roi le reçoit dans sa tente et lui demande ce qui se passe à Paris , ainsi que des nouvelles de la reine et de Marie la pucelle. Drogon lui raconte son entrevue avec le comte Fedry, le coup de main des dix bâtards, les aventures et les exploits de Hugues Capet. — Beuve s'étonne de toutes les choses merveilleuses qu'il entend; il ne peut se lasser d'interroger et d'écouter Drogon. Celui-ci réunit ses barons. « Nous partirons demain , leur dit il, car Hugues Capet sortira mercredi de Paris avec le connétable et toute l'armée de la reine. Nous attaquerons Fedry par derrière : il se trouvera ainsi placé entre nous et les Parisiens. » P. 124-130.
Les barons approuvent ce projet; mais un espion part subitement du camp, s'en va à l'armée de Fedry, trouve le comte dans son pavillon et le salue en lui disant des paroles qui auront de funestes suites, comme vous le saurez , si vous voulez m'écouter. — Fedry accueille gracieusement le nouvel arrivé, car il le connaissait bien. — a Apprends-moi, dit-il, ce qui t'amène ici ? — Volontiers, sire. Faites veiller vos gens, et restez armé; vos ennemis sont du côté de Saint-Cloud. Là est Drogon, le fils d'Aymer, qui amène avec lui cinquante mille barons ; vous aurez bataille avant jeudi. Là est également Beuve de Tarse :
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d'ici à Brindes il n'y a meilleur chevalier. » A cette parole, Fedry s'attriste; mais il jure Dieu qu'il les attaquera promptement. Il appelle les comtes de Blois et du Perche , le comte de Grandpré, le duc de Bourgogne et Asselin son fils. « Seigneurs, leur dit-il , allez à Saint-Cloud, empêchez l'ennemi de passer le pont. Vous y aurez bataille ; mais tenez-vous si serrés que l'on ne puisse ni vous mater ni vous déconfire. » Les barons chevauchent droit au pont, bannière déployée, chacun lance sur feutre ou la hache à la main. Ils étaient quinze mille en une seule troupe. Drogon, informé de leur approche, crie : (nAux armes ! » Aussitôt Beuve s'avance sur la rive opposée avec la moitié de l'armée et range ses troupes en bataille dans la prairie. — Drogon demeure de l'autre côté du pont et s'embusque avec ses gens de manière à ne pas être vu. — Le duc de Bourgogne et les autres comtes font sonner les trompettes; le comte de Grandpré pique son destrier et galope en avant de sa troupe. — Beuve de Tarse, par une feinte habile, se jette à travers les ennemis et réussit à les rompre et à les disperser. — Il rencontre sur la chaussée le comte de Grandpré, qui, désarçonné d'abord, est bientôt écrasé sous les pieds des chevaux. — Après la mort du comte de Grandpré, ses gens reculent. Déjà ils songent à fuir; mais le duc de Bourgogne, Asselin son fils, les comtes de Blois et du Perche, viennent à leur
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secours avec maints chevaliers. Ils enveloppent les troupes de Beuve; le combat est acharné; les clairons, les trompettes et les cors font un tel vacarme qu'on n'entend plus les cloches du moutier. On frappe à plein bras, et les archers épuisent leurs flèches. — Drogon franchit le pont pour aider Beuve de Tarse, et se rue dans la mêlée avec un bruit égal à celui du tonnerre. — La bataille est terrible, trois des comtes de Fedry sont tués. P. 130-134.
Quand le duc de Bourgogne voit la déroute des siens, il appelle Asselin. « Beau fils, dit-il, nos affaires vont mal; nous avons perdu trop de monde, il est temps de songer à la retraite. — Père, répond Asselin, la fuite serait honteuse; on se moquerait de nous; je veux auparavant croiser le fer avec celui qui nous occit le comte de Grandpré notre parent. » Aussitôt il court sus à Drogon, qui le désarçonne après avoir percé son écu d'un coup de lance. Asselin allait être tué si le duc de Bourgogne n'eût assailli Drogon avec quatre cents vassaux. — Beuve sonne son cor à la rescousse de Drogon; mais le duc de Bourgogne relève son fils et lui donne un nouveau destrier. Tous deux s'éloignent à force d'éperons. — La bannière de Fedry, blasonnée d'un lion, gît sur le sol. Les vaincus s'enfuient et rejoignent l'armée du comte de Champagne, p. 134-136. — Beuve et Drogon font repasser le pont à leurs troupes ; ils emmènent avec eux Hugues Capet, i
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de nombreux prisonniers et un riche butin, et se félicitent de leur succès. — De dix mille hommes qu'avait le duc de Bourgogne, à peine lui en reste-t-il deux mille. Il retourne avec son fils à Tarmée de Fedry, qu'il trouve consterné et presque fou de leur défaite, a Comte, dit le Bourguignon, c'est le fils d'Aymerqui a causé notre malheur. 11 n'y a pas de chevalier plus redoutable : trois comtes nous ont été occis par lui . — Maudite soit sa mère, répond Fedry, et celui qui le fit venir ici! Je len ferai repentir, si je puis, ainsi que la reine qui a tué mon frère. Il fut occis par elle, car elle le commanda. » Ainsi parla Fedry, qui était sans crainte, car il avait ce jour-là tant de monde avec lui , qu'il croyait que rien ne pouvait lui résister. Cependant Dieu est plus puissant que lui ; il reconfortera la reine de France; il a choisi celui qui doit posséder ce royaume, et l'a prédestiné à cet honneur. Mais que d'épreuves n'a-t-il pas déjà subies, et combien n'aura -t-il pas encore à souffrir, ainsi que vous l'apprendrez parla suite de ce récit! P. 136-138.
Drogon et Beuve descendent le cours de la rivière et chevauchent de Saint-Cloud à Saint-Denis. Là, ils vont au moutier prier Dieu de secourir la reine. Leurs messagers arrivent à Paris. — Le connétable instruit Hugues et le conseil des bourgeois de l'arrivée du roi Drogon. — Hugues Capet propose de livrer bataille le lendemain : les Parisiens attaqueront
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les Champenois par devant, Drogon et Beuve les prendront par derrière. Cette résolution est communiquée à tous les dizeniers et cinquanteniers chargés de conduire leurs gens. — C'était un mardi ; vous eussiez vu, le mercredi matin, les bourgeois s'arfter, les chevaux galoper par la cité, les bannières et les pennonceaux se dresser, les heaumes se lacer et les troupes se masser sur tous les points. — La reine fait appeler Hugues. — Il s'agenouille devant elle, ce Hugues, dit Blanchefleur, vous allez combattre pour soutenir nos droits, octroyez-moi un don.— Dame, répond Hugues, commandez, j'obéirai. — Hugues, dit la reine, je vous prie et requiers de porter aujourd'hui le blason de France. Quand nos ennemis vous verront porter hardiment les fleurs de lis , ils vous redouteront davantage; car grand peur prend à qui rencontre en bataille les armes de France. Personne plus que vous ne peut les mettre en honneur, et les montrer dignement. >) Hugues rougit, ce Dame, répond-il , je suis le moindre de vos vassaux ; vous avez le connétable et tant d'autres barons : choisissez l'un d'eux. — Hugues, dit la reine, je vous requiers encore une fois, comme le plus vaillant, de porter les armes de France. » Blanchefleur présente à Hugues la cotte d'armes blasonnée des fleurs de lis, et l'engage à la prendre. Hugues s'en excuse encore sur l'envie qu'il exciterait , et qui changerait en haine Taffection qu'en lui témoigne. « Taisez -vous, dit
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Blanchefleur, ne prisez pas le jugement des autres la valeur d'un bouton. J'ai ouï dire qu'on ne doit jamais refuser ce qu'il y a de mieux ; aussi sert-on les bons, parce qu'on y peut devenir meilleur. Si quelqu'un vous offrait la couronne et Marie pour femme , n'auriez-vous pas le cœur d'accepter? » Hugues réfléchit, puis répond d'une voix haute et claire : a Par le corps de saint Orner, j'ai cœur et vouloir, sachez-le bien , de servir loyalement et d'acquérir de l'honneur, et même de prendre telle chose, si on voulait me l'accorder, que ma bouche n'oserait demander. Je vous obéirai, mais si je manque en quelque chose, vous saurez tout amender et me défendre contre mes accusateurs. — N'en doutez point,» dit la reine. Marie regarde Hugues, qui s'approche d'elle et va l'embrasser , ce Et vous aussi, dit-il, vous savez tout amender !^- Hugues, répond Marie, je ne dois pas m'opposera ce qui plaît à ma mère ; elle agit sagement en montrant à nos ennemis les armes de France. Que Dieu vous protège et fasse que vous rapportiez avec gloire les fleurs de lis. P. 138-143. — Blanchefleur et Marie aident Hugues Capet à s'armer ; son destrier est caparaçonné du blason de France, ce Que Dieu et la sainte Vierge m'assistent, dit Hugues, et que je m'en tire à mon honneur! » Les trompettes sonnent, les troupes se rangent dans la cité, chacun se place sous sa bannière. La noble chevalerie s'aligne devant le palais pour
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attendre Hugues Capet, qui va commencer le comba en guise de roi, et garder les fleurs de lis. — Quelquesuns sourient et disent à voix basse : ce Que la fortune est capricieuse et qu'elle sert bien ses favoris! » D'autres s'écrient : « Dieu est fou et rassoté d'avancer ainsi un homme! » D'autres répondent : «x Un seul homme peut en valoir dix, et quafnd cet homme est bon, loyal , hardi , adroit de tous ses membres, courtois et actif, habile dans les combats, et qu'il vient à bout de tout ce qu'il entreprend, on doit et l'honorer et le servir ; mais le mauvais couart, lâche et félon est honni et méprisé. Hugues Capet s'est montré comme un chevalier sans pareil ; nous devons l'aimer pour ses prouesses contre nos ennemis; il a bien mérité d'être vêtu de vair et de gris. Il se pourrait qu'il fût roi de Paris, il saurait bien gouverner et garder le pays ! — C'est vrai, s'écrient-ils tous à la fois, par le Dieu de paradis! » P. 143-146.
