Garnier pour Richier, p. i, v
Ces deux changements de noms existaient déjà au texte de i;oo.
Préface. Ixiij
conseillers les plus sages et les plus favorisés du roi Louis. Les dons qu'il en reçut accrurent ses revenus jusqu'à quatre mille couronnes. Enfin Dieu mit le comble à ses grâces en lui donnant un fils qui fut nommé Hugues et élevé noblement. Nous trouvons ensuite de longs détails sur son éducation ainsi que sur la mort et les funérailles de son père.
Hugues , orphelin et abandonné à lui-mêm.e dans un âge si tendre , n'a pas besoin , comme dit le poëme, de sept ans pour dissiper son patrimoine (p . 2) (ï); il est plus expéditif et se ruine en deux ans; mais combien de moyens n'emploiet-il pas pour y parvenir .? Il passe son temps à table, et, comme dit le proverbe, il avale les morceaux doubles; la société des dames et des demoiselles lui est indispensable ; il n'épargne pas la dépense ; un seul repas lui coûte plus de cinquante couronnes; il accable ses hôtes de présents , il s'entoure de musiciens et de chanteurs ; il n'y a pas de fêtes ni de noces auxquelles il n'assiste ; il dispute les prix dans les tournois ; chaque semaine il se pare de nouveaux habits de plus en plus magnifiques ; il joue un jeu de prince et d'un seul coup perd des sommes énormes. Enfin ces prodigalités épuisent toutes ses ressources , ses dettes excèdent de beaucoup son avoir; ses amis lui ferment leurs portes , ses serviteurs l'abandonnent : il n'avait plus rien à leur donner !
Un cri de réprobation s'élève contre lui, ses créanciers, auxquels il avait engagé ses terres, le
I . Tous les chiffres ainsi indiqués avec parenthèse se rapportent à la pagination du poëme français.
ixîv Préface.
tourmentent et le mènent si rudement qu^il est obligé de se cacher.
Le monologue de Hugues Capet avant qu'il se rende à Paris (p. 2-3), et le charmant portrait que fait de lui notre poëte (p. 23-24), sont supprimés.
La visite de Hugues Capet à l'oncle Simon (p. 4-7), qui devient le cousin Simon Feray, si elle perd tout ce que le dialogue a de piquant, est amplifiée de détails insignifiants, d'abord par la prolongation du séjour de Hugues chez son parent , ensuite par un sermon du bonhomme sur ses prodigalités, très-cavalièrement accueilli; enfin par l'intervention de la ménagère de Simon, qui, effrayée des désordres qu'elle prévoit, dissuade son maître de garder un pareil commensal (i). Hugues, d'ailleurs, est tout disposé à partir, et part, en effet, après avoir reçu sa gratification.
Le séjour de Hugues en Hainaut (p. 7-10) a été l'objet d'un remaniement plus complet, et, on le comprend , l'éditeur de 1 5 37 s'y est arrêté avec complaisance : c'est le tableau d'une intrigue amoureuse dans ses détails et avec ses péripéties.
Hugues apprend d'un messager qu'un tournois est préparé à Bergues; il s'y rend aussitôt et n'épargne rien pour se montrer à son avantage. Vainqueur dans la lice, il obtient un prix plus
I . Le début et les trois alinéas qui précèdent sont un remaniement de l'éditeur de 1537; le texte de 1500 indique brièvement les faits principaux et arrive aussitôt à la visite de Hugues chez Simon.
Préface. Ixv
doux encore, c'est Tamour de la fille d'un puissant chevalier. Celle-ci , décidée à lui accorder ses bonnes grâces, le provoque par les lettres les plus tendres, et lui envoie une de ses femmes pour l'introduire, la nuit, chez elle. Hugues, reconnaissant , lui donne son anneau , gage de fidélité, et, suivant la mode des galants du temps, il revêt sa chemise de maille pour aller au rendez-vous. Je ne m'étendrai pas sur les magnificences de la chambre de la demoiselle : les riches tentures de soie , les tapis moelleux , les eaux de senteur, la collation de confitures et les électuaires; j'ose à peine indiquer le lit somptueux préparé pour les deux amants ; enfin j'en tirerai les rideaux en disant avec l'éditeur de 1537, que décrire leur bonheur serait chose impossible, et qu'Euriolo et Lucrecia n'en ont point éprouvé de plus grand (^).
Après plusieurs détails relatifs à la découverte de cette intrigue et qui ne sont pas au poëme(2), Hugues sort de Bergues en se lamentant à cause des soupçons qui vont planer sur la vertu de sa belle amie. Il est à noter que le texte allemand, par respect humain^ ne parle point de sa grossesse ; se rapprochant d'ailleurs du texte origi-
1. Roman célèbre d'vEneas Sylvius Piccolomini (Pie II), composé par lui en latin avant son avènement au trône pontifical. Sous les noms imaginaires d'Euriale et de Lucrèce, l'auteur y a retracé Thistoire véritable et touchante des amours de son ami Gaspard Schlick , chancelier de l'empereur Sigismond, et d'une noble dame de Sienne. Cet ouvrage a été traduit dans toutes les langues. (Voyez le Manuel du Libraire de Brunet et Grasse, iSagenkreise, p. 483.)
