‹ Hugues de Saint-Victor;Chapitre 15 sur 75 · XIX. SOLILOQUIUM DE ARRHA ANIMEE · texte numérisé non relu

XIX. SOLILOQUIUM DE ARRHA ANIMEE

« Je parlerai secrètement à mon âme, et, dans un entre- » tien amical, je l'interrogerai sur ce que je désire savoir. » Aucune personne étrangère ne viendra nous troubler : » seuls, nous échangerons des paroles à cœur ouvert. Ainsi » je ne craindrai pas de lui demander les choses qu'elle » tient secrètes, et elle ne rougira pas de me répondre la » vérité. — Dis-moi, je t'en prie, ô mon âme, ce que tu » aimes par-dessus toutes choses. Je sais que ta vie c'est l'a » mour, et que tu ne peux vivre sans aimer. Mais je veux » que tu me déclares sans fausse pudeur quel est le princi- » pal objet de ta tendresse... Regarde ce monde et tout ce » qu'il contient. Que de belles et séduisantes images, qui » provoquent les désirs des hommes, et, suivant la diver- » site de leurs affections, les invitent à de faciles jouissan- » ces ! C'est l'éclat de l'or et des pierres précieuses, c'est » la noble grâce d'un beau visage, c'est le riche coloris des » tapis peints et des vêtements ornés par la teinture. Il y a » une infinité de ces merveilles. Mais pourquoi te les énu- » mérer? Tu les connais toutes... Dis-moi donc, je t'en » prie, laquelle de ces choses est celle que tu préfères, » celle que tu veux posséder, celle dont tu veux jouir tou- » jours. » Tel est le début de ce Dialogue, improprement nommé Soliloque, C'est, en effet, un colloque solennel en tre l'auteur et son âme *. L'âme cherche l'époux dont elle

* Dans quelques manuscrits, comme dans l'imprimé, les deux interlocu-

doit toujours être la tendre amante, la fidèle compagne, et l'auteur lui montre que cet époux est celui de qui elle a reçu pour gage nuptial la faculté de sentir, de comprendre et d'aimer, c'est-à-dire le don de la vie. Ainsi, l'époux de l'âme, c'est Dieu lui-même, et l'âme ne doit s'unir qu'à Dieu. Cet opuscule est intitulé, dans les manuscrits, Soliloquium de Ârrha Sponsœ, Soliloquium de Arrha Animœ, ou bien encore Dialogiis salis vtilis inter hominem et animant. On voit qu'en retranchant le mot Soliloquium^ ces trois titres lui conviennent également.

On n'en recherche pas l'auteur. Tous les manuscrits le donnent à notre chanoine, et il est mentionné dans tous les catalogues de ses œuvres. Il est, d'ailleurs, précédé d'une lettre dédicatoire qui commence par ces mots : « Dilecto fratri G. caeterisque servis Christi Hamerislev83 » degentibus H. qualiscumque, vestrae sanctitatis sery> VUS. » Or, on sait que notre Yictorïn avait eu pour premiers maîtres les chanoines réguliers d'Hamersleven, en Saxe.

Si Ton s'accorde à désigner Hugues de Saint-Victor comme l'auteur de cet ouvrage, il y a plusieurs opinions sur ce qu'il vaut. Les Bénédictins, qui mettent ordinairement plus de mesure dans leur critique, déclarent qu'il est d'un style sec^ prétentieux, allant^î/ws à V esprit qu' au cœur , C'est une censure qui nous paraît très-mal justifiée *. Nous ne trouvons dans aucun ouvrage du même écrivain un style plus nombreux et plus cadencé : s'il a toujours trop d'esprit,

leurs sont l'Ame et l'Homme, Anima, Homo ; dans quelques autres, on voit l'Ame et l'auteur, Animai Hugo. Cette dernière mise en scène est bien préférable.

* Avant nous, M. Charles Weiss avait piotesté contre cette censiire, dnns son excellente thèse sur la Méthode de Hugues de Saint-Viclor.

nulle part il n'en fait moins parade ; nulle part il ne paraphrase avec plus d'éloquence cette thèse principale de tout le système mystique : La loi des créatures est l'amour : aimer, c'est aspirer à s'anéantir dans ce qu'on aime ; et quel est le plus digne objet de cette ardente affection, à laquelle on veut sacrifier tout son être? C'est la parfaite beauté ; c'est Dieu lui-même. Tombez, charnels vêtements de ta divine fiancée; brisez-vous, hens qui l'attachez à la terre! Le lit nuptial est préparé pour la recevoir, et, comme elle entend la voix de l'époux qui l'appelle, elle gémit d'être retenue; il faut qu'elle s'élance et qu'elle vole à ses côtés ! Assurément, c'est là de la plus belle poésie, et, à notre jugement, cette poésie ne va pas moins au cœur qu'à l'esprit. Nous sommes aussi bien loin d'estimer que le passage suivant pèche par excès de sécheresse : • — « Je confesse et » reconnais tes miséricordes, Seigneur mon Dieu ; car tu » ne m'a pas abandonné^, douceur de ma vie, lumière de » mes yeux ! Que te rendrai-je 'pour tout ce que tu as fait » pour moi ' ? Tu veux que je t'aime, et comment t'aime- » rai-je? Quelle sera la mesure de mon amour? Que suis- » je pour t'aimer?... 0 mon âme, que ferons-nous pour le » Seigneur notre Dieu, de qui nous avons reçu tant et de » si grands dons? Car il n'est pas contenté de nous accor- » der certains biens qu'il distribuait encore à d'autres créa- » tures; mais, dans nos maux eux-mêmes, nous avons re- » connu qu'il a pour nous une tendresse particulière : de » telle sorte que nous devons particalièrement l'aimer et » pour nos biens et pour nos maux. Seigneur, c'est par un » don de ta grâce que je te connais, et que je comprends,

* Psaume 115.