Voici venir Hugues sur son destrier, couvert d'un haubergeon d'un travail merveilleux, blasonné d'azur aux fleurs de lis d'or. Quatre chevaliers se tiennent à son frein : le connétable les a placés là pour le garder. 11 semble , sous les armes, animé d'une vigueur nouvelle; il s'affermit sur ses étriers en vaillant champion et brandit un énorme marteau d'acier. Il n'y a homme, s'il le regarde, qui ne reste ébahi. Blanchefleur le voit, son cœur est oppressé. « Plût
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à Dieu, se dit-elle, qu'il fût mon époux, avec Tassentiment de mes barons ! Il est bien fait pour obtenir un noble prix. Il n'est dame en ce m.onde dont le cœur ne s'épanouisse pour peu qu'il daigne lui sourire! » — Et Hugues pique son bon cheval, qui franchit dix-huit pieds d'un seul bond. Le feu jaillit des cailloux; son ardeur s'en accroît, et il est plus impatient de se précipiter dans la mêlée qu'un loup affamé de se jeter sur les brebis. P. 146-147.
Les bâtards de Hugues sont auprès de lui : sa vue les remplit de joie. « Allons-y fièrement, se disent-ils, avant peu notre père sera roi de France. Aventuronsnous hardiment; si nous mourons, que ce soit avec gloire; si nous survivons, de grands honneurs nous attendent. — Enfants, dit Hugues, tenez- vous près de moi, car si je réussis vous partagerez ma fortune ! » Hugues met en ordre les Français à mesure qu'ils sortent de Paris ; il confie les différents corps de troupes aux chefs les plus habiles.
Parlons maintenant de Drogon. Il part de Saint- Denis au point du jour et se dirige vers les ennemis. Beuve de Tarse chevauche avec lui. — Fedry, de son côté, se prépare au combat. Il donne le premier corps au duc de Bourgogne età Asselin; quinze mille hommes marchent avec eux. Le soleil resplendissait sur leurs heaumes; chacun tenait la lance haute: il semblait voir une forêt menaçante se dresser contre Dro-
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gon, qui leur avait fait subir un si grand échec. Mais le duc de Bourgogne ignore ce qui lui adviendra : avant la chute du jour , il assistera à un effroyable combat, ainsi que vous l'entendrez, si vous voulez vous taire. Seigneurs, écoutez glorieuse chanson : c'est celle de Hugues Capet, aux épaules carrées, qui parsa hardiesse conquit le royaume de France au tranchant de répée. — Le duc d'Autriche conduit le second corps, le comte de Poitiers commande le quatrième, et le duc de Bretagne le cinquième. Ils marchent sur Saint-Antoine, tandis que du côté opposé, vers Saint- Honoré , le duc de Normandie s'avance avec une armée qui faisait grand fracas; on entendait sonner leurs cors et leurs trompettes. P. 147-149.
Toutes ces troupes formaient une masse compacte ; plus de cent mille hommes y perdirent la vie. Les comtes d'Amiens, de Vimeux, le comte Lanfage et les comtes de Lyon, de Beaumont et de Roye, commandaient quinze corps composés chacun de quinze mille hommes. Fedry, à la tête de cinquante mille, observait Paris. Il a juré par Jésus que, si les bourgeois sortaient, il en ferait grand carnage. — Le roi Drogon voit les ennemis venir du côté de la prairie; ses arbalétriers abattent chevaliers et palefrois. — Le duc de Bourgogne et Asselin se dirigent droit sur La Chapelle, où le combat s'anime. — Beuve de Tarse fait porter sa bannière en avant. — Récit de ses ex-
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ploits et de ceux de Drogon. — Le nombre des assaillants les force à reculer. — Hugues Capet sort de Paris avec ses gens. - « Prenez-moi ce glouton qui a tué mon frère, dit Fedry, c'est Hugues Capet : il ne vaut pas un brin d'osier ! » — L'oriflamme de France flottait au vent, et Hugues chevauchait portant à son col le blason d'azur aux fleurs de lis, ses bâtards devant lui, aussi fiers que lions. — A cette vue, les gens de Fedry se disent : « Les Parisiens ont élu un roi , c'est notre perte ; jamais le comte Fedry n'y gagnera un bouton. Quand il y a un roi de France, il n'y a pour nous plus de rançon. » — Hugues s'avance toujours. — «Menez moi, dit il à ses bâtards, au milieu de la mêlée , nous n'en reviendrons plus sans nous être vengés. » — Les masses s'ouvraient devant leurs chevaux, si bien que les ennemis reculèrent d'un trait d'arbalète. — Au cri de : « Montjoie la Charlon /» — Hugues frappe un chevalier, et effondre son casque comme s'il était de laiton; la cervelle se répand sur le sable. — Les bâtards abattent sans merci tout ce qui se trouve devant eux; les bourgeois frappent à tort et à travers. — Fedry pousse son cri de guerre et va tuer Sanson auprès du connétable. — Le combat devient furieux : têtes et bras sont coupés , on égorge comme à la boucherie ; les chevaux sans cavaliers s'enfuient par la campagne. On ne vit jamais si grande tuerie.
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Drogon de Venise et Beuve de Tarse font reculer Tarmée du duc de Bourgogne jusqu'à ce qu'elle se mêle avec celle de Fedry. — Hugues Capet déploie ses bataillons, et, débordant le front des ennemis, se réunit aux gens de Drogon. — Fedry, resserré entre les murs de Paris et les troupes qui l'enveloppent de tous les autres côtés, n'a d'autre alternative que d'emporter la cité ou de gagner la bataille. P. 149- 1 54. — A la vue des armes de France que portait Hugues, le duc de Bretagne devient pensif. « Sire, ditil au duc de Normandie, les Français ont fait un roi; nous ne pourrons résister. S'il venait à nous prendre, tout l'or du monde ne nous^sauverait point. — Vous avez raison, répond le duc de Normandie; le mieux serait de nous retirer et de laisser Fedry combattre jusqu'au bout. Ce roi des [Français semble plus fier que sanglier : voyez comme il renverse nos escadrons! Ce n'est pas un roi fainéant, mais un roi qui veut tout surmonter. » — Les ducs, effrayés, font un tour à droite et s'enfuient en abandonnant leurs blasons. — Le duc de Bourgogne distingue les armes de France au milieu de la mêlée ; il appelle Asselin. « Beau fils, dit-il, les manants de Paris ont fait un roi. Je suis le doyen des pairs et cependant on ne m'a pas consulté : je ne le tiendrai ni à roi ni à seigneur, mais j'abattrai plutôt une des fleurs de son écu. S'il usurpe les armes de
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notre roi , il faut que cela tourne à sa honte ! — Sire, répond Asselin, je vous aiderai en fidèle vassal.» P. 154-155. — Drogon de Venise aperçoit le duc Hugues Capet. « Voyez ce blason, dit-il à Beuve de Tarse, celui qui le porte est Hugues Capet, qui a tant de bâtards. » Tous deux courent à Hugues, qui vient à leur rencontre. — ce Qui vous a fait roi de France ? dit Drogon. — Sire, il n'y a point de roi ici, mais ses armes y sont; on m'a ordonné de les porter pour voir si on pourrait me les enlever. Si je reviens à Paris, je les rendrai à qui me les a prêtées. » P. 15 5- 1 56. — ce Que Jésus écrase celui qui vous les enlèverait, car cette parure vous sied à merveille ! » — Hugues se sépare courtoisement des deux rois et se précipite au plus épais de la mêlée; il renverse tous ceux qui s'offrent à lui. — Le duc de Bourgogne, qui . le hait fort, perce l'écu de Hugues; il lui aurait traversé le corps , si la volonté de Jésus-Christ n'eût détourné la lame acérée. — Hugues assène sur la visière du duc un coup de son pesant marteau et lui brise la cervelle. Les Bourguignons lassaillent de tous les côtés à la fois. Asselin rompt la presse pour venger son père; de son fer émoulu, il tranche la tête à quatre chevaliers et crie : Bourgogne ! Fedry et le duc d'Autriche , le comte d'Amiens et tous les autres comtes, accourent avec leurs bannières ; leurs efforts réunis se concentrent sur ce point. — Beuve
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et Drogon arrivent au secours de Hugues Capet,quise maintient vaillamment avec ses dix bâtards contre cette furieuse attaque. Il occit le comte de Vimeux et trois autres comtes. P. 156-159. — « Dieu, s'écrient les Français, que Hugues est preux et vaillant! Jamais Hector, ni Capallus, ni Judas Machabée, ni Mélidus, ni Marsille, ni Baligant^ ni le roi Ferragus, n'ont accompli pareils faits d'armes ! Seul il soutient et sauve le royaume. » — Hugues Capet s'évertue fièrement et assomme tous ceux qu'il atteint de son marteau de fer. Il crie : « Montjoie! y) et, assisté de ses bâtards, il fait voir les armes de France jusque dans les rangs les plus épais des ennemis. — De sa hache, Asselin frappe Beuve, qui est renversé et pris. — Henri, l'un des bâtards, en avertit Hugues, qui rompt la presse avec son grand marteau , et assomme le cheval d' Asselin. Celui-ci, quoique démonté, se défend rudement.— ce Rendez-vous, chevalier, lui crie Hugues, vous aurez rançon, sinon grand mal vous adviendra ! » — Asselin lui tend son épée^ Hugues la prend, le fait remonter achevai et reçoit sa foi.Ce fut folie à Hugues de ne le point tuer, car, depuis, Asselin lui fit subir de mortelles angoisses, ainsi qu'à la reine, qu'il épousa, comme vous l'apprendrez quand le moment en sera venu. — Après la prise d'Asselin , Hugues et ses bâtards vont délivrer le roi Beuve, qu'emmenaient quatre chevaliers. A la vue du blason royal, ils aban-
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donnent leur prisonnier. P. 159-162. — Beuve salue affectueusement Hugues Capet qui lui présente un destrier. — « Roi de France, lui dit-il, je vous dois ma liberté. — Sire, repond Hugues, je ne suisni roi de France ni sire de Laon ; je suis duc d'Orléans, et on m'appelle Hugues. — Par mon chef, dit Beuve, avant l'Ascension vous serez sacré à Reims, vous l'avez bien mérité.» — Hugues Capet, sans répondre, se précipite au plus fort de la mêlée; il y fait tel carnage que tout le monde le fuit. — Cependant Fedry avait occis un grand nombre de gens du roi Drogon. Celui-ci, la lance en arrêt et l'écu au col, fond sur le comte, qui se précipite au devant de lui ; tous deux sont désarçonnés. Aussitôt les Champenois assaillent Drogon^ qui crie : Venise! Les gens de Fedry sont si nombreux qu'il va être pris, lorsque Hugues et ses bâtards viennent à son secours; mais Fedry et ses gens tiennent ferme. — Le connétable s'avance avec l'oriflamme et suivi de quinze mille combattants , ils enveloppent Fedry. — Drogon, remonté sur un second destrier, en rend grâce à Hugues. — La bataille se pro longe. Fedry, voyant diminuer de plus en plus le nombre de ses troupes, désire se mettre en sûreté ; mais les passages sont pris, la fuite est dangereuse. P. 162-166.
