‹ Hugues de Saint-Victor;Chapitre 1 sur 75 · Hugues de Saint-Victor; · texte numérisé non relu

Hugues de Saint-Victor;

Hugues, chanoine, puis écolâtre de Saint-Victor de Paris, fut dans les églises, dans les cloîtres, dans les écoles du moyen âge, le plus renommé des nouveaux docteurs jusquïi la venue de saint Thomas. Le même sièiîle avait produit Abélard et saint Bernard. Mais Abélard mourut cachant sa tête proscrite. Nous admirons sa docte sagesse : il fut, il devait être, pour ses contemporains, un insensé. Quant à saint Bernard, si le nom de ce moine éloquent, de cet impétueux vengeur de l'orthodoxie déjà menacée, est aujourd'hui plus connu que celui de notre Victorin, c'est une célébrité qu'il doit principalement aux chroniques. Saint Bernard ayant pris une part considérable à toutes les grandes affaires de son temps, les chroniqueurs ont

cru devoir nous raconter les moindres circonstances de sa vie, et ils n'ont pas même exactement enregistré la mort du chanoine, qui avait consacré tous les jours de son humble et paisible existence à l'étude ou à la prière. Mais consultez les théologiens du temps; s'ils connaissent et vénèrent saint Bernard, ils le citent peu, tandis que Hugues de Saint- Victor est, à leur jugement, la harfe du Seigneur^ V organe du Saint-Esprit ', le philosophe chrétien par excellence, un autre saint Augustin ^.

Cependant savons-nous à quels titres Hugues de Saint- Victor a eu cet immense crédit? On ne manque pas d'ouvrages qui portent son nom. Ils abondent dans les manuscrits : l'imprimerie venait à peine d'être inventée, qu'elle s'empressait d'en multiplier les exemplaires : depuis le seizième siècle, on a vu paraître sept éditions différentes de ses Œuvres, à Paris, à Venise, à Mayence, à Cologne et à Rouen ; et, bien qu'elles forment un recueil considérable, elles ne sont pas complètes. Mais ces écrits si nombreux et si divers, et ceux que l'on a tant de fois imprimés, et ceux dont on ne possède que des copies manuscrites, sont-ils légitimement attribués au chanoine de Saint-Victor? C'est une question que l'on a déjà plusieurs fois discutée, et si la controverse a dissipé quelques nuages, elle en a formé d'autres. Tel est le nombre des attributions aujourd'hui contestées, qu'on est enclin à les tenir toutes pour équivoques, et qu'on n'ose plus alléguer sur aucun point l'autorité de notre docteur.

On ne peut, néanmoins, raconter l'histoire des agitations

* Jacobus de Vitriaco, Hist. Occidentalis, c. 24.

^ Anonymus Carthusieusis de Religionum origine. Martene, Ampliss. Collect. T. VI, p. 55.

morales du douzième siècle, et négliger de bien connaître le plus illustre maître de cette grande école de Saint-Victor, qui fut, en ces temps si difficiles pour les âmes pieuses, la citadelle de la tradition contre la nouveauté. Il faut donc dresser enfin le catalogue exact de ses ouvrages authentiques. Nous l'avons entrepris : entréprise laborieuse, et peut-être téméraire; mais nous espérons qu'on nous saura gré de l'avoir osée, alors même que de plus heureuses enquêtes auront signalé l'imperfection des résultats que nous avons obtenus.

La dernière édition des OEuvres de Hugues de Saint- Victor, donnée, en 1854, par M. l'abbé Migne, diffère peu de celle qui a été pubhée à Rouen, en 1648, par les chanoines de Saint-Victor, chez Jean Berthelin, en trois volumes in folio. Cette édition de Rouen est peut-être, comme l'ont fait observer les Bénédictins ', la plus défectueuse sous le rapport du texte ; mais, comme on la rencontre plus fréquemment que les autres sur les rayons des bibliothèques publiques ou privées, nous la prendrons pour base de nos recherches et de nos critiques. Voici donc les traités authentiques ou supposés du chanoine de Saint-Victor, dans Tordre où nous les présente l'édition de 1 648.

» Hist. Liltéraire, t. XU, p. 50,

I. — PR^NOTATIOKES ELL'CIDATCRI^ DE SCRIPTURIS ET SCRIPTORIBUS 5i^ SACRIS.

C'est une introduction à l'étude de l'Écriture sainte. Personne ne la conteste au clianoine de Saint-Victor, Cependant nous ne pouvons passer outre, sans adresser aux éditeurs une légère réprimande. L'ouvrage qu'ils ont publié sous ce titre se compose de dix-huit chapitres, et nous en avons retrouvé six dans un autre écrit, non moins authentique, du même docteur. Ainsi le chapitre 6 des Prœnotationes est, sans aucun changement, dans l'édition de 1648 comme dans celle de 1854, le chapitre 21 du quatrième livre du Didascalicon; le chapitre 7 est le chapitre 3 du même livre, le chapitre 8 un extrait du chapitre 4, le chapitre 9 un extrait du chapitre 5 ; enfin le chapitre 1 0 et le chapitre 1 1 des Prœnotationes forment, dans le quatrième livre du Didascalicon, les chapitres 6 et 7. Que l'on retranche ces six chapitres, qui font double emploi, et les rrœnoiationes, sans devenir un ouvrage parfaitement méthodique, auront, du moins, quelque ordre, quelque suite. Il est vraisemblable que le chanoine de Saint-Victor avait ainsi composé cet opuscule, comme devant être la préface de ses gloses littérales sur les deux Testaments : mais, plus tard, un copiste sera venu rapprocher divers fragments écrits sur la même matière, et six chapitres du Didascalicon auront été joints aux Prœnotationes, sans aucun égard pour l'économie de cet ouvrage. On remarque souvent,

dans les manuscrits, des interpolations de ce genre, et quelquefois même on y voit réunis, sous un litre ancien ou sous un titre nouveau, des extraits d'auteurs différents. La plupart des copies étant ftiites par des professeurs, ou pour leur usage, ceux-ci s'inquiétaient moins de la provenance que du fond des choses. Les éditeurs des œuvres du Victorin devaient y prendre garde ; car nous ne pouvons leur savoir gré d'avoir publié deux fois le même texte : mais que celte négligence leur soit bientôt pardonnée. Ils ont commis tant d'autres, tant de plus graves délits !