2. Le texte allemand est aussi sobre que le poëme français sur les détails de cette intrigue.
Hugues Cap et, c
Ixviij Préface.
de Champagne, on lui répond que c'est le seigneur de Gonesse, près du Bourget, mais issu d'une famille de bouchers, tandis que c'est Anselme de Gonesse qui dit à la reine : « C'est Hugues le boucher )) (p. 37). La reine ne reproche point à Hugues qu'il est de bas lignage (p. 38). Fedry ne parle pas avec mépris de l'alliance de la reine avec les bourgeois de Paris (p. 39 ). Le comte de Bar et le duc de Lorraine ne sont pas nommés parmi les morts (p. 40). Le message de Blanchefleur à Drogon (p. 42) est converti en une ambassade solennelle , et lorsque Drogon et Beuve parlent de secourir la reine avec leurs troupes (p. 44-4 s);, il est toujours question de canons ; c'est une amélioration de l'éditeur qui veut se tenir au courant des progrès du temps. Dans l'énumération des comtes du parti de Fedry (p. 46-47), les noms sont souvent défigurés ; on lit Sason pour Soissons , et Bramax pour Beauvais ; enfin, le récit du combat devant Paris est resserré dans une demi-page; il en occupe près de sept au poëme (p. 48-55)-
A l'occasion du vœu, du paon (p. 59-63), les paroles de Hugues se trouvent réduites à quelques lignes ; il n'est question ni de Porrus ni du vieillard Quassamus. En général, le traducteur ne présente de toute cette partie qu'une analyse très- sèche ; le récit que Hugues fait à la reine de ses exploits (p. 85-84) est également tronqué.
Un des plus remarquables morceaux du poëme, celui où la reine et sa fille se révèlent Pune à l'autre leur amour pour Hugues, et qui se termine par le renoncement de Blanchefleur en faveur de
Préface. Ixix
Marie (p. 91-94), a été assez exactement reproduit. Mais lorsque la reine donne le duché d'Orléans à Hugues (p. 94), elle ajoute : « Car mon frère Ernaut est mort ('), Dieu veuille avoir son âme , et cette province m'est échue. » A roccasion de la prolongation du siège de Paris (p. 95), le traducteur décrit la famine qui afflige les habitants , et dont il n'est pas question au poëme.
Lors du débarquement de Drogon en Normandie y Harfleur est traduit par le port de Spitzendode, château-fort où commence le pays français. Le roi se dirige de là sur Paris par une contrée déserte. L'épisode des dix bâtards de Hugues (p. 97-1 19) se réduit à moins de quatre pages; le discours de leurs mères est omis, et lorsqu'ils se reconnaissent entre eux , les seuls qui sont désignés ont , du côté maternel , une noble origine , tandis qu'au poëme l'un d'eux a pour mère la fille d'un boucher. Il n'est nullement fait mention des places qu'ils convoitent, depuis celle de grand officier jusqu'à celle plus modeste d'huissier (p. ici). La fontaine où ils s'arrêtèrent près de Montmartre est indiquée au poëme comme celle oii fut décollé saint Denis ; (p. 106) , on lui a substitué saint Louis. Il n'est qu-estion ni des dialogues ni des exploits de Richier(p. 104, 105, 107 et 108). Drogon et Beuve arrivent à Saint-Cloud (p. 109), qui devient Saint-Nicolas. Le texte allemand se rapproche
1 . Il y a dans le texte Herr Naus , ce qui veut dire sire Naus , mais il faut lire Hernaus [Ernaulz] ; voir au poëme, p. 42.
Ixx Préface.
du poëme, toujours en abrégeant ; la malédiction de Henri en entrant dans la tente de Fedry (p. 114) prend la forme d'un benedicite. Tout ce qui suit est tronqué ; il n'est pas parlé de la mort du comte de Braine (p. 1 1 5 ) ; les discours du connétable, de Hugues Capet et de Drogon (p. 1 171 18) sont supprimés. Aux paroles railleuses de Blanchefleur à Hugues lorsqu'on lui présente ses dix bâtards (p. ^23), l'éditeur de 1537 ajoute : « Que serait-ce donc si on avait conduit ici vos filles ? » Il omet les louanges données par le peuple aux enfants de Hugues ( p. 124). Le monologue si original de Drogon lorsqu'il retourne à Saint-Cloud (p. 125-126) est supprimé. Au poëme , c'est Drogon qui indique à Beuve les dispositions à prendre pour la bataille (p. 130). Dans l'allemand, c'est le contraire. L'arrivée de l'espion qui instruit Fedry de la position de Drogon et de Beuve (p. 1 30-1 3 1) est à peine indiquée. Le récit de la bataille gagnée par les deux rois devant Saint-Cloud contre Asselin, duc de Bourgogne (p. 131-137), est réduit à moins d'une page. Le texte allemand passe ensuite les vers exprimant la colère de Fedry et sa confiance dans le grand nombre de ses troupes, confiance, dit le poëte, que Dieu ne justifiera pas (p. 137-138).