Voici venir Hugues Capet. Ses bâtards lui frayent un chemin jusqu'à Fedry. — «Sire comte Fedry, s'écrie
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Hugues, je te demande le combat; c'est au nom de Louis de France, dont je suis le champion. » — A ces paroles Fedry retourne son destrier; il ne voudrait pas se battre pour son poids d'or fin. Il rentre dans la mêlée, mais Hugues le suit par derrière. -- « Avance , Fedry! » lui crie-t-il. Fedry le fuit toujours. — La bataille continue. — Au moment où Fedry traverse une petite vallée , le connétable se présente et lui barre le chemin; le comte change de couleur, il voit bien quela retraite est impossible. P. 166-167. — Le connétable fond sur lui , d'un coup de lance il lui perce l'écu et le haubert et lui navre la chair. — Un chevalier abat le cheval du comte, qui va être tué; Hugues accourt : — «Barons, rendez-le-moi; je veux le présenter à la reine. — Comme il vous plaira, » répond le connétable. Le comte Fedry, désarmé et la tête nue, est remis entre les mains d'Hugues Capet. — (c Sire, dit le duc d'Orléans, cette guerre est finie. » — Le combat dure encore; mais lorsque les Champenois apprennent la capture de leur seigneur, ils fuient en désordre. — La bataille est gagnée, le camp des ennemis pris et le butin partagé. P. 167-168.
Le bruit de la victoire de Hugues monte jusqu'à Paris; la reine s'en réjouit avec Marie sa fille. — .c Hé Dieu î dit Blanchefleur, que ma fille serait noblement mariée si elle avait Hugues pourépouxl Plaise au Seigneur que les barons de France y eussent donné leur
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consentement! » — Les vainqueurs rentrent à Paris avec leurs prisonniers. La fouie se presse autour du duc d'Orléans; les bouchers crient : a A Hugues Capet le prix de la journée; il a gagné la bataille et sauvé le pays. C'est le dieu de prouesse, c'est lui qui aujourd'hui a tant rehaussé notre honneur ! »
Hugues s'avance ainsi convoyé vers le palais. Dieu! que son cœur est joyeux! La reine, Tylarie sa fille, dont les cheveux flottent sur ses épaules, et maintes autres dames s'appuient aux balcons de marbre. — Hugues Capet les salue avec tant de grâce que plusieurs jettent sur lui un regard de convoitise. — A ses côtés chevauchent Drogon de Venise, Beuve de Tarse, le connétable et tous les hauts barons. — Blanchefleur ne peut se lasser de le regarder; ainsi fait Marie sa fille au corps si gent. — Le cortège s'arrête en face du palais; la reine va au-devant de Hugues, et lui prenant la main : ce Seigneur, dit-elle, soyez le bienvenu. P. 168-170. — Dame, répond Hugues, il n'y a point de seigneur ici, mais un de vos serviteurs. Je vous rapporte ce que vous m'avez prêté.» — Blanchefleur et Marie aident à désarmer Hugues, qui reste en hoqueton de soie ; on jette sur ses épaules un riche manteau. Assis sur un lit moelleux, il ne se plaint pas des fatigues du combat, car il voit devant lui la pucelle jolie qu'il aime de bon cœur. — « Dame, dit-il à la reine, vous devez être rassurée, Fedry est votre prisonnier.
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— Hugues, répond Blanchefleur, c'est vous qui l'avez pris. — Dame, dit Hugues, tout le monde a fait son devoir; je ne sache point de chevalier coupable de couardise, si ce n'est moi peut-être, Dieu me le pardonne, et vous en avez été cause. » — A ces paroles, la reine se troubla. — « Taisez-vous, lui dit-elle, vous avez si bien combattu que tous les chevaliers vous en aiment d'autant plus. P. 170-171. — Dame, répond Hugues, si vous ne m'aviez point chargé de porter votre blason, je me serais hasardé bien autrement; mais voyant les fleurs de lis sous ma garde, chacun me redoutait et croyait insensé de s'attaquer à moi. » — La reine saisissant le sens des paroles de Hugues , l'en prise davantage.
Drogon, Beuve, le connétable, les comtes et les seigneurs, les chevaliers et les bourgeois, viennent s'agenouiller devant Blanchefleur. — La reine s'adresse d'abord à Drogon : ce Beau neveu, dit-elle, je dois bien vous aimer, vous qui êtes venu de si loin me secourir dans mon malheur. — Tante, répond le roi, je n'ai rien fait que je ne dusse faire pour vous; mais vous avez à rendre grâce à ce noble baron : c'est le plus vaillant de ceux qui jamais revêtirent le haubert ou montèrent un destrier ; c'est lui qui a terminé cette guerre en faisant prisonniers vos plus puissants ennemis; c'est donc Inique vous devez récompenser le premier. -- Beau neveu, répond la reine, je suis prête à
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suivre votre conseil. — Dame, fit Beuve, donnez-lui pourfemme votre fille, ma cousine Marie, vous ne pouvez mieux faire. — Je l'octroie volontiers, » dit la reine. — Aussitôt barons et bourgeois de s'écrier de tous côtés : ce Nous y consentons avec joie, car pour maintenir le royaume nous avons besoin d'un seigneur habile à la guerre. :») Quand Blanchefleur entend ces acclamations: « Hugues, dit-elle, prenez ma fille, tout le monde y consent; vous l'avez bien méritée et vous vous êtes conduit vaillamment. — Dame, dit Hugues en s'inclinant, j'accepte ce don.» — Hugues Capet et Marie sont fiancés immédiatement; les réjouissances commencent, un festin splendide est servi.
L4es parents de Hugues le félicitent, ses bâtards en louent Dieu. — Bientôt après on célèbreles noces. Hugues Capet épouse Marie: bon marché, car nul ne s'en repent. P. 172-174.
Les rois Drogon et Beuve assistèrent Hugues à la cérémonie. On y entendait retentir les chants des ménestrels; aucun d'eux ne s'en alla sans recevoir un manteau de vair ou de gris. — Jamais on ne vit tant de noblesse : ducs, comtes et chevaliers avaient été mandés sous peine de perdre leurs fiefs. Les parents de Fedry ne furent point les derniers à s'y rendre, car il fait bon s'amender quand on a failli. — Après les fêtes qui suivirent les épousailles, Drogon et Beuve font richement équiper tous leurs
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barons, et conduisent Hugues Capet à Reims, pour être couronné . Il y reçoit la sainte ampoule et le sacre est accompli. — Là , les seigneurs tiennent conseil à Toccasion de la grande guerre qui s'était élevée en France pour le mariage de la pucelle Marie. — Afin d'empêcher que la couronne ne pût être ainsi convoitée, il est convenu et juré que si un roi en France ne laisse point d'hoir mâle après lui, sa fille, à l'exception de la dot qui lui aura été donnée, n'aura rien à revendiquer , qu'on prendra un prince du sang royal même au cinquième degré, et que ks pairs le nommerontroi,maisque jamais femme ne pourra exercer ni droit d'aînesse, ni droit d'héritage , ni être reconnue comme reine. Cette décision, confirmée solennellement, est scellée par la cour des barons. — On fait également à Reims des règlements pour le maintien de la paix. — Les seigneurs et les chevaliers sollicitèrent ensuite du nouveau roi la liberté de Fedry , comte de Champagne, et d'Asselin, l'héritier du duc de Bourgogne, qui étaient ses prisonniers. — « Seigneurs» répond Hugues Capet, vous m'avez couronné roi de France, non par droit d'héritage ni d'extraction, mais par votre choix et libre volonté; j'agirai donc en roi. Nous irons prochainement à Paris, Fedry comparaîtra devant moi , je l'accuserai de mortelle trahison , et, s'il peut se justifier, voici Beuve de Tarse et Drogon de Venise, voici les douze pairs, je prendrai leur avis et Hugues Capet. j
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m'y conformerai; mais je veux qu'un jugement soit rendu sans délai. — Vous parlez à merveille, » répondent les seigneurs. P. 174-177. — Hugues Capet retourne à Paris. Escortépar de fiers champions, accompagné de ses bâtards , il avait bien l'air d'un roi de grand renom. Son regard sem/olait fier comme celui d'un léopard, ses cheveux étaient aussi jaunes que laiton, ses yeux vairs comme ceux d'un épervier. Il arrive dans la cité avec son cortège ; et il y eut là des fêtes sans pareilles. P. 177-178.
Les bourgeois l'accueillent joyeusement, de puissants vassaux accourent de tous côtés pour lui faire hommage. On amène au palais, par ses ordres, Fedry et Asselin. Ils s'y trouvent en présence de leurs parents et de leurs amis ; les douze pairs s'y étaient également rendus. Tous désirent négocier leur paix avec le roi et n'épargnent point les démarches pour y parvenir. — «Comte Fedry,dit Hugues, réponds moi sans détour : comment as-tu été assez hardi d'assiéger dans Paris la noble reine et de mettre à feu tout le royaume ? C'était folle entreprise et grande trahison! — Sire, dit Fedry, excepté vous que je veux excuser, il n y a ici homme ni prince assez puissant pour que^ s'il m'accusait de trahison, je ne pusse me défendre. Tout ce que j'ai fait, je vous le jure, je l'ai fait à bon droit et à bonne intention ; c'est pourquoi je vous supplie de vouloir bienm'entendre, et, si vous
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me haïssez, ne vous hâtez pas de me juger, car celui qui se laisse dominer par la haine ou par l'affection se repent souvent d'avoir jugé trop tôt.