Les Prœnotationes sont encore intitulées dans quelques manuscrits : De Scriptura sacra et ejiis scriptoribus.

IL — ANXOTATIONES ELUCIDATORI^ IN PENTATEUCHUM .

En tête de ces Éclaircissements sur le Peniateucjue, les éditeurs ont placé quelques notes sur le Prologue de saint Jérôme. C'est, en effet, la place qui leur convient, suivant la plupart des manuscrits * et suivant Sixte de Sienne ^ : cependant, plusieurs volumes, parmi lesquels nous désignerons les numéros 346 (A) de la Sorbonne et 678 de Saint-Victor, nous offrent ces notes avant les Prœnotationes elucidatoriœ de ScHptui'is et Scriptoribus sacris. Il faut préférer l'ordonnance adoptée par les éditeurs.

Hugues de Saint-Victor est-il l'auteur de ces notes? Certainement, elles ne sont pas d'un écrivain plus moderne.

» N°' 30't de In Sorbonne et 1206 de Sninl-Germain. 2 Bibîiotheca Sancta, lib. iv, Hugo Victorinus,

On le reconnaît à l'ignorance de cet écrivain, -qui se trahit dans la phrase suivante : « Quemadmodum legimus Tiyi mœum Platonis m^m^iwm librum, quem Plato ipse » composuit, et inscripsit nomine discipuli sui Timsei, pari » modo fortassis et hune librum Plato composuit, quem » Pî/^/zrt^o mm P/a^onis voluit appellari. » Il n'avait jamais rencontré le Protagoras, puisqu'il ne sait pas même lire, dans le Prologue de saint Jérôme, le vrai titre de ce dialogue, et n'ose l'attribuer à Platon que sous la réserve d'une conjecture. En outre, aux explications qu'il donne ensuite pour justifier cette conjecture, on voit assez que le Timée est tout ce qu'il connaît des œuvres de Platon. Or, avant la fin du douzième siècle, comme nous l'avons appris de M. Cousin *, le trésor de l'érudition scolastique s'était enrichi d'une glose sur le Phéclon,

Viennent ensuite les Éclaircissements sur la Genèse, l'Exode, le Lévilique, les Nombres et le Deuléronome. Ce sont des postilles, ou gloses littérales, qui n'offrent pas beaucoup d'intérêt. Nous y avons, en passant, remarqué cette phrase dans laquelle Hugues détermine les conditions substantielles de la matière première : « Creata est infor- » mis (materia)^ non ex toto carens forma ; sed ad compa- » rationemsequentispulchritudinis,informispotestdici^. » Ainsi, dans aucun moment de la durée, la matière n'exista privée de toute forme. C'est l'opinion de notre chanoine, et il impute aux philosophes l'opinion contraire. On voit assez qu'il n'a lu ni la Physique, ni la Métaphysique d'Aristote. Au treizième siècle, on ne manquera pas de théologiens qui reproduiront, avec d'amples commentaires, la

1 Fragm. Philosoph., T. III, p. 406.

' In Genesinri, c. 5.

thèse de la matière absolument informe, et s'efforceront (l'attirer l'autem^ delà Genèse dans leur dangereux parti. Hugues de Saint-Victor n'aura pas été leur complice. Si donc il faut accorder à Tennemann que les réalistes du douzième siècle étaient, pour la plupart, des aveugles , il faut constater que leur aveuglement ne fut pas toujours dépourvu de prudence. Hugues de Saint-Victor est un réalistb moins téméraire que Duns Scot

Les auteurs de V Histoire Littéraire iugeni avec beaucoup de sévérité les Éclaircissements sur les Nombres et le Deutéronome. Ces Éclaircissements contiennent, disent-ils, « de si lourdes méprises, » que le texte publié leur paraît « suspect d'interpolation. » Cependant ce texte est bien court. Il est possible que le chanoine de Saint-Victor ait commis, en interprétant la lettre sacrée, ceviSimes méprises plus ou moins lourdes; il nous paraît moins vraisemblable que les éditeurs aient ajouté quelque chose à Toriginal. Nous leur reprocherons, au contraire, de nous avoir donné ces Éclaircissements d'après des manuscrits imparfaits. Ainsi, dans le numéro 304 de la Sorbonne, le Commentaire sur les Nombres et le Deutéronome est plus étendu que dans les éditions de 1648 et de 1854, et de patientes recherches auraient peut-être pour résultat la découverte d'un texte complet.

Le numéro 646 de Saint- Victor, volume du quatorzième siècle, nous offre d'autres gloses sur la Genèse, sous ce titre : AUegorica Expositiomagistri Hugonis de Sancto Victoresuper Genesim, Ce sont de simples notes, inscrites mal à propos au nom de notre chanoine. Il n'y a que des dissemblances entre les Ànnotationes Elucidatoriœ et cette Exposition Allégorique^ dont nous ne connaissons pas l'auteur. Elle com-

mence par ces mots : « Sentenliarum ordo quae ad sacram » pertinent Scripluramhujusmodi est; » et finit par ceuxci : « Exerceri, seu etiam ebulliri. »

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