Drogon et Beuve occupent Saint-Denis pour participer à la grande bataille, en prenant les Bourguignons à dos ; les dispositions combinées avec Hugues Capet sont développées au poëme (p. 133-139), le texte en parle à peine. La scène imposante où la reine et sa fille contraignent Hugues à porter les fleurs de lis avec les
Préfacé. Ixxj
armes royales (p. 139-144), est singulièrement tronquée; les plus belles parties en sont sacrifiées, il ne reste que le squelette. Après que Hugues est investi de ce suprême honneur, il y a au poëme un passage curieux, c'est le jugement du peuple; des voix s'élèvent de plusieurs côtés, voix critiques d'une opposition jalouse, voixélogieuses d'une majorité qui exalte Hugues et ses hauts faits (p. 144- 146). La traduction se borne à cette phrase : (( Chacun en dit son mot, et surtout ceux qui n'auraient pas été consultés »
L'apparition de Hugues Capet avec le blason royal, ainsi que les paroles de la reine (p. 146- 147), sont abrégées. Le discours des bâtards accompagnant leur père (p. 147) est supprimé. Dans les dispositions des deux armées (p. 148), des détails sont omis. Le texte allemand fait ensuite un contre-sens, et prend une invocation du poëte (p. 149) pour l'arrivée de Hugues. Au poëme, l'armée de Fedry se divise en cinq corps, et l'on passe du deuxième au quatrième (p. 149). Le traducteur ne cite que quatre corps et rétablit l'ordre numérique.
Fedry subdivise ensuite son armée en quinze corps et en donne le commandement aux comtes d'Amiens , de Vimeux (Godofroi), de Lyonnais, de Beaumont et de Roye (p. 150); le texte allemand les remplace par les comtes d'Armagnac, Saffrid de Vienne et de Belschett. Attaque de Drogon contre les Bourguignons, près de La Chapelle (p. 150-151), très-abrégée. Le texte allemand exprime l'étonnement des gens de Fedry à la vue du blason de France, il omet que le comte de Champagne s'écrie en parlant de
Ixxij Préface.
Hugues : « Prenez-moi ce glouton , il ne vaut pas un brin d^osier! » La mise en scène de l'oriflamme et l'effet produit sur les assaillants par l'idée de l'élection d'un roi à Paris (p. 152-155) sont entièrement supprimés. Analyse rapide de la bataille, mais omission des faits particuliers et des prouesses de Fedry (p. 155); l'éditeur dit ensuite quelques mots de Drogon et de Beuve (p. 154). Discours du duc de Bretagne raccourci (p. 1 54), celui du duc de Normandie (p. 1 56) supprimé. Dans le discours du duc de Bourgogne à son fils (p. 15$), au lieu de se qualifier du titre de doyen, il se nomme le douzième des pairs de France; le reste est tronqué, la réponse d'Asselin est retranchée ainsi que la réflexion du poëte (p. 153). Lorsque Drogon dit à Hugues Capet : « Qui vous a fait roi ? — La reine , répond celui-ci , m'a ordonné de porter ces armes pour voir qui veut l'honorer. » C'est un contre-sens du traducteur; il y a au poëme : <( Pour savoir si on pourrait me les enlever (p. 156). » Les treize vers précédents avaient été omis ; la réponse de Drogon est altérée et mutilée (p. 156-157). Hugues Capet tue le duc de Bourgogne : trois lignes d'allemand pour vingt-deux vers (p. 157 158).
(( Les gens du duc s'élancent à terre pour le secourir, mais Hugues Capet arrive et en tue plus de vingt. Asselin accourt aussitôt auprès de son père. Il y eut alors telle presse que ce dernier fut foulé sous les pieds des chevaux; là commença l'horreur, c'était une telle boucherie qu'un païen en aurait eu pitié. Hugues, à pied, brandit sa hache à deux mains j quiconque l'ap-
Préface. Ixxiij
proche est mort ; il se lance sur les ennemis comme un sanglier irrité par les chiens, il frappe autour de lui et renverse tout ; ses bâtards font de leur mieux, ils égorgent comme le loup les brebis. Ils tuèrent trois comtes. Asselin prend Beuve prisonnier; aussitôt Hugues remonte à cheval et court après lui. Le connétable le devance et reprend Beuve. Le connétable était plus fort au combat qu'Asselin, cependant celuici frappait autour de lui des coups si rudes qu^il en tua cinq et en blessa un grand nombre. Henri trouvant que ce serait dommage qu'un si fier combattant succombât, lui crie de se rendre, s'il ne veut mourir. Asselin blessé et épuisé lui offre son épée. Hugues lui donne un cheval et reçoit sa foi. Oh ! qu'il agit follement en ne le tuant pas, car il lui causa dans la suite, ainsi qu'à la reine, de grandes douleurs! Beuve rejoint Hugues Capet, dont les bâtards l'avaient délivré ; ils rencontrent Beuve qui les remercie, et courent tous ensemble au plus fort de la mêlée , où ils se signalent de nouveau, et où Fedry et Drogon, en se chargeant, se renversent tous deux à terre. »
Cette citation littérale du texte allemand, comparée au poëme (p. 158-163), peut donner une idée de la manière de procéder du traducteur et des éditeurs qui ont remanié son travail.
(( Hugues vole au secours de Drogon. Fedry, voyant la plupart de son monde tué, consulte ses chevaliers ; ils répondent qu'il n'y a qu'à se défendre le mieux possible ; s'ils fuient, on le leur reprochera éternellement , ce serait une honte, et il vaut mieux mourir avec honneur que
Jxxîv Préface.
de vivre honteusement (p. 165-166). Hugues Capet arrive et défie Fedry; mais le comte ne répond pas et s'éloigne pour lui échapper. Il rencontre le connétable, qui le renverse et se dispose à regorger; Hugues accourt et demande qu'on lui livre Fedry; il en répond à la reine, et il veut le lui donner comme présent de noce (p. 166- 167). Le texte allemand continue cette analyse du poëme, mais il ajoute une ironie aux paroles de Hugues à Fedry, en lui faisant dire : (c Ce jeu vous plaiîAU sommes- nous d'accord , et la guerre est-elle terminée (p. 167)? Le comte ne répond pas ; Hugues lui fait donner un cheval, et va au camp, qui est mis au pillage; il n'est pas question de l'armée de Fedry, qui, découragée, se débande et s'enfuit (p. 168). La reine se réjouit avec sa fille ; le reste comme au poëme , mais toujours très-abrégé ; les acclamations du peuple sont omises (p. 169-170). Hugues est désarmé par la reine et sa fille ; seulement le texte allemand enlève tout ce qu'il y a de piquant à sa conversation avec la reine, lorsque Hugues s'accuse de couardise et lui reproche d'en avoir été la cause (p. 171- 178).