— Roi des Français, continua le comte Fedry, puisque vous m'accusez de trahison, je serais trop coupable de ne point me justifier; aussi, le ferai-je. Savary entreprit une guerre malheureuse ; il y fut occis à cause de la reine Blanchefleur. Affligé et courroucé de la mort de mon frère, je mandai mes parents: peut-on me blâmer d'être venu avec eux pour le venger, il était noble et preux?.... — Par mon chef, dit le roi, il était traître et parjure; il empoisonna le bon roi Louis pour usurper sa couronne et épouser la dame dont je suis le mari. — Foi que je dois à saint Denis, répliqua le comte de Cham.pagne, je ne sais si mon frère dont j'entends parler ainsi fut traître ou parjure, mais à tort ou à raison, je soutiens qu'on doit toujours secourir les amis de son sang. Que j'aie été coupable ou que je me sois trompé, ce fut pour le venger. Mais, à ce que je vois, noble roi, tel cherche la vengeance qui rencontre la haine. » P. 178-180. Hugues Capet , entendant ainsi parler Fedry , jette un regard autour de lui; il voit sur tous les visages le désir de sauver le comte de Champagne.
— Sire Fedry, dit-il, voici les pairs de France qui désirent tous de vous sauver. Je m'en ferai l'honneur, quoiqu'il puisse arriver. Je veux bien vous pardonner
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tout ce que vous avez fait de mal, et vous garantir une bonne paix, ainsi qu'à Asselin, à condition que vous juriez de ne jamais songer à me nuire; alors vous conserverez vos fiefs et vos terres. — Que Dieu vous garde, franc roi, s'écrièrent Fedry et Asselin. Plutôt nous laisser couper tous les membres que d'avoir une mauvaise pensée à votre égard ! »
Le comte de Champagne et le duc de Bourgogne rendent hommage au roi et vont lui baiser les chausses et le soulier. Hugues Capet les relève avec bonté. Hélas! que ne les fit-il accrocher à un gibet, car depuis ils lui infligèrent tel malheur qu'onques roi n'en éprouva de semblable, ainsi que vous l'entendrez plus tard. P. 180-181.
La joie fut grande à Paris lorsqu'on fit cette paix. Les mauvais chevaliers jurent de ne jamais offenser le roi qui croit à leur serment; mais leurs cœurs sont faux et traîtres : ils ne le prouvèrent que trop par la suite, comme vous l'apprendra ce livre, traduit du latin en vrai roman, car cette histoire est dans la cité d'Aix-la-Chapelle.
Les princes et les grands feudataires prennent congé de Hugues Capet et retournent chez eux. Le roi retient auprès de lui le bon connétable, dont il avait éprouvé la fidélité. Drogon de Venise et Beuve le vaillant saluent le roi de France, ce Sire, dit Drogon, nous nous sommes arrêtés ici trop longtemps pour la
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besogne que je me propose de faire ailleurs. — Et quelle besogne ? demande Hugues, ne me celez rien de vos projets. — Sire, vous les connaîtrez : c'est de venger mon père, Aymer le redouté, que le cruel roi Clarvus a occis et mis en quartiers. Lorsqu'il m'en souvient, j'en ai grande pitié, et je dois m'en souvenir car il m'a engendré ; si je l'oubliais, je ressemblerais peu à mon noble lignage ! Dieu veuille que je ne meure point sans l'avoir vengé ! En quoi m'aiderez-vous, seigneur? dites- moi votre volonté. — Sire, répond Hugues, je vous donne six de mes fils et trente mille hommes payés de mes deniers pendant un an. — Par mon chef, dit Drogon, me voilà bien soldé! » P. 182-183.
Les soldats sont embarqués; Henri les accompagne avec cinq de ses frères. Blanchefleur pleure tendrement en se séparant de son cousin Drogon. Laissonsle ainsi que Beuve poursuivre leur voyage; parlons de Hugues Capetet de la reine, qui fait ses délices en devenant enceinte d'un fils, nommé Charles au temps où il régna. Mais avant qu'elle en soit délivrée, elle éprouvera des peines si cruelles que je ne sais comment elle y pourra survivre. P. 183-184.
Le roi se rend à Orléans, forte cité; il y conduit la reine et Blanchefleur sa mère, puis l'idée lui vient d'aller visiter les villes et les terres de son royaume. P. 184-185. Il part avec une suite peu nombreuse.
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Partout où il arrive il est accueilli par des fêtes. Le comte Fedry le reçoit à Troyes et lui fait chère lie. Il n'y eut rue de la cité qui ne fût jonchée de fleurs. Hugues y demeure trois jours, et, continuant son voyage, il se dirige vers la Bourgogne et en visite toutes les villes. A cette nouvelle, Asselin médite une grande trahison dont maint homme périt dans l'affliction et dans les tourments. Il se rappelle la mort du duc son père, en quoi il fait une folie, car une bonne paix avait été conclue. Il jure Jésus- Christ qu'il n'aura joie de sa vie s'il ne tue le roi. Il écrit à Fedry : « Cher oncle, je vous prie, vengeonsnous de Hugues Capet, qui par sa perfidie s'est fait couronner roi de France. Il vient d'entrer en Bourgogne avec peu de monde; il n'en sortira pas vivant. Je le ferai, quoi qu'on en puisse dire, épier et tuer par ma chevalerie. Allez à Orléans, menez avec vous assez de vos gens pour n'avoir rien à craindre; tâchez de vous saisir de la reine : elle sera votre femme, car, si Dieu me seconde, je tuerai le roi en ce pays. Une si haute seigneurie ne convient point à un boucher. » P. 185-186.
A la lecture de cette lettre^ et lorsque Fedry apprend qu'Asselin lui veut venir en aide, le démon de l'enfer lui entre au corps et l'obsède sans relâche. Il mande aussitôt ceux de ses serviteurs qu'il aimait le plus, et, sans leur révéler ses projets, il leur commande de se
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tenir prêts. Lorsqu'il les voit réunis en grand nombre autour de lui : « Seigneurs, leur dit-il, que celui qui ne veut pas me seconder de cœur reste ici, car s'il était couart, j'ai à faire une besogne où il me couvrirait de honte. » Tous répondent qu'ils ne s'épargneront point. Fedry s'achemine donc vers Orléans. Que Dieu garde la reine! Pas plus que sa mère, elle ne soupçonne ses projets. Le bon connétable chargé de veiller à leur sûreté les ignore également.. Le roi Hugues Capet se fiait grandement à lui; il le préférait à tous les autres^ et avec raison, car il était franc et loyal. P. 186-188.
Fedry se presse donc ; il chevauche la nuit et se repose le jour. Arrivé près d'Orléans, il s'embusque dans un bois. Il se présente à l'ouverture des portes; on ne prend pas garde à lui lorsqu'il entre en ville. Il s'arrête devant le palais avec sa troupe; chacun s'était armé du mieux qu'il le pouvait. A leur vue, la sentinelle sonne du cor et semble, par ses sons plaintifs, s'écrier: Trahi! trahi! Le connétable, réveillé en sursaut, se lève aussitôt et jette sur lui un hoqueton ; il aperçoit les traîtres, et court à la chambre oii la reine dormait avec sa mère : « Levez-vous, Ma dame, s'écrie-t-il, sachez que nous sommes trahis. Voici Fedry qui vient ; je l'ai vu armé et suivi d'une troupe nombreuse. J'ignore ses desseins, mais il faut s'en garder : montons donc là-haut, sur le donjon. » P. 188-189.
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La reine rougit et s'enveloppe d'une pelisse. Dans le même temps accourt un messager qui s'écrie : « Ah ! reine de France^ mettez vous en sûreté, le comte Fedry arrive avec tous ses barons : il poursuit une trahison et votre perte !» La reine tombe pâmée sur les degrés; le connétable la porte au donjon. Blanchefleur reste dans la chambre, oii Fedry arrive avec ses gens qui la saisissent avant qu'elle ait pu s'échapper. P. 189.
« De ce coup vous allez me paier, lui dit Fedry, tout ce que par votre forfait j'ai pu souffrir de la mort de mon frère Savary, le plus vaillant qui ait jamais possédé terre ou royaume ! — Par ma foi, dit la reine, et aussi le plus traître. Ah! mauvais larron, tu fais grande folie. Tu avais juré au noble roi de France de maintenir bonne paix, et tu as épié son départ. Mais quand il reviendra, il te fera chèrement payer ta perfidie. — Dame, répond Fedry, je n'en donne pas une fleur; jamais il ne possédera le noble royaume de l'empereur Charles; je serai roi de France et j'aurai votre fille. » Quand la reine l'entend, elle entre en grand courroux. Fedry appelle les cinq fils de sa sœur : « Gardez-moi cette dame , leur dit-il , je ne voudrais pas la perdre pour tout l'or d'une tour! » 11 parcourt la chambre et toutes les issues, mais sans trouver la fille de Blanchefleur, ce qui redouble sa colère. Il apprend enfin qu'elle est au donjon , sous la garde du connétable, qui l'y a conduite. P. 1 90- 1 9 1 .
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Les habitants d'Orléans s'agitent lorsqu'ils savent quelles gens sont entrés dans la ville. La peur s'empare d'eux; le plus grand nombre s'enfuient; les autres s'arment et se réunissent sur la place du marché. Us se tiennent sur leurs gardes; mais aucun ne se dispose à se rendre au palais. S'ils y fussent allés lorsque Fedry y vint, le traître n'eût point achevé son œuvre. Mais rien ne s'oppose à ses volontés; il va à la tour et commande l'attaque. P. 191-192.
