V. HOMILIi*: IN ECCLESIASTEN
Ces Homélies sont un des ouvrages les plus estimés du Victorin, Elles sont portées au catalogue de ses œu-
vres par tous les bibliographes anciens et par tous les modernes. Nous en possédons un grand nombre de manuscrits, tous fort beaux et d'une bonne antiquité, puisqu'ils paraissent être du treizième siècle. Si deux de ces manuscrits, le numéro 69 de Navarre et le numéro 73 de Saint-Victor, ne présentent aucun nom d'auteur, le nom de Hugues se trouve dans les manuscrits du Roi 1 908, 2526, 2527, 2528, 291 3, et, dans le numéro 2526, il est accompagné de cette note, déjà recueillie par les Bénédictins : a Anno Incarnationis Domini 1 1 41 ', tertio idus Februarii, » obiit magister Hugo, canonicus Sancti Victoris, auctor » hujus libri. » Les Bénédictins supposent que les éditeurs n'ont pas donné toutes les Homélies de Hugues sur l'Ecclésiaste, et leur supposition semble fondée : cependant aucun des manuscrits qui sont venus entre nos mains n'offre un texte plus étendu. Un très-ancien catalogue de la bibliothèque de Pontigny les mentionne en ces termes : Super Ecclesiasten libri VI ^ : mais on ne s'explique guère ce que peuvent être six livres d homélies. Le volume de Pontigny paraît perdu, et les dix-neuf homélies conservées peuvent être divisées en autant de livres qu'il convient à la fantaisie d'un copiste. Jean de Tritenheim n'en connaissait que seize.
VEcclésiaste de Salomon n'étant lui-même qu'une abondante paraphrase de cette formule du scepticisme orthodoxe : Omnia vanitas ! il n'y a pas de matière qui se prête davantage aux déclamations d'un mystique. Tout est vanité,
' Cette date n'est peut-être pas exacte. Le dernier biographe de Hugues de St-\ iclor rapporte sa mort à l'année H38.
"^ Catalogue fjméral des MSS. des Bibliolhéques publiques des départements. T. I, p. 712.
la richesse, le plaisir, la gloire et la science! L'homme s'épuise à rechercher de faux biens ; il ne peut ici-bas ni jouir, ni connaître : son prétendu savoir n'est qu'un abîme de contradictions; les voluptés qui provoquent le plus sa convoitise ne sont que d'amers breuvages. Dix-neuf homélies composées sur ce lieu commun ne sont pas exemptes de redites et de fatras oratoire. Mais on y rencontre aussi des pages vraiment éloquentes, et cela suffit pour les recommander.
Nous signalerons, en outre, avec M. Charles Weiss ' et M. l'abbé Hugonin ^, un passage tout à fait doctrinal de la glose sur la première homélie : « Le feu, dit-il, placé » sur du bois vert a d'abord quelque peine à s'en emparer ; » mais qu'il soit excité par un souffle vigoureux et qu'il » commence à échauffer plus vivement celte matière re- » belle, aussitôt nous voyons s'élever d'énormes tourbil- » Ions d'une épaisse fumée, qui voilent et ne laissent plus » briller que par instants le rayon comprimé de la flamme » scintillante : enfin, peu à peu, l'incendie se propage, la )) fumée est dissipée, le nuage disparaît, et nous n'avons » plus sous les yeux que le foyer resplendissant d'une pure » lumière. Alors la flamme victorieuse court de l'une à » l'autre extrémité du bûcher qui pétille : libre, elle l'en- » veloppe, le domine de toutes parts, l'enserre dans ses » molles étreintes, le pénètre, le dévore en le caressant, et >) ne s'arrête qu'après s'être insinuée dans ses parties les » plus reliréeS; après avoir en quelque sorte en elle-même » absorbé tout ce qui était hors d'elle. Et quand, par
« Hugonis de Sancto Victore Methodus Mijsiica ; Argentorati ; 1839. 2 Essai sur la fondation de Vécole de S. Victor, en tôle de l'édition de M. rabbé Migne ; Proleyomena, col. 68.