Lorsque la reine accorde sa fille à Hugues, ce dernier lui répond (p. 175) : ce Dame, j'accepte ce don », le traducteur lui prête un long discours. Les noces se font à Paris , comme au poëme ; omission des parents de Fedry, qui y vinrent, et de cette réflexion : (c II fait bon s'amender quand on a failli (p. 173-17$)- ^^
Couronnement à Reims, et loi salique, comme au poëme (p. 175-176); il est à remarquer que le traducteur a rendu les pairs de France par le
Préface. Ixxv
mot vàter, qui signifie pères ; il ajoute ensuite : « A cause de cela, Hugues commença par n'être qu'administrateur du royaume ; mais, attendu qu'il n'avait pas été élu par la noblesse, les princes et les seigneurs firent un autre règlement à l'honneur du royaume qui s était abaissé en faveur de Hugues Capet, et stipulèrent que s'û n'avait pas d'enfant mâle de la reine, il administrerait le royaume sa vie durant, et qu'après sa mort on en élirait un autre ; mais que s'il avait un fils, celui-ci régnerait après lui; Dieu y pourvut, car il eut de la reine beaucoup d'enfants. »
Ici le texte allemand fait une transposition de la page 176 à la page 182 du poëme, en passant de suite à la demande d'un secours de Drogon à Hugues, pour venger contre le Soudan la mort de son père, ce qui n'était pas logique , car il était plus naturel que Drogon attendît la soumission de Fedry et d'Asselin ainsi que la pacification du royaume , pour emmener avec lui trente mille Français guerroyer en Orient. Cette partie a été très-raccourcie, le discours de Drogon (p. 182-183) se réduit à deux lignes; par compensation, la réponse de Hugues Capet est fort allongée. Le texte allemand passe sous silence les adieux de Drogon et de Blanchefleur, et saute à la page 236 du poëme pour nous apprendre que Drogon et Beuve n'iront point à la Mecque, mais qu'ils trouveront le fils du Soudan avec une armée devant Venise. Il supprime les supplications des princes et des seigneurs en faveur de Fedry et d'Asselin, la'réponsedu roi, ainsi que le détail de son départ de Reims et de son arrivée à Paris (p. 176-178). Le procès de Fedry, l'un
Ixxvj Préface.
des morceaux les plus dramatiques du poëme , est complètement défiguré. Le roi fait amener Fedry au palais : (c Comte Fedry, lui dit-il, vous méritez un châtiment sévère, vous qui vous êtes révolté contre la reine et contre le royaume , et qui leur avez nécessité de grandes dépenses ; vous en recevrez votre salaire, mais je ne veux ni employer la violence ni faire d'injustices comme vous m'en avez montré l'exemple, et j'ai donné ordre à mes conseillers de vous juger. » Fedry s'excuse platement, demande pardon à la reine et offre de se déclarer l'hommelige du royaume et de payer un tribut annuel. Le roi voyant Fedry s'humilier pense que sa condamnation lui aliénerait les seigneurs et ses parents, et lui fait jurer avec Asselin de ne jamais rien entreprendre contre la France.
Si l'éditeur raccourcit souvent les passages les plus importants , s'il omet les choses les plus significatives , il s'amuse quelquefois à faire sortir d'un seul mot une longue paraphrase ; voici comment il a tiré parti de ce vers, qui exprime les sentiments de Fedry et d'Asselin :
Mais cescunfu en cucr faus, traytrez et lais.
(c En retournant chez eux, le duc de Bourgogne dit au comte de Champagne : « Nous voici presque devenus serfs , tant nous nous sommes soumis au manant qui nous a privés de nos meilleurs amis et fait souffrir de si grands dommages. Je me sens peu enclin à lui rester fidèle ; avant deux ans je m'en vengerai, dussé-je y périr! — Et je vous y aiderai, répond le comte, mais
Préface. Ixxvij
il faut y réfléchir et nous concerter avant de nous prononcer ; lorsque nous croirons le moment favorable, nous trouverons bien le moyen d'en arriver à ce qu'il soit tué, car il n'a personne avec lui qui soit assez puissant pour pouvoir y compter ; alors le royaume me tombera en partage. — Sur ma foi, dit Asselin, je vous seconderai. Ainsi, réunissons-nous tous deux et retournons chacun chez nous. »
Le texte allemand annonce la grossesse de la reine , mais il ne nomme pas le fils qu'elle doit avoir et qui régnera sous le nom de Charles
Hugues Capet conduit à Orléans la reme, et
la laissant sous la garde du connétable, il va visiter son royaume.
Au lieu de se rendre directement en Bourgogne (p. 185), le texte allemand le fait aller d'abord à Blois, puis successivement à Tours, à Poitiers en Gascogne et en Auvergne, d^où il revient par la Bourgogne.