Le bon connétable appelle ses serviteurs : ce Défendons-nous, leur dit-il; j'espère qu'un secours nous viendra de la ville. — A vos ordres, » répondent-ils. Les uns se mettent à tirer, les autres à lancer. Fedry donne un furieux assaut; un écuyer le reconnaît, prend une grosse pierre et la fait tomber sur la tête du comte. L'acier de son heaume est enfoncé ; peu s'en faut que mort s'ensuive. Le sang jaillit de sa blessure et l'aveugle entièrement, a Mes affaires vont mal, s'écrie Fedry, je suis cruellement blessé. » Un médecin bande la plaie et assure qu'il en guérira. « Par mon chef, dit Fedry, Blanchefleur sera brûlée sur l'heure. Faites cesser l'assaut, cette tour est trop forte; maudit soit celui qui la bâtit. Mais, par le Dieu qui me créa, si je n'ai la reine, je m'en vengerai sur sa mère. » P. 192-193.
Fedry appelle Garnier de Roussillon, son cousin
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germain : « Garnier, lui dit-il, faites allumer un grand feu devant ce donjon, menez-y Blanchefleur, et annoncez qu'elle va être brûlée si l'on ne me livre la reine Marie. » L'assaut est interrompu. Les assiégés se réjouissent, croyant qu'un secours leur arrive. Leur attente est cruellement trompée : un bûcher se dresse près de la tour. Garnier dit à Blanchefleur : ce Dame, confessez-vous, car vous allez mourir. Fedry a juré de venger sur vous la mort de son frère. Vous pouvez racheter votre vie en livrant votre fille, autrement n'espérez point de merci. — Maudit sois-tu, traître , s'écrie Blanchefleur. Plutôt mourir que de livrer ma fille ! jamais il ne l'aura, et si je dois mourir, si Dieu y consent^ je le prie d'avoir pitié de moi, et de ne point permettre que cet infâme ait à sa discrétion le corps de ma fille. Je l'ai donnée à Hugues Capet, le plus noble baron qui oncques fut en France depuis Charlemagne. Quand il apprendra mes tourments, je crois qu'il en tirera telle vengeance que jamais semblable ne fut rapportée dans les chansons. » Elle invoque le nom de Jésus, mais les traîtres la saisissent et l'entraînent au bûcher. P. 193-195.
A cette vue, un grand tumulte s'élève au donjon; Marie s'arrache pitoyablement les cheveux : ce Hélas! s'écrie-t-elle, je vais être orpheline, mon cœur se brise, je me tuerai ! Ah ! Hugues, loyal roi, quel triste présage et combien notre attente serait trom-
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pée ! Jamais je ne mettrai au monde l'enfant que je porte de vous ! » Elle se frappe de ses poings et se déchire le visage; déjà elle allait s'enfoncer un couteau dans le sein, lorsque le connétable l'arrête par ses réprimandes. Arrive Garnier de Roussillon : (c Seigneur, qui êtes là-haut, s'écrie-t-il, deux mots d'entretien ! » Le connétable se montre aussitôt : (c Que voulez-vous ? dit-il. — Vassal, répond Garnier, êtes-vous chevalier? — Oui, sire, je suis le connétable de France , comte de Dammartin, j'en tiens la terre en fief. — Sire, dit Garnier, je préfère traiter avec vous, car on dit que c'est se reposer que déparier sagement à un prud'homme; quant à moi, je le crois fermement. — Par mon serment, répond le connétable, il parle en prud'homme celui qui entend la raison ; mais nous aurions tout à perdre avec vous, car vous êtes des traîtres, vos parents le sont également^ et je vous le prouverai corps à corps ! — Calmez-vous, dit Garnier, notre intention n'est pas de combattre, mais d'agir par la douceur. Il faut faire son service quand besoin est; ne m'en veuillez donc point si je sers mon seigneur. Voici pourquoi j'ai été envoyé ici. Le comte Fedry voulait faire brûler misérablement Blanchefleur : je lui représentai que s'il faisait mourir la mère et épousait ensuite sa fille, il n'en serait jamais aimé. Vous commandez là-haut pour la reine, vous ne pouvez résister, la
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ville est à nous, personne ne songe à vous secourir. Ainsi, avant de partir, nous vous prendrons de force, et quand nous vous tiendrons, je vous promets que vous serez tous pendus et accrochés au vent; ni or ni argent ne vous vaudront rançon. Mais suivez mon conseil et rendez la reine, à la condition jurée par le comte Fedry de vous laisser tous aller sains et saufs. — Vos paroles, répond le connétable, n'ont ni raison ni valeur; nous n'avons pas foi dans vos promesses : Fedry ne s'est-il pas montré parjure envers Hugues Capet^ le roi de France? Je l'ai vu s'engager par foi et par serment de conserver toujours la paix. Or il est clair qu'il a manqué à ses promesses : comment donc pourrait-on vous croire aujourd'hui ? — Sire, dit Garnier, vous parlez sagement; mais acceptez ces conditions sans crainte, et je vous ferai jurer par cent chevaliers qu'elles seront exécutées loyalement et que vous recevrez, vous et vos gens, toutes les garanties suffisantes. — J'y réfléchirai, répond le connétable ; attendez seulement mon retour. » P. 195-198.
Le connétable réunit ses gens. La reine Marie se trouvait avec eux, elle ignorait ce qui se passait. « Dame, dit le comte de Dammartin, nous sommes ici dans une forteresse où les vivres manquent; nous ne pouvons tenir jusqu'à l'heure de Complies^car château dégarni ne vaut une gousse d'ail , et voilà
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votre mère liée à cet échafaud ; elle mourra si on ne lui vient en aide. Le seul moyen de la sauver, c'est de vous livrer au comte Fedry. Faites- moi connaître votre volonté, mais ne dites jamais que je vous ai donné ce conseil pour conserver ma vie, car, par sainte Marie, s'il vous plaît de rester ici avec moi, j'attendrai la mort joyeusement : mourir pour son seigneur, c'est mourir loyalement, et je préfère une mort honorable à une vie honteuse. » P. 198-199. Il n'y eut personne qui ne versât des larmes, a Connétable, s'écrie douloureusement la reine, livrez-moi, je vous prie, à ces gens odieux; je suis résolue à sauver ma mère. C'est elle qui souffrit pour moi lorsqu'elle m'enfanta ; je ne pourrai jamais souffrir pour elle autant qu'elle a souffert pour moi. J'abandonnerai mon corps à ce traître félon que je voudrais avoir tué ; mais au nom du Dieu qui ne mentit jamais, jurezmoi que vous irez trouver mon mari et lui dire qu'il vienne me délivrer des mains de l'ennemi, et puis je me ferai nonne pour implorer la miséricorde de Dieu, car je ne serai plus digne de rester avec lui! — Jamais, s'écria le connétable, depuis ma naissance, je n'éprouvai pareille affliction ; mais, par ma foi, les choses ne se passeront pas ainsi. Le roi ma commandé de vous garder ; tant que je serai en vie, je veillerai sur vous. Après ma mort, si telle est la volonté de Dieu, advienne que pourra, mais, je vous
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le répète, aujourd'hui je ne ferai ni trêve ni accord. — Si vraiment, répond la reine, ou je vais me précipiter du haut de ces créneaux, car ma mère perdue, je veux me perdre avec elle ! » P. 199-200.
Vaincu par les prières de ses gens et touché de leurs larmes, le bon connétable est contraint de céder; il se montre à la muraille. Garnier de Roussillon l'appelle : ce Connétable, dit-il, avez vous pris votre parti ; laisserez-vous Blanchefleur brûler sur ce bûcher ? — Écoutez-moi, répond le connétable, si le comte Fedry veut me garantir qu'il n'habitera avec la reine qu'après la consécration de son mariage, nous pouvons nous entendre. Allez donc le trouver, et amenez assez de chevaliers pour pouvoir m'assurer ma vie sauve au sortir d'ici. » Garnier y consent; il se rend auprès de Fedry : « Sire, vos affaires vont bien ; vous obtiendrez la reine si vous voulez jurer que vous l'épouserez avant de toucher à son corps. — Je ne puis m'y refuser, répond Fedry, car j'ai telle plaie à mon chef qu'il me faudra soigner quatre mois si je ne veux mourir. » P. 200-201.
Les barons concluent le traité et en jurent l'exécution. La reine, remise à Garnier, est conduite par lui à Fedry. « Douce Vierge honorée, se dit-il en la voyant, pourquoi faut-il que j'aie la tête fracassée, autrement je Teusse baisée et accolée. Sa beauté surpasse celle de toutes les autres femmes. Qu'il est
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triste de ne pouvoir satisfaire mes désirs ! » Cette pensée le trouble et aggrave son mal à tel point qu'il est près d'y succomber. Les médecins éloignent de lui la reine, que l'on ramène auprès de Blanchefleur. En se revoyant, la mère et la fille tombent toutes deux pâmées. P. 202-203.
Le gentil connétable avec ses gens, escorté par les hommes de Fedry, sort d'Orléans sans être molesté. Il jure de ne point s'arrêter qu'il n'ait trouvé le roi et ne lui ait appris le malheur qui lui causera une si cruelle affliction; mais il espère se venger de Fedry et le faire repentir de ses méfaits. P. 203-204.