» Teffet de Tincendie, tout ce qui était matière inflamma- » ble a été consumé, et a perdu sa propre nature pour pren- » dre la ressemblance et la propriété du feu, alors tout bruit » cesse, on n'entend plus rien pétiller ; les jets aigus de la » flamme se dressent majestueusement dans les airs ; ce » feu, tout à l'heure terrible et dévorant, ayant tout sou- » mis à sa loi, ou plutôt ayant amicalement traijisformé » tout à son image, devient pacifique et silencieux, parce » qu'il ne trouve plus rien qui diffère de lui, rien qui
» lui résiste Ce bois vert, c'est notre cœur charnel,
» encore tout plein de la sève de la concupiscence : mais » qu'une divine étincelle, ou de crainte, ou d'amour, » vienne l'atteindre, les pervers désirs luttent contre elle, » et soudain s'élève la fumée des tumultueuses passions : » ensuite, le cœur se fortifie, et la flamme de l'amour » commence à lancer de plus ardents rayons, à briller » d'un éclat plus vif. Bientôt s'évanouit le nuage des pas- » sions, et l'âme purifiée va s'ébattre dans la contempla- » tion de la vérité. Enfin, dès que le cœur a été pénétré » par la contemplation assidue de la vérité, dès qu'il s'est » élevé de toute la puissance de ses énergies affectives jus- » qu'à la source même de la vérité suprême, possédé tout » entier par la douce flamme, et brûlant lui-même du feu » de Tamour, il s'affaisse dans le repos de la béatitude, » délivré de tous les troubles, de tous les bruits. Alors on » sent véritablement que Dieu est tout dans toute chose : » Deus omnia in omnibus esse sentitur; car le cœur éprouve » tant de joie à laisser venir Dieu jusqu'à ses plus intimes » retraites, qu'il ne reste plus rien du cœur, si ce n'est la » place occupée par Dieu ', »
* Annotationes Elucidatoriœ in Ecclesiasten, homil. prim.t p. 70.
Assurément ce passage est digne de rennarque. Hugues de Saint-Victor a prétendu faire la leçon à tous les docteurs de son temps. Les uns lui semblaient manquer de science, et les autres de piété. Ceux qui suivaient la méthode de saint Anselme, condamnant l'étude des choses qui sont du domaine de la nature, étaient souvent convaincus d'ignorance ; et la jeunesse, toujours avide de connaître, commençait à les abandonner. Les autres, disciples plus ou moins déclarés de l'impétueux Roscehn, dédaignaient les sentiers battus, tournaient en dérision la foi des simples, et déjà menaçaient d'envahir le sanctuaire des choses divines, armés du flambeau de la raison. Entre les uns et les autres, Hugues de Saint-Victor avait essayé de pratiquer une voie moyenne. Il proclamait l'utilité de l'étude et reconnaissait tous les services qu'on peut attendre de l'expérience; mais il voulait, d'autre part, que la raison fut contenue en de certaines limites, et lui défendait d'aller porter le trouble dans le domaine de la foi. Ainsi pensait-il, sinon réconcilier, du moins désarmer, au moyen d'un contrat pacifique, les deux partis belligérants. « Duse sunt scholœ, )' disait-il, et duo gênera discentium. Alii virtutem quse- )) runt, alii veritatem. Qui tamen alterum in veritate appe- » tunt, neutrum contemnunt ; quia nec virtus odibilis est » amatoribus veritatis, nec veritas contemptibilis amatori- » bus virtutis. Sunt autem qui veritatem quserere viden- » tur, qui tamen, quia non in veritate et pro veritate, sed » pro vanitate eam quaerunt, veritatem sine virtute habere » volunt. Sed et veritas non est sine virtute, nec virtus nisi » in veritate \ » Tel était son système. Mais ce que nous avons extrait des Homélies sur VEcclésiaste montre de
* Annotationes Elucidatoriœ in Psalmos.
quelle façon il observait lui-même la règle qu'il avait dictée. A-t-on bien entendu ce théologien philosophe, qui sait, dit-il, faire scrupuleusement la part de la raison, enseigner que l'esprit ne parvient à connaître la vérité qu'après avoir successivement perdu toutes ses facultés sensibles ou dliarnelles, après avoir éprouvé les ineffobles jouissances de la consomption, delà mort, de l'anéantissement? Et^quel est le dernier mot de la vérité que l'âme parvient à connaître de cette manière ? C'est que la distinction du créateur et de la créature est une pure chimère de la pensée trompée par les sens, et qu'en toute chose Dieu, Dieu seul est tout : Deiis omnia in omfiibus ! Conclusion d'une étonnante énergie, qui dépasse même les plus téméraires formules de saint Anselme et de ses disciples. Dans le même temps, Abélard, essayant aussi de contenir sa raison et de ménager la foi de ses voisins^ et déclamant plus haut que personne contre la méthode de Roscehn, était entraîné bien vite à renouveler les thèses les plus mal notées de son maître, et se faisait condamner après lui comme coupable des mêmes blasphèmes. On ne se tient jamais longtemps à tous ces compromis. Vainement a-t-on marqué les frontières de la raison et de la foi : la foi, la raison, sont deux principes de connaître également absolus, qui, malgré tous les obstacles, vont irrésistiblement à leurs conséquences : et, quand ils y sont parvenus, la foi s'écrie que le scepticisme est Télément naturel delà raison, la raison triomphe en montrant que la foi ne peut trouver ailleurs que dans le panthéisme ce contentement, ce parfait repos dont elle est si jalouse ! Deux fragments des Homélies sur l'Ecclésiaste ont été recueillis à part : le premier, dans les numéros 3007 du Roi et 66 de Saint-Victor ; il appartient à la onzième Ho-
mélie : le second, qui appartient à la treizième, est joint au premier dans le volume du Roi que nous venons de désigner. On a pris trop souvent ces morceaux détachés pour des opuscules complets. Nous devons signaler cette erreur.
En voici d'autres, beaucoup plus graves. Des divers écrits attribués à Salomon, Hugues de Saint-Victor n'a-til commenté que VEccIésiaste? C'est une question déjà posée, mais, à notre avis, fort mal résolue par des critiques qui jouissent d'ailleurs, et à bon droit, d'une grande autorité.
Après les Homélies sur l'Ecclésiaste, les éditeurs de i 648 placent diverses gloses sur les Prophètes, sans soupçonner quelque omission. Ils ont omis, suivant les auteurs de V Histoire Littérairey une glose sur le Cantique des Cantiques, dont le texte manuscrit nous est offert par le numéro 2525 du Roi, où il commence par ces mots ; « Deus in gradibus ejus cognoscetur, » Ils ont encore omis un ample commentaire sur le livre de la Sagesse, qu'on rencontre dans le même volume et dans le numéro 2524. Enfin, il convient, au même rapport,, d y joindre un commentaire sur l'Ecclésiastique, que contient, en outre, le numéro 2525. Les Bénédictins dénoncent cette immense lacune dans l'édition de 1648, sur le témoignage du catalogue imprimé de notre ancien fonds latin. Mais hâtons-nous de venir au secours des gens qu'ici l'on accuse. C'est l'accusateur qui se trompe, et, pour ne dissimuler avec personne, n'hésitons pas à dire que son erreur est grossière. En effet, ces commentaires sur le Cantique, la Sagesse, etc., qu'il prétend annexer aux œuvres de Hugues de Saint-Victor, appartiennent à Hugues de Saint-Cher, comme l'attestent beaucoup d'autres manuscrits, et, avec eux, les biblio-
graphes de l'ordre de Saint-Dominique, Quétif et Échard • . Il paraît constant, néanmoins, que notre Victorin avait commenté le Cantique des Cantiques. Ce renseignement nous est fourni par l'auteur de l'un des deux catalogues insérés dans le Bulletin des Comités Historiques ^, et il est confirmé par Jean de Tritenheim et par Sixte de Sienne^ qui donnent l'un et l'autre les premiers mots de ce^ commentaire : « In principio laboris, » Est-ce bien, toutefois, comme nous l'avons supposé ^, le commentaire de Hugues sur le Cantique que renferme, avec divers autres opuscules du même docteur, le numéro 471 de la bibliothèque de Laon? Vincipit du manuscrit de Laon n'est pas, suivant le catalogue de cette bibliothèque, celui que nous offre Jean de Tritenheim ^ Ce qui rend notre supposition douteuse. Elle serait évidemment fausse, si Jean de Tritenheim et son compilateur. Sixte de Sienne, méritaient une entière confiance.