» de préférence à tant d'autres, quelques-uns des secrets » de ta toute-puissance. Tu les a faites, ces autres créatu- » res, le nnême jour que moi, mais pour les laisser dans les » ténèbres de l'ignorance, et tu m'as choisi pour m'éclairer » des lumières de ta sagesse. Si je te connais mieux, si je » t'aime d'un plus pur amour, si je crois en toi avec une » sincérité plus vive, si j'ai plus d'ardeur à te suivre, c'est » à toi que je le dois. Je te dois et la sensibilité de mes or- » ganes extérieurs, et la subtilité de mon intelligence, et la » ténacité de ma mémoire et l'élégance facile de mon dis- » cours, et son éloquence persuasive qui n'entraîne pas » moins qu'elle ne séduit, et le profit de mes études, et le w succès de mes entreprises^ et les consolations que j'ai re- » çues dans mes adversités, et la prudence dont j'ai fait » preuve en mes prospérités ! Vers tel côté que je me tour- » nais, ta grâce et ta miséricorde allaient devant moi. Sou- » vent, lorsque je me croyais perdu, tu m'as soudainement » délivré ; je m'égarais, tu m'as ramené; j'ignorais, tu m'as » instruit ; je péchais, tu m'as admonesté ; je cédais à la tris- » tesse, tu m'as consolé ; je me désespérais, tu m'as rendu » le courage ; je tombais, tu m'as relevé, et tu m'as soutenu » quand j'étais debout, tu m'as conduit quand j'ai marché, » et, quand j'ai été vers toi, tu m'as tendu les bras I Voilà ce » que tu as fait pour moi, Seigneur mon Dieu, et beaucoup » d'autres choses encore dont il m'est bien doux de toujours » avoir la pensée, de toujours parler, de toujours te ren- » dre grâces, afin que mes hommages et mon amour soient, » ô Seigneur mon Dieu, le témoignage de tous tes bien- » faits 1 Voilà, mon âme, ton gage nuptial, et, dans ce gage, » reconnais ton époux!... » On ne saurait, à notre avis, traiter un lieu commun avec plus de distinction, et nous

ne rencontrons pas fréquemment, même chez les anciens Pères, une suite de périodes mieux remplies et mieux soutenues. Est-ce la raison qui chante sur ce mode vraiment lyrique l'hymne de la reconnaissance? C'est la foi ; mais la foi des esprits délicats et cultivés : quand la foi des simples veut entonner ce cantique, elle a des accents plus naïfs, mais plus grossiers.

Nous sommes donc loin de souscrire à la sentence prononcée par les auteurs de V Histoire Littéraire contre VArrhe de VAme, Ils ont, du reste, été les premiers à mépriser cet ouvrage. Durant tout le moyen âge, il a joui d'une grande considération ; ce qui nous est prouvé par les nombreuses copies qu'on en voit encore sur les rayons des bibliothèques. 11 a, d'ailleurs, été fréquemment cité par les plus recommandables écrivains, et Josse Clichtoue ne Ta pas omis dans son recueil des meilleurs opuscules de Hugues de Saint- Victor, imprimé chez Henri Estienne en 1506 *. Nous le retrouvons, en outre, presque tout entier dans l'ouvrage apocryphe de saint Augustin qui est intitulé : De diligendo Deo ^. On ne le jugeait donc pas indigne de ce Père. Enfin, on le traduisait plusieurs fois en français, au treizième et au seizième siècle, pour l'usage et l'édification ôe^ simples gens. Les numéros 7271 (2.2.) et 7272 del'an-

' Les auteurs de VHistoire Littéraive ne veulent pas accorder à Simler que cette édition ait été faite par Josse Clichtoue. Pour confirmer Fassertion de Simler, il suffit de faire connaître qu'en tête du recueil imprimé chez Henri Estienne est une dédicace adressée à Jacques d'Amboise, évêque de Clermont, et que cette dédicace est signée par Jjsse Clichtoue, qui prend la qualité d'éditeur : « Quam ob rem curavi sedulo prsedicta opuscula... in lucem emiltere. » Pierre La Porte, nommé par les Bénédictins à la place de Josse Clichtoue, ne fut que le correcteur des épreuves : « Petro Porta ipsius operis recognitore sediilo, »

'^ Éiiilion des Bénédictins : Appendice du tome VI,

cien fonds de la Bibliothèque Impériale nous offrent une de ces traductions faite par Pierre de Hangest, et le libraire Simon Vostre en publiait une autre, sans nom d'auteur, en 1507, in-8°. Ce sont là des marques certaines de l'estime qu'on a toujours eue pour cet ouvrage.

Nous n'oublierons pas de signaler, dans quelques manuscrits, un texte plus ample que le texte imprimé. Ainsi les numéros 346 (A) et 723 de la Sorbonne nous présentent le Soliloque de VArrhe de VAme en deux livres assez étendus. Mais les derniers chapitres du premier et le second tout entier appartiennent aux livres i, ii et m du traité de Arca Morali, Nouvel exemple de ces assemblages faits pour dérouter l'érudition.

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