Tandis que Hugues Capet parcourt la Bourgogne, le duc Asselin réunit à Langres un nombre considérable de gens armés. Il sort de la ville pour aller audevant du roi. Celui-ci s'avance avec peu de suite; bien loin de rien craindre, il prend plaisir à entendre les chants des ménestrels, il se réjouit à l'aspect des villes et des châteaux. Ses comtes et ses chevaliers l'entourent; il s'appuie sur Godefroid, comte de Terrasse, l'un de ses confidents. «Combien y a-t-il encore d'ici à Langres? lui demande-t-il. — Trois lieues, répond le comte. — Je ne sais qu'en penser, dit le roi, mais cette nuit, durant mon sommeil, il me semblait qu'un énorme milan volait sur moi et me déchirait cruellement à coups de bec. Un griffon vint ensuite; il me saisit si violemment qu'il m'emportait avec mon
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cheval dans les airs. Je me réveillai plusieurs fois et toujours cette vision m'obsédait. Que présage-t-elle ? Je l'ignore; mais en me levant, j'endossai mon haubert, mis ma coiffe sur mon chef et ceignis mon épée. Sachez en vérité que si je n'avais honte, je ferais armer mes gens; mais on se moquerait de moi. — Ce serait folie, dit le comte de Terrasse : vous êtes ici chez vous, qui oserait faire quelque chose qui vous déplaise ? » A ce moment, le duc Asselin se précipite au milieu d'eux avec sa troupe. Ils étaient cinq contre un et tous bien armés. Hugues entend leurs cris, son rêve lui revient à l'esprit, il met l'épée à la main. Asselin s'avance et court la lance en arrêt sur le roi. Si Hugues n'eût été armé, il était tué roide, car le duc lui portait sa lance au côté gauche; Jésus-Christ le sauva. Asselin passa outre en tirant son épée. « Ah 1 traître, s'écrie le roi, tu as [fait mauvaise besogne. » Il frappe le duc; celui-ci se baisse et oppose au coup la tête de son cheval. L'épée de Huon lui tranche l'encolure; le duc tombe en grand désarroi. Le roi l'eût occis; mais, repoussé par la foule, il voit mourir les siens, et n'a plus autour de lui ni comte ni chevalier: les Bourguignons, que Dieu maudisse, les avaient égorgés. P. 204-206.
Hugues voulait frapper Asselin , relevé par ses gens, mais il ne peut l'approcher. Il transperce un chevalier; cinq autres l'assaillent à la fois en criant :
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9c Vous n'échapperez point. » Le roi en renverse trois et rougit son épée du sang du quatrième ; mais, contraint de se rendre, de s'enfuir ou d'attendre une mort inutile, il pique des deux, arrive au bord d'une rivière et s'y jette avec son cheval, qui traverse l'eau à la nage. Hugues regarde en arrière et ne se voit pas suivi, mais il n'aperçoit aucun de ses gens. Hélas! tous avaient succombé. « Bons chevaliers, s'écrie-t-il, qu'il m'est douloureux d'être cause de votre mort ! Les barons me haïssent, je ne pourrai plus désormais jouir en paix de mon royaume. » P. 207-208. Hugues s'abandonne à son désespoir. Il demande à Jésus- Christ de le venger d'Asselin. Il se rappelle sa femme : elle se réjouit peut-être, ignorant son malheur. Il ne sait où aller. Plût à Dieu qu'il fût en Savoie ou en pleine mer, jamais il n'en reviendrait.il ne criera plus «Montjoie! » Les Français ne le veulent plus pour seigneur, les grands sont contre lui et tout le monde avec eux. A qui peut-il se fier désormais? Oserait-il se dire roi de France, lui qui est réduit à se cacher? P. 208.
Il pique son cheval et cherche à s'éloigner de la Bourgogne. Tout à coup il aperçoit devant lui un groupe de chevaliers. Ils venaient de franchir la rivière : « Pardieu, font-ils, boucher, il vous faut mourir! » Hugues ne peut ni retourner sur ses pas ni combattre, s'il ne veut être tué. Il se jette au milieu de la forêt Hugues Cap et, k
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voisine, il n'y trouve aucun chemin. Obligé d'abandonner son cheval, il se recommande à Dieu et s'enfonce dans le fourré. Les Bourguignons perdent ses traces. Asselin, désolé de ne l'avoir point pris et appréhendant d'avoir à s'en repentir, revient à Langres. Hugues Capet erre tout le jour dans la forêt; ses vêtements déchirés, son visage inondé de sang, il cherche sur un arbre pendant la nuit un asile contre les bêtes féroces. Au lever du soleil, une habitation frappe ses regards. P. 209-210. C'était la retraite d'un ermite âgé de plus de cent ans, qui s'y était confiné pour accomplir un vœu fait à Roncevaux. Le saint homme priait au seuil de sa porte. « Beau prud'homme, dit le roi, apprenez-moi où je suis : j'ai tant couru à travers ces broussailles que mon visage et mes habits sont tout déchirés. » A ces mots , l'ermite se lève fort ému. Hugues lui dit : « Asseyez- vous, un tel honneur ne m'appartient point; il n'y a en ce monde personne plus malade que moi, car j'ai été battu. — Seigneur, répond l'ermite, ne vous rabaissez point. A voir votre haubert, on ne soupçonnerait pas d'où vous venez; votre jazeran est bon, un duc le porterait; mais peut-être avez-vous perdu une bataille et vous êtes-vous égaré dans ce bois? — Sire, continue l'ermite, vous avez bien fait de venir ici, car la grande route qui vous ramènera en France, ce glorieux pays, n'est pas éloignée, et je vous y conduirai,
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si c'est votre gré. — Frère^ répond le roi, je n'y ferai pas mon entrée sous Thabit que je porte; mais si vous voulez me donner votre cotte toute rapiécée et votre vieux chaperon, vous m'aurez sauvé la vie. Prenez en échange mon haubert, ma coiffe et mon épée. P. 2 1 0-2 1 1 . — Seigneur, dit Termite, par le salut de mon âme, puisqu'il y va de votre vie, je vous donnerai ma robe, aussi bien ne vaut-elle chose au monde. » Il se déshabille, le roi ôte sa grande coiffe piquée, demeure en hoqueton, endosse la robe et l'immense capuchon. Il ne se peut tenir de rire et jure qu'il ira en cet équipage voir son épousée ; mais il ignore ce qui s'est passé, il ne le saura que trop tôt. Le bon connétable chevauchait avec ses braves compagnons, tandis que Hugues aux épaules carrées venait de revêtir dans la forêt la robe de l'ermite. a Prud'homme, dit-il, je vous supplie, donnez-moi à déjeuner, et vous m'aurez réconforté de toutes manières. » L'ermite n'apporte au roi ni pain de farine blutée, ni chapons rôtis, ni viandes à la poivrade, mais il lui présente des pommes, des glands et des racines de la forêt. « Voilà, dit-il, de quoi j'ai vécu bien des années; si vous n'en pouvez manger, partez de suite, je vous indiquerai le chemin d'une bonne petite ville où vous trouverez du vin et de la chair salée. » P. 212-213. ce Par mon chef, dit le roi, je ne suis guère habitué à pareil festin, je vous re-
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mercie cependant de me l^avoir offert : c'est tout ce que vous avez, j'en suis d'autant plus reconnaissant. Ami, continue-t-il après avoir mangé quelques pommes j je dois vous dire que vous avez assisté aujourd'hui le roi de France. — Ah ! sire, dit le prud'homme en s'inclinant, seriez-vous Louis, le fils de Charles, qui conquit l'Espagne au tranchant de l'épée? » P. 213. « Non^ dit le roi, j'ai épousé sa fille, mais les barons ont eu à mon égard de folles pensées. Que Dieu m'assiste, et je leur ferai chèrement payer la grande trahison qu'ils ont brassée contre moi, ou j'y perdrai toute ma terre. » A ces mots, Hugues prend la route que lui montre l'ermite. Personne en France, fût-il un de ses serviteurs, ne l'eût pu reconnaître, pas même la reine sa femme. Il arrive à une ville et entre dans une auberge; on lui sert du pain, de la viande et du bon vin de Bourgogne. II continue son voyage la tête baissée : un proverbe ne dit-il pas que la crainte accompagne toujours le malheureux ? P. 214-215.