Asselin s'entend avec Fedry pour trahir Hugues Capet ; Fedry s'achemine à Orléans, où il doit enlever la reine , tandis qu'Asselin prépare des embûches où le roi doit périr (p. i8$-i88). Le fonds du poëme est à peu près reproduit sans cependant s'astreindre à la forme et à Pordre des idées.
i( Lecomte Fedry etses gens arrivent à Orléans à portes ouvrantes ; la plupart des habitants dormaient encore, et en entendant cette troupe de cavaliers, ils crurent que c'était le roi. Le comte Fedry s'approche du château, dont il trouve les portes closes. —Qui est là.? s'écrie le portier,
Ixxvîij Préface,
qui déclare avoir Pordre de ne laisser entrer personne avant Pheure de prime. — Ne me connaistu point ? dit le comte. Prends garde que cela ne te porte malheur! »
Le portier ne connaissait point encore les gens de son maître, il pensa que celui-ci pouvait se trouver parmi eux , et voyant le comte parler si familièrement : (c Mon seigneur, s^écria-t-il , pardonnez-moi et que Dieu me soit en aide, je ne vous reconnaissais point ! »
(( Le comte et les siens une fois entrés, égorgèrent le portier, qui poussa un cri si perçant que le connétable s'éveilla, et courant à la fenêtre, il aperçut Fedry et d'autres personnages qui lui étaient bien connus. Convaincu de la trahison, il se précipite chez la reine : « Au nom de Dieu, s^écrie-t-il, levez-vous et ne vous effrayez point, le comte Fedry vous cherche pour vous emmener avec lui, car il a pris la ville. » La reine se lève, saisie d'une telle épouvante qu'elle retombe sans connaissance sur son lit. Le comte lui jette un manteau sur les épaules et la porte dans une forte tour; il y trouve trois chevaliers de ses amis, son écuyer et six nobles demoiselles. La vieille reine était dans une chambre ; elle entend les cris de ses gens égorgés par Fedry; son valet la prend par la main et cherche à la conduire à la tour. Le comte de Champagne le rencontre et le tue ; il saisit la reine : « Où est votre fille ? » lui dit-il. Arrive alors un jeune gentilhomme nommé Baudouin qui parle à Fedry : <( Seigneur, lui dit-il, elle est dans la grosse tour, je l'y ai vu porter. » A cette nouvelle, Fedry crie à ses gens de chercher partout et de tuer tous ceux qu'ils rencon-
Préface. Ixxix
treront; il conduit Blanchefleur devant la tour : « Comte de Dammartin , s'écrie-t-il, par le Dieu éternel, si tu ne me livres la reine, je vous laisse tous mourir de faim dans cette tour où vous ne pouvez tenir longtemps. — Indigne et parjure coquin, répond Dammartin, je ne te considère plus comme mon parent, j'aime mieux mourir de faim ici que de te rendre la reine ; nous ne manquons pas de vivres ; avant qu'ils soient consommés, nous pouvons être secourus. Je fais peu de cas de tes bravades, puisque tu as oublié ton serment. — Ton orgueil t'abuse , réplique Fedry, je méprise ton babil. Demeure ici, et tu verras que je ferai brûler devant tes yeux la vieille reine. » Aussitôt il appelle ses chevaliers pour assaillir la tour (p . 188-193).))
Fedry fait faire un grand feu au pied de la tour, et ordonne qu'on y conduise Blanchefleur. L'éditeur de 1337a retranché l'assaut de la tour, la blessure de Fedry et les paroles si éloquentes de la reine et de sa mère (p. 193- 19 0-
(f Les bourgeois entendant les cris poussés à la prise du château et ceux de la jeune reine lorsque Fedry veut faire brûler sa mère, s'arment et accourent, mais trouvant les portes fermées , ils les enfoncent et y pénètrent de vive force. Fedry, qui s'y attendait, tombe sur eux et les égorge ; la cour est couverte de leurs cadavres. Le comte de Dammartin et tous ceux de la tour voient cette scène d'horreur: « Par ma foi , dit le connétable à la reine , nos affaires vont mal, nos gens sont massacrés, votre mère est prisonnière ; nous ne pouvons tenir ici longtemps. — Dieu! s'écrie la reine^ pourriez-
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Préface. Ixxxj
nier avec Fedry , toutes choses qui ne sont pas dans le poëme , le comte accepte les conditions du connétable, qui remet la reine entre ses mains. La scène de l'entrevue, où Fedry s'émancipe à ce point que son médecin est obligé de lui ôter la jeune reine, est également omise (p. 202); mais lorsqu'elle voit Fedry, elle se borne à l'injurier et s'abandonne à sa douleur. Blanchefleur, qui dans le poëme suit sa fille en Champagne, est laissée à Orléans, où le connétable la console et part pour la Bourgogne ^p. 205-204).
Tandis que le connétable chevauche à la recherche de son maître , le texte allemand fait arriver le roi à Dijon, où le duc de Bourgogne le reçoit magnifiquement; les bâtards de Hugues remportent le prix des joutes que les Bourguignons célèbrent pour faire honneur aux Français. Cependant Asselin choisit cinq cents chevaliers et leur ordonne de s'embusquer dans une forêt sur la route de Langres, d'y attendre le passage du roi, de fondre alors subitementsurlui et de le massacrer avec toute sa suite sansfaire de prisonniers, attendu que c'est un vil manant qui a usurpé le royaume de France, et qu'il serait injuste de le supporter plus longtemps. La plupart de ceux qui étaient commandés reçurent ces instructions avec joie, car ils étaient ou parents ou sujets du duc de Bourgogne. — Tout ce qui précède est de l'invention de l'éditeur. — Vient ensuite le songe du roi; dans le poëme, il le raconte au comte de Terrasse (p.205). — Ce n'est plus un milan qui vole sur lui et le déchire cruellement à Hugues Capet, f
Ixxxîj Préface.
coups de bec, en allemand, c'est un vent Q) qui lui souffle au visage et qui se change en un lion et en d'autres bêtes farouches qui veulent le mettre en pièces. Frappé de terreur, il ne peut plus fermer les yeux... Il part pour Langres, et Asselin l'accompagne sous prétexte de lui faire honneur^ mais pour aider à l'égorger.
Le guet-apens et l'attaque d'Asselin sont enrichis d'un dialogue entre le duc de Bourgogne et Hugues, mais le récit du combat se réduit à quelques lignes; les regrets du roi sont également tronqués, ainsi que sa fuite dans la forêt. Asselin, qui dans le poëme se retire dolent et courroucé de n'avoir pas pris le roi, dit au texte allemand : « Je crois que le roi manant a son compte. » Il annonce qu'il va mander à Fedry d'épouser la reine, car il ne doute pas que Hugues ne soit mort. — « Nous le croyons aussi, lui répondent ses gens, car il a reçu de rudes coups d'estoc et détaille (p. 205-209). ;>
Le texte allemand abrégetoujours. Le roi s'enfonce dans la forêt, il gravit et redescend une grande montagne, et sans avoir passé la nuit sur un arbre, comme au poëme, pour se mettre à l'abri des bêtes féroces, il arrive harassé à l'ermitage (p. 210).
Il n'est question ni de la bataille de Roncevaux ni du roi Charles. L'ermite lui présente du pain noir ; le roi répond par ce proverbe que la faim est un bon cuisinier, qu'il n'en a jamais
I. Le mot escoufflez, qui signifie milan, p. 205, aura été compris par le traducteur dans le sens de souffle.
Préface. Ixxxiij
mangé de meilleur. L'ermite, surpris de le voir si richement habillé, ne lui fait aucune question. Hugues, ayant réparé ses forces, le remercie et lui offre, pour le récompenser, de troquer leurs vêtements. L'ermite lui dit que cet échange ne convient à aucune des deux parties. Hugues ne lui confie point qu'il est roi , mais lui explique qu'ayant beaucoup d ennemis , il a intérêt à se déguiser pour n'être point reconnu. L'ermite consent enfin à lui donner une robe et un capuchon. Le roi ne lui demande pas son chemin, mais s'informe , au village voisin , de la route d'Orléans (p. 210-21 5).
(( Hugues aperçoit un chevalier et reconnaît le connétable , auquel il a confié la garde de la reine. Il s'étonne de le rencontrer en Bourgogne; il songe qu'il est parent de Fedry et d'Asselin et se demande s'il n'a pas été complice de la trahison de ce dernier. Il ne sait plus à qui se fier et ne veut point se faire connaître à lui. Le connétable s'arrête : — « Frère, lui dit-il en le saluant, d'où viens-tu.?* — Je viens de la forêt où je demeure. — N'as-tu pas appris où est le roi de France et où je puis le trouver? — On le dit mort, répond le faux ermite, et que le duc de Bourgogne l'a tué lorsqu'il se rendait de Dijon à Langres; là il égorgea le roi et ses serviteurs, pas un seul n'échappa. — Mon ami, dit le connétable, ce sont de méchants contes. Es-tu bien sûr que cela soit vrai ? — Hélas ! ils ne sont que trop véritables; j'étais tout près et j'ai vu de mes yeux ce qui s'est passé. » Le comte, au lieu de s'emporter comme dans le poëme (p. 217), se met à pleurer si amèrement que ses larmes
Ixxxiv Préface.
inondent son visage. En le voyant, Hugues Capet commence à s'attendrir : i( Cher seigneur, lui dit-il, ne vous affligez point : si le roi a péri, vous en aurez un autre ; le duc Asselin peut bien devenir roi. D'ailleurs le roi, à ce qu'on dit, était de basse naissance, aussi fut-il l'objet de la haine des hauts barons. » — Taisez-vous, mon ami, répond le comte... . Il a donc été pitoyablement égorgé ! C'est un grand malheur. Que Dieu ait pitié de son âme ! Onques meilleur roi ne régna en France. C'était un maître pieux, juste et humain; jamais nous n'aurons un roi aussi vertueux ni aussi excellent ! » Le texte a omis entièrement l'indignation du connétable , son invective contre Asselin et le récit de Hugues Capet racontant sa propre mort (p. 217-218). « Ne cherchez plus le roi, dit Hugues au comte en rejetant en arrière son capuchon , le voici devant vous ! » Le connétable ne lui demande pas pourquoi il va ainsi déguisé (p. 2 1 9), mais il lui dit : « Les choses vont mal pour vous dans tout le royaume. » Le roi ne lui raconte point le guet-apens dont il a été victime , mais il lui demande des nouvelles de la reine et ce qui se passe à Orléans. Le connétable lui apprend la trahison de Fedry et l'enlèvement de la reine (p. 219-220).
(( Le roi, accablé de douleur, ne peut plus faire un pas ; il se lamente sur ses malheurs et sur la perte de sa femme. Vit-on jamais plus grande affliction ? Il n'a plus rien, il ne peut conserver son royaume ; à qui se fier désormais ? Il veut aller à Venise rejoindre les six enfants qui lui restent, les quatre autres sont morts à ses
Préface. Ixxxv
côtés; il ira avec Drogon et Beuve combattre les païens : on l'acceptera bien comme soldat! »
Le connétable le console : « Vous êtes le roi légitime, élu en présence des princes et seigneurs qui vous ont rendu foi et hommage et se sont obligés à vous servir! Ecrivez-leur de suite, afin de vous entendre avec eux sur ce que vous devez faire, et ainsi vous pourrez compter sur eux. Grâce à Dieu, il y a encore dans le royaume assez de gens de bien qui, indignés de cette félonie, exposeront leur vie et leur fortune pour défendre vos droits ! — Vous avez raison , répond le roi, ils me doivent obéissance, mais il me semble que les plus puissants me haïssent et oublient à la fois leur serment et leur honneur. Si j'étais mort, ils seraient bientôt consolés. Maudite soit l'heure où j'ai été proclamé roi de France ! Je voudrais avoir été tué dans la bataille, pour ne pas supporter un pareil malheur ! » Le connétable réconforte Hugues Capet, il lui fait part de ses projets pour lui rendre sa femme et le venger de ses ennemis. En attendant, il lui conseille d'aller à Paris, non plus chez Thierry, son chambellan, comme au poëme (p. 221), mais chez son cousin Simon ; quant à lui, il va trouver Fedry et s'entendre avec la reine (p. 220- 221).
Hugues Capet arrive à Paris sous sa robe d'ermite et va chez Simon, qui ne le reconnaît point : (( Frère, que désirez-vous ? » lui dit-il. Le roi se fait connaître à son cousin et l'instruit de ce qui s'est passé." Simon, troublé de ce récit, le cache chez lui. Revenons à Dammartin, qui chevauche
ixxxvj Préface.
en Champagne, songeant à rendre la pareille à Fedry et à le tromper à son tour. Il ne croyait pas mal faire en s'opposant à un coquin et en devançant la justice de Dieu. Il arrive au palais du comte et le salue affectueusement; mais au lieu de lui faire bon accueil, comme au poëme (p. 222)y Fedry lui dit : « Comment avez-vous l'audace de venir ici ? Je vois bien que vous n'y êtes point à bonne intention ; peu s'en faut, par ma foi, que je ne vous fasse hacher menu comme chair à pâté. Sortez, vous n'avez rien de mieux à faire ! — Sire Fedry, répond le connétable, ne vous emportez pas, j'ai quelque chose à vous dire. » Le reste comme au poëme (p. 222). Dammartin finit par séduire Fedry, en lui promettant de lever vingt mille hommes à ses frais et de le mener couronner à Reims. Fedry le conduit chez la reine; mais celle-ci, en présence du comte, s'abandonne à ses malédictions contre lui et à ses regrets pour son mari. — Tout cela est de l'invention de l'éditeur. — Le connétable, resté seul avec la reine, lui raconte, avec plus de détails qu'au poëme, comment il a retrouvé le roi, et tout ce dont il est convenu avec lui ; ensuite il fait appeler le comte Fedry et le réconcilie avec la reine (p. 222-22^).
Le mariage est arrêté. Fedry désirait qu'il eût lieu secrètement dans ses terres ; le connétable l'en dissuade et obtient de lui qu'il soit célébré à Montmirail (p. 224). Le texte allemand omet la signification aux barons et seigneurs de la mort du roi, et ce qui est relatif aux acceptations et aux refus des invités. Le connétable, chargé des préparatifs de la noce, en avertit
Préface. Ixxxvij
Hugues Capet et lui mande ce qu'il doit faire par un messager qu'il envoie chez Simon, et non chez Thierry, comme dans le poëme (p. 225). Le roi confie à Simon ses projets et ses espérances ; il lui ordonne de réunir à Paris le plus de monde qu'il pourra, sans toutefois prononcer son nom. Au poëme, au contraire, Hugues se montre à ses barons et à ses bourgeois et les fait sortir de Paris tous bien armés, à pied et à cheval (p. 225-226).
Fedry chevauche avec 900 lances et conduit la reine à Montmirail ; le lendemain, arrivent Asselin, duc de Bourgogne, avec le jeune comte de Brabant, le comte de Sansorie (Sancerre ?), le comte de Rammy et tant de chevaliers et d'écuyers que toutes les maisons en sont pleines. Dammartin se dit en lui-même : (( Oh ! quel beau pigeonnier ! Mon seigneur le roi aura là une belle chasse ! » Tout cela n'est pas au poëme, mais la conversation du connétable et de Fedry (p. iiG- 227) a été omise dans le texte allemand.
Le comte de Dammartin fait fermer deux des trois portes de Montmirail et en prend les clefs ; il garde celles de la troisième porte, afin d'y faire entrer ses amis.
Simon avait commandé douze cents chevaliers et de l'infanterie, ils sortent de Paris au soleil couché. Simon, avec le roi qui ne veut pas être connu, rejoint son monde au lieu du rendez-vous; il les salue cordialement : (c Mes chers seigneurs, leur dit-il, je vous remercie d'avoir entrepris ce voyage pour l'amour de moi. Que Dieu nous protège et nous conduise ! » Ils se mettent en ordre et marchent toute la nuit ; le lendemain
Ixxxviij Préface.
matin, ils s'arrêtent dans une forêt près de Montmirail. Simon leur dit de se reposer et de se tenir cois. Ils attachent leurs chevaux et s'étendent à terre ; ils ignorent tous encore, à Pexception de Simon, que le roi est avec eux.
<( Fedry parcourait le château avec la préoccupation de celui qui doit veiller à tout. Cependant les bijoux royaux et ce qu'il y avait de plus précieux à cette époque étaient employés à parer la reine et ses filles d'honneur pour aller à Téglise. »
Le connétable chevauche hors de la ville, sans chausses de cuir et sans éperons, comme s'il voulait reconnaître les gens qui stationnaient en dehors des portes, mais il va dans la forêt trouver le roi qui l'attend avec anxiété : a Cher ami, lui dit Hugues Capet, que fait en ce moment la reine ma femme ^ — Elle se porte à merveille, à présent qu'elle est royalement parée, elle a presque deux maris pour un. On va la conduire à l'autel. Personne ne se montre plus joyeux en ce moment que le duc de Bourgogne et le comte Fedry, ils sont placés au faîte des honneurs ainsi que leurs parents et leurs amis ; mais avez-vous amené assez de gens de guerre , comme je vous l'avais recommandé ^ — Oui , répond le roi , j'ai suffisamment de monde. — Préparez-vous donc , dit le connétable , et aussitôt que la messe sonnera , hâtez-vous d'arriver à la porte ; j'y serai pour vous recevoir, car ma dame la reine vous attend avec angoisse. — Que Dieu vous préserve de souffrance ! s'écrie le roi ; retournez en ville, nous ne tarderons point quand le moment sera venu. )>
Préface. Ixxxix
«Le comte revient à Montmirail et rejoint Fedry au château. Cependant déjà deux fois la messe avait sonné ; on conduit la reine en grande pompe à Féglise. Le duc de Bourgogne et un comte nommé Godefroid sont à ses côtés ; on entend les accords des harpes et le bruit des tambours et des trompettes, comme si les musiciens de tous les pays se trouvaient réunis. Aussitôt que le connétable les voit se diriger vers Péglise, il court se placer à la porte de la ville (p. 227). Leroiretourneverssesgensets'en fait reconnaître : <( Mes amis, leur dit-il, ma femme m'a été ravie traîtreusement et contre tout droit et toute justice ; je vais aller la reprendre, je vous prie de m'y aider, et je vous serai à tous et à chacun en particulier éternellement reconnaissant. »
A la vue du roi , tous se réjouissent, car ils le croyaient mort. <( Seigneur, s'écrient-ils , nous sommes ici prêts à faire votre volonté et à sacrifier nos vies et nos biens pour votre service. »
(( Le roi les remercie, ils se forment en colonne serrée, et au son des cloches ils se précipitent vers la porte de la ville. Le comte de Dammartin les attendait, il avait endossé son armure et tenait à la main une bonne hache de combat.
((Ho! ho! s'écrie le roi, ouvrez donc, portier! — A l'instant, dit le comte, aussi bien vous arrivez au bon moment. Voyez vous l'église ï Courez-y donc, vous y trouverez le comte Fedry, le duc Asselin et tous leurs amis; traitez-les comme ils vous ont traité, et versez-leur à chacun un bon coup en l'honneur de la mariée.
xcvj Préface.
Peut-être , à cause de son ancienneté , si nous l'avions connu plus tôt, aurions-nous préféré le texte d'Heindôrffer à celui du reviseur anonyme de l'édition de i$^7, parce qu'il se rapproche davantage et de la traduction d'Elisabeth et de notre poëme ; cependant , après y avoir mûrement réfléchi , nous avons persisté à prendre pour base le texte de 1537. Malgré les additions et les suppressions qu'il a subies, n'est-il pas aujourd'hui, pour l'Allemagne, le véritable Hug Schapler? n'y a-t-il pas pris sa place parmi les livres populaires ? n'est-ce pas à lui-seul que se rapportent toutes les critiques et les appréciations littéraires? En effet, ce remaniement de 1)37, quoique inférieur au poëme de Hugues Capet, quoique mutilé ou gâté par des détails de mauvais goût^ conserve une sorte de vitalité qu'il ne doit qu^à la mise en scène de la légende et à ce qui lui reste encore du texte original.
En terminant, il me reste à payer une dette. M. Guessard, mon collègue dans la commission nommée par suite du décret impérial du 1 2 février 1856 pour la publication des anciens poètes de la France, et chargé par la commission et par le ministre d'en surveiller l'exécution, s'est dévoué, depuis 1856, à l'accomplissement de cette noble et patriotique entreprise. Et quel autre que lui, par ses études spéciales , par son zèle patient et infatigable, aurait pu suffire à une tâche si délicate et si laborieuse? Il n'a rien épargné pour la mener à bien : ni les recherches les plus difficiles, ni les voyages lointains, ni la collation des textes dans les" principales bibliothèques de l'Europe. Aussi les volumes déjà publiés ont -ils obtenu non-
Préface. xcvij
seulement en France, mais en Allemagne, en Angleterre, en Belgique et en Hollande, l'approbation des philologues auxquels l'étude de nos anciennes poésies est familière, et qui nous voyent revendiquer aujourd'hui les titres les plus héroïques de notre nationalité.
Ce témoignage rendu en qualité de président de la commission à M. Guessard, je remercie encore personnellement mon collègue du concours qu'il m'a donné. C'est à son obligeante intervention que je dois la plus grande partie des textes cités dans cette préface ; c'est lui dont les conseils m'ont soutenu au milieu des travaux nécessités par la publication de ce volume.
Hugues Cap et, g