XLV. — SUMMA SENTENTIARUM
Cette Somme des Sentences est, comme on l'a bien nommée, un abrégé de toute la théologie. Nous ne discuterons pas l'orthodoxie de l'auteur : elle nous est garantie par les Bénédictins ; mais pourquoi ne dirions-nous pas que la franchise de sa croyance l'entraîne quelquefois à faire des déclarations d'une singulière énergie? Aujourd'hui, nos théologiens ont plus de réserve. Que de sentences, par eux condamnées dans les plus téméraires philosophes, se retrouvent chez ces docteurs du moyen âge qui se laissaient naïvement conduire où les menait un pieux syllogisme ! La Somme des Sentences nous offre, d'ailleurs, un autre intérêt. Outre les opinions de l'auteur, on y trouve celles de quelques maîtres contemporains sur les mêmes problèmes, et ces renseignements-là ne sont pas à dédaigner.
Il est certain que cet ouvrage est du chanoine de Saint- Victor. Nous ne reprocherons donc pas aux éditeurs de 1648 de l'avoir publié dans les Œuvres de leur confrère, mais de Tavoir publié d'après un texte incomplet, et d'a-
' Biblioth. Impériale, ancien fonds latin, n°' 1908 et 2929.
voir laissé dans les manuscrits le commencement et la fin de ce traité.
L'édition de 1648 commence par une préface. Étrange préface, qui peut tout au plus servir d'introduction aux deux premiers chapitres de l'ouvrage ! Dans les bons manuscrits, cette préface n'est qu'une partie du chapitre qui vient après dans l'imprimé. On ne comprend guère, d'ailleurs, qu'un ouvrage aussi considérable que la Somme des Sentences débute par ces mots : « De fi de et spe, quge
» in nobis est » Il semble évident, au premier abord,
que ces mots indiquent une reprise. L'auteur, venant de parler de la foi, s'arrête pour donner sur cette vertu des explications réclamées par la nature même du sujet. Alors vient à sa place cette phrase de l'apôtre saint Pierre : « De fide et spe, quge in nobis est, etc., etc. » Or, voici quelle est, dans quelques manuscrits, l'économie des premiers chapitres de la Somme des Sentences, L'auteur expose d'abord ce qu'il faut croire de Dieu. C'est une énumération des attributs divins. Il montre ensuite en quoi consiste la substance de la Divinité. Plus loin viendra l'examen de ce qui se rapporte à la Trinité. Mais, en terminant son chapitre sur la substance de la Divinité, l'auteur s'aperçoit qu'on peut faire de graves objections à tout ce qu'il vient de dire sur ce grand mystère : il s'arrête alors, pour avouer que si la raison n'enseigne pas d'aussi grandes vérités, elles viennent de la foi. C'est là que se présente cette digression sur les vertus théologales qui sert de préface à l'édition de 1 648. Ainsi se termine, dans le manuscrit que nous avons sous les yeux, le chapitre sur la substance de la Divinité : « Quod si contigerit » a dialecticis, per ea quse juxta solitum naturge cursum et
)) usus vocum inventa sunt, sive Judaeo, sive haeretico, im- » pugnari veritatem catholicam, quae est de natura divinee » substantise omnia ineffabiliter transcen dente, quamvis » catholicus nequeat humana ratione refellere, tamen nihi- » lominus in fide