Hugues Capet s'en allait donc, demandant à Dieu de retourner sain et sauf en France. Il voit une troupe de cavaliers galopant au-devant de lui; la crainte d'être reconnu le] trouble aussitôt. En approchant, il aperçoit le comte de Dammartin. « Ah ! franc connétable, se dit-il, qui m'assuriez tant que vous m'aimiez! Mais à qui donc me fier aujourd'hui ? Il me
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semble que tout le monde veuille m'accabler ! » II l'eût donc évité, lorsque celui-ci vient droit à lui : « Que Dieu vous garde, beau prud'homme, s'écrie-t-il en le saluant. — Que Dieu vous sauve, répond Hugues, si vous voulez me faire l'aumône . » Le comte lui fait donner quelque argent. « Pouvez-vous, lui dit-il, m'apprendre des nouvelles du roi ? — Sire, répond Hugues, j'en ai ouï conter une piteuse histoire, mais je dois la taire : en ce lieu-ci il ne fait pas bon d'en parler. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le roi de France est mort, car je l'ai vu tuer et tous les siens livrés au martyre. — Qui a fait cela? s'écrie le connétable. Ne me le cache point, garde-toi de mentir, si tu ne veux qu'on te coupe la tête, car, par le Seigneur qui se laissa mettre en croix pour nous racheter, il n'y a homme au monde, aussi loin qu'on peut aller, s'il a tué le roi et si je puis le trouver, à qui je ne fasse sortir l'âme du corps! dussé-je l'assiéger dans un château fort, il ne pourra m'échapper ! » Hugues, en l'entendant, remercie Dieu ; il voit le connétable rougir et soupirer, grincer des dents et lever les yeux au ciel. « Je puis bien me fier à lui, » se dit-il tout bas tandis que le bon connétable lui répétait d'une voix haute et claire : « Dis-moi qui a tué le roi, sinon je te fais accrocher à cet arbre. » P, 2 1 5-2 1 7. — C'est le duc Asselin et les traîtres Bourguignons, répond le faux pèlerin. Embusqués près de Langres,
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ils assaillirent le roi ; aucun de ceux qui raccompagnaient ne demeura vivant. Ils refusèrent de prendre Hugues Capet à rançon et le mirent à mort. » Les yeux du connétable se remplissent de larmes. « Ah ! s'écriet-il, franc roi, que Dieu te fasse miséricorde, et toi, sois maudit, ducAsselin! Tu as violé la paix envers le roi. Il avait occis ton père, mais, par ma foi, pour venger la mort de notre bon maître, j'irai tuer le fils jusque dans sa maison. » Hugues se réjouit de retrouver dans le connétable un ami si fidèle : ce Quel loyal baron! se dit-il. Je ne veux plus lui cacher davantage ni ma personne ni mon nom. » P. 217-218. Aussitôt il se dépouille de sa robe d'ermite. En le reconnaissant, le comte descend de cheval et lui donne l'accolade. Hugues lui raconte sa fuite dans la forêt, sa retraite à l'ermitage, et lui dit qu'il s'en retourne en France triste et pressé par le désir de revoir son épouse. Peu s'en faut que le comte ne tombe à terre, tant ce récit le trouble ; mais le roi le soutient : « Connétable, dit-il, remettez-vous. Si j'ai été maltraité ou trahi, avec l'aide de Dieu je saurai bien m^en venger, — Ah! sire, répond le comte, je vous supplie de ne pas trop vous affliger de ce que j'ai à vous apprendre ; il faut que vous sachiez la trahison de Fedry qui retient auprès de lui la reine votre femme.» P. 218-220. Désespoir du roi. Il prie le connétable de ne lui rien cacher. Celui-ci raconte ce qui s'est
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passé à Orléans, et comment Fedry est parvenu à s'emparer de la reine ainsi que de Blanchefleur sa mère. Ce récit renouvelleje chagrin du roi, qui soupire et pleure tendrement. « Hélas! s'écrie-t-il, combien mon cœur est affligé ! Fedry va donc disposer à son gré de celle qui m'appartient à titre d'épouse ! » — Ne parlez point ainsi, répond le connétable. D'abord Fedry ne pourra satisfaire aucun désir charnel, je vous-dirai pourquoi. On peut toujours et sans scrupule nuire à un traître et l'entraver dans ses desseins perfides, et c'est ce que je ferai parfaitement à l'égard de Fedry. J'irai le trouvera Troyes. Là, je lui raconterai vos malheurs et vos souffrances; je lui dirai que vous et les vôtres vous êtes tous morts, et que je viens à lui très-affectueusement pour être son homme lige et lui obéir s'il veut accepter mes services; je lui ferai serment de l'aider si bien et si loyalement qu'il sera roi de France et qu'il épousera votre femme. MaisVous viendrez à la noce, et il aura fort à faire s'il ne s'en repent. — C'est parler sagement, dit le roi. — Sire, continue le connétable, allez-vous-en droit à Paris sous votre robe d'ermite; attendez là que je vous écrive : vous aurez de mes nouvelles dès que le moment d'agir sera venu. Prenez garde surtout que personne ne puisse soupçonner nos projets. — C'est parler loyalement, » répond Hugues Capet. Le roi se rend donc à Paris. P. 220-22 1 . Le connétable
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va trouver Fedry à Troyes et le salue. Le comte Taccueille avec joie et lui demande le but de son voyage. ce Vous allez le connaître, répond le connétable. Hugues Capet est mort en Bourgogne : le bon duc Asselin Toccit ainsi que ses gens, aucun d'eux n'échappa. J'ai pensé que comme il n'y avait plus de roi, vous le deviendriez et qu'on pouvait vous y aider. Mais pour cela^ il vous faut épouser la reine. Je vous promets de vous assister et de vous garantir contre tous. Je vous suivrai partout où vous voudrez ; je puis le faire à cette heure qu'il n'y a plus de roi. — Connétable, répond Fedry en l'embrassant, vous y gagnerez le meilleur comté qu'il y ait en France ; mais la reine ne cesse de pleurer depuis qu'elle est ici. Allez la conseiller : si elle veut m'aimer, je lui ferai tant d'honneur et lui donnerai tant de biens qu'elle sera satisfaite, et si je m'en aperçois, honneur vous en reviendra. — On y travaillera », répond le connétable, et il va saluer les deux dames. P. 222-
La reine se lève en le voyant, et lui demande des nouvelles du roi son seigneur. Le connétable la prend à part, lui apprend en quel état il a trouvé son époux et lui indique la conduite à tenir à Tégard de Fedry, qui croira l'épouser. — La reine lui répond qu'elle suivra ses avis; elle en informe sa mère. Toutes deux feignent de pleurer le roi et redou-
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blent leurs gémissements à Tarrivée du comte Fedry. ce II vous faut quitter ce deuil, dit le connétable, car la joie reviendra; et vous, seigneur comte, ne vous étonnez point de voir la reine affligée, sa douleur se calmera. — Voilà longtemps que je le désire, :» répond Fedry. S'asseyant auprès de la reine, il Papaise par de douces et affectueuses paroles, et lui jure de se conduire loyalement avec elle. Le son du cor les avertit d'aller souper. P. 22^.
Le lendemain, le comte de Champagne mande le connétable, en qui il a mis toute sa confiance. « Enseignez-moi, lui dit-il, ce que je dois faire: je suivrai vos conseils, car vous êtes un prud'homme. — Il est temps, répond le connétable, que vous épousiez la reine Marie. Convoquez les ducs , les comtes et ceux de votre lignage ; que tous ceux qui voudront servir votre cause se rendent à ^votre appel. » — ce Vous parlez merveilleusement, dit Fedry, mais, dites-moi, où voulez-vous que nous célébrions la fête ? — A Montmirail en Brie : ici la ville est trop grande, il pourrait facilement s'y cacher de faux compagnons qui vous causeraient du mal et de l'ennui. Montmirail est forte, bien crénelée et solidement bâtie ; son enceinte est de peu de circuit, enfin c'est une jolie ville; votre fête y sera célébrée et s'y accomplira parfaitement. » — ce Que Dieu vous conserve! dit Fedry, je vous devrai mon
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élévation à une haute seigneurie. » Fedry ne soupçonne pas les projets du connétable, qui le flatte ; il semble oublier ce proverbe, que, sous prétexte de servir son ennemi, on le mène parfois mourir la hart au col. P. 223-224.
Fedry mande à Troyes ses comtes, ses ducs et tous ses chevaliers ; là il leur annonce la mort du roi,qu*il tient la reine en son pouvoir et qu'il se propose de l'épouser à Montmirail. Mais peu de princes en France veulent participer à cette trahison; la plupart s'en excusent auprès du comte de Champagne. Les parents de Fedry répondent, au contraire^ qu'ils arriveront au jour indiqué. Le duc Asselin déclare qu'avec ses Bourguignons, il ira visiter son loyal compagnon. Il croyait bien avoir tué le roi Hugues Capet ; mais ce prince se tenait caché à Paris avec Thierry, son chambellan. Un messager l'informe du jour fixé pour le mariage de la reine sa femme avec le comte Fedry, et l'engage à y venir avec assez de monde pour pouvoir exterminer tous ceux qui lui avaient causé tant d'affliction. Le roi se montre alors à ses nobles barons et à ses bourgeois qui lui sont si dévoués ; il leur commande de s'armer et les fait tous sortir de Paris. Ils ne savent 011 ils vont, mais ils s'empressent d'obéir. Hugues Capet les mène au secours de la reine et de Blanchefleur sa mère. Elles étaient toutes les deux à Montmirail en grande appréhension. La
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veille des épousailles, on y voit arriver foison de chevaliers et d'écuyers, ainsi que tous les parents de Fedry et bien d'autres encore dont j'ignore les noms. P. 224-226.
De ceux qu'avait mandés Fedry, il y vient Asselin, Garnier de Roussillon et le comte d'Engler; mais il y manque les douze pairs et plusieurs hauts barons. Ils ne veulent pas fausser leur serment, et disent que n'étant pas certains de la mort du roi, ils ne peuvent en couronner un autre. Fedry s'en irrite et jure qu'il le leur fera chèrement payer.. Montmirail s'anime de jeux et de divertissements de toute espèce; les baladins et les chanteurs y affluent. — « Sire, dit à Fedry le connétable , il est bon de décider qui vous choisirez pour surveiller votre fête, et que personne n'y vienne sans se faire connaître, car en pareille circonstance, il faut bien prendre ses précautions et ne point trop se fier à tous ces gens : tel vous fait bonne mine qui a un cœur de sanglier. — Vous avez raison, répond le comte, je ne connais personne en qui je me fie autant qu'à vous. Veillez donc à la fête, armez mes gens et ne laissez pénétrer dans Montmirail que ceux qui ont souci de mon honneur. » P. 226-227.
Le connétable fait préparer son monde ; il se rend à la porte et ordonne qu'on ne laisse entrer personne qu'à bonne enseigne. En regardant du côté de Paris,
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il aperçoit une troupe qui arrive en grande hâte; il fait fermer la porte malicieusement. Le roi de France, Hugues Capet au fier courage , qui s'était embusqué près de là, se présente tout à coup et dit: «Ouvrez, seigneurs, nous sommes de bonnes gens. — Sire, quiêtes-vous ? s'écrie le connétable , dites-le sans détour. » Hugues lève la main et répond tout bas : a Je suis le roi de France. » Le connétable fait tomber les barrières : « Venez, sire, lui dit-il, le comte Fedry attend votre femme. On doit la lui conduire noblement parée ; Asselin de Bourgogne raccompagnera. La messe sera chantée là-haut, vous arriverez encore à temps pour la consécration. » P. 227-228. Le roi se réjouit à ces paroles; il pénètre dans la ville sans obstacle. Il amenait avec lui plus de six mille hommes. Quand ils furent tous entrés, on referma les portes, et le connétable en prit les clefs, (c Par Dieu le créateur, dit-il au roi, personne ne sortira plus par cette porte ni par les deux autres, car je les ai bien fermées ; de cette manière aucun ne nous échappera. — Au nom de Dieu, dit le roi, béni soit celui qui eut cette pensée î Menez-moi au moustier où ces gens sont allés. Fedry a eu grand tort de m'enlever ma femme! — II s'en repentira, répond le comte. » Ils se dirigent donc vers l'église. Le roi commande à tous ses ménestrels de faire grand bruit afin qu'on les entende; l'un se prit à sonner du
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cor, Tautre de la trompe. Cependant Hugues Capet dispose sa troupe en bon ordre. Fedry et Asselin entendent ce vacarme, ce Écoutez, dit Asselin, quelles gens nous viennent-là ? » Fedry sort et les regarde; mais à la vue de cette multitude, il se trouble : «Je ne sais ce qui va se passer, dit-il à Asselin, mais je crains fort que le comte de Dammartin ne m'ait trahi ; le voyez-vous qui marche à leur tête ? » Le connétable arrive alors au moutier, et avec lui Hugues Capet, qui s'écrie à haute voix : « A mort ! traîtres, car tous vous périrez, vous expierez aujourd'hui votre grande perfidie ! Par ma foi, comte Fedry, vous fûtes malavisé de vouloir épouser la reine, cela vous portera malheur. Je suis en vie, vous n'y avez aucun droit, et la preuve, c'est que je coucherai cette nuit avec l'épousée. Vous vous êtes trop pressé, par les conseils d'Asselin : il me croyait mort, c'est lui qui a tué mes gens et deux de mes enfants. Dieu soit loué 1 je suis prêt à en tirer vengeance ; en avant, barons, frappez! — Sire, s'écrie le connétable, gardez bien ce passage, je vais à Tautre issue de peur qu'ils ne puissent s'échapper, w P. 228-230.
Les traîtres sont enfermés de tous côtés. Le roi entre dans l'église fort échauffé; il rencontre Carnier de Roussillon, d'un seul coup il lui fend la tête; le corps roula devant la porte du chœur. Les traîtres étaient tous désarmés : il en fut mis à mort une grande
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quantité. Les dames, à la vue de cet affreux carnage, versent des larmes d'épouvante. Asselin et Fedry prennent la fuite et se dirigent vers une porte ; mais le connétable l'avait fait garder. « Par ma foi, s'écria-t-il en les voyant, vous n'échapperez pas ! » Il va sur eux Tépée haute. Ils ont peur d'être tués : ce Franc comte, lui dirent-ils , ayez pitié de nous. Nous sommes de votre lignage, mais vous vous y montrez peu sensible, vous nous avez vilainement et trompés et trahis. — Vous mentez, dit le comte, jamais je ne fis trahison, vous m'en accusez à tort, et si vous croyez que je m'en sois mêlé , voici le roi de France, plaignez-vous-en à lui, il vous fera justice. » P. 230-231.
Les traîtres, renfermés au moutier Saint-Martin, réclamaient Jésus-Christ, mais rien ne leur valut. Hugues Capet^ ses deux bâtards Renaud et Gerin, ainsi que tous les barons, en firent tel massacre, qu'on pouvait puiser leursang à terre à plein bassin. Après les avoir fait mettre à mort, le roi entra dans le chœur et trouva les dames cachées dans un réduit. Il prit la reine par son hermine, l'embrassa tendrement et salua Blanchefleur, sa mère. Là se trouvaient aussi maintes autres dames richement parées; le roi les prit sous sa protection. Voici venir le connétable amenant avec lui Fedry et Asselin ; il les conduit au roi, qui parlait bas à la reine et lui racontait les peines et les angoisses que
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ces deux traîtres lui avaient fait souffrir. Le connétable les lui offre en présent ; le roi se signe : — « Connétable, dit-il, si Jésus-Christ ne m'aveugle point, je les croyais occis dans les tourments. Je suis content de les voir à ma disposition ; menez-les au palais, nous ferons leur jugement. — Volontiers, dit le comte.» Puis il engage le roi à aller au château, dont ses gens s'étaient emparés après avoir tué tous les gens de Fedry. Il n'y est demeuré ni maître d'hôtel ni chambellam, mais de quoi dîner en abondance, et on pourra y faire les noces gaiement. Le roi le remercie en riant et se rend au château. Ses officiers le servirent promptement, rien ne manqua au festin. Fedry en paya les frais, mais n'y goûta point. Quand le roi et les dames sont assis joyeusement à table, entourés de tous les hauts barons, le connétable prend Fedry et Asselin, ordonne qu'on les lie à un pilier et qu'on leur mette des menottes; puis il fait jouer les ménestrels en leur présence, dont chacun se prit à rire. — « Sire^ dit-il, ne vous déplaise que j'aie fait servir l'épousé le premier, c'est pour lui que doivent jouer les instruments. Son exemple prouve clairement que tel qui se marie à prime, à vêpres s'en repent. » P. 231-234.
Le connétable raille Fedry : ce Par ma foi, lui ditil, vous n'aurez rien à manger, car vous m'avez fait jeûner ainsi que la reine un jour entier dans la tour
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d'Orléans. » Les tables enlevées, le roi réunit ses . barons en conseil; le connétable et Ansel de Gonesse sont les premiers mandés. « Francs barons, dit Hugues Capet, je vous ai appelés pour savoir comment faire justice de ces deux traîtres. — Sire, dit Ansel de Gonesse , faites-les conduire à Paris , convoquez -y les pairs du royaume, déclarez-leur ce qu'ils ont fait , ils les condamneront au supplice. Sire, dit le connétable, j'ai mieux à vous conseiller. Ces traîtres parjures sont de trop haut parage. Si vous les faites conduire à Paris, on vous priera de leur pardonner; mais si vous les épargniez, la guerre serait à recommencer. — C'est vrai, répond le roi, faites-les dépêcher. » Aussitôt le comte leur fit couper le col. P. 254-235.
La reine fut satisfaite de leur fin ; les Français passèrent toute la journée en réjouissances. Le lendemain, le roi, après avoir entendu la messe, fit reconduire honorablement dans leurs terres les femmes des barons qui avaient été mis à mort. Il alla ensuite à Paris avec la reine, qu'il aimait tant. Depuis lors, il ne se trouva plus de prince, en France ni ailleurs, qui osât susciter de guerre contre lui. Redouté par sa valeur, il sut bien maintenir et garder le royaume. Il ne pouvait se consoler de la mort de ses deux bâtards qu'Asselin avait fait tuer en Bourgogne ; il eût vu revenir avec joie ses six autres enfants. Mais lais-
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sons un peu Hugues Capet pour nous occuper de Beuve de Tarse et du roi Drogon, le fils d'Aymer, embarqués avec les six bâtards et les trente mille Français qu'on leur avait confiés. Ils se proposaient d*aller à la Mecque tirer vengeance de Clarvus, mais auparavant ils désirent revoir à Venise Saramonde et Flore. En apercevant cette cité renommée , ils voient qu'elle est entourée de tous côtés d'une flotte innombrable» Ils s'en étonnent, mais ne laissent pas de s'avancer jusqu'à ce qu'ils reconnaissent l'enseigne de Mahomet flottant au haut des mâts. P. 234-237.
Drogon la montre à Beuve. « Regardez! lui dit- il. Dieu me pardonne, c'est Clarvus, le traître Soudan; il assiège Venise avec toutes ses forces. Notre voyage est abrégé, nous n'irons plus à la Mecque.
— Vous dites vrai, répond Beuve, nous devons louer Dieu de rencontrer ici nos ennemis ; nous leur ferons payer la mort de nos amis. Allons les assaillir!
— Par ma foi, j'y consens volontiers! » Les chrétiens mettent leur flotte en bon ordre; la mer retentit au loin au bruit de leurs instruments. Ils abordent si précipitamment les Sarrasins, que les plus hardis s'épouvantent ; ils leur lancent des traits, ils frappent sur leurs têtes à coups d'épée. Mainte nef s'effondre à la mer; les matelots se réfugient dans les châteaux des mâts, on jette sur eux des pierres et
Hugues Capet. l
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des matières enflammées. Il serait difficile de savoir le nombre des païens qui furent tués. Les bâtards de Hugues Capet s'exposent pour acquérir de Thonneur, Drogonet Beuve se signalent également; navires et païens périssent sous leurs coups. Le Soudan voit ses gens disparaître par masses, peu s'en faut qu'il ne meure de douleur. Il encourage les siens de la voix, il risque sa vie pour venger sa défaite, il frappe avec fureur sur les Vénitiens. Ce fut grande folie, car il s'avance tellement qu'il ne peut plus reculer. Il se précipite sur Drogon, qui le reçoit vaillamment; il y eut là telle bataille qu'on n'en vit jamais plus grande sur mer. Clarvus y perdit la plupart de son monde. Drogon entra dans le vaisseau du soudan et l'attaqua avec les bâtards de Hugues et les Français. Pourquoi m'étendre plus longuement? Le soudan fut tué par Drogon le Hardi, et tous ceux de sa nef périrent et furent défaits. Quelques-uns de désespoir se précipitent dans la mer. Brandonne^ fils du soudan, affligé de la mort de son père et de la défaite des siens, fit déployer ses voiles, et, favorisé par le vent, parvint à s'échapper. — Ainsi se termine la déconfiture des païens. Ils y perdirent plus de la moitié de leur monde. Quant aux Vénitiens, aux Arméniens, aux Tarsiens et aux Français, il en mourut bien vingt mille, que Dieu leur fasse merci ! Leurs amis s'en affligent et s'en courrou-
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cent, mais ils se réjouissent de la mort du Soudan. Un immense butin devient le partage des vainqueurs dont l'arrivée à Venise est noblement fêtée. Saramonde et Flore accourent au-devant de leur fils et de leur époux. Drogon raconte à sa mère ce qu'il a fait en France, et le secours que la reine lui a donné. Saramonde accueille avec de grands honneurs les enfants de Hugues Capet ; Drogon leur fait de riches présents, etBeuve leur promet des fiefs et des terres. Les bâtards le remercient; ils ramèneront leurs hommes en France et ne veulent servir, disent-ils, autre seigneur que leur père. « Par ma foi, répond Drogon, vous avez bien raison. » P. 239-241. Il y eut à Venise de grandes réjouissances à l'occasion de la défaite et de la mort de Clarvus ; le roi Beuve retourna ensuite dans ses États avec son épouse. Le roi Drogon ainsi que Saramonde demeura à Venise, où il vécut en paix. Les six enfants de Hugues, revenus en France avec leurs gens, rendirent compte de leur succès au roi^ qui leur apprit la trahison de Fedry et leur donna rentes et terres à foison. Hugues Capet tint le royaume neuf ans, au bout desquels il mourut fort aimé de ses sujets. On l'enterra en grande pompe à l'abbaye Saint-Magloire, qu'il avait fondée à Paris. Son fils Robert lui succéda et régna trentequatre ans. Mais ici finit l'histoire de Hugues Capet,
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qui eut tant à souffrir avant d'être roi. Que Jésus pardonne à tous ceux qui la lisent, et octroie à celui qui récrivit une vraie absolution. P. 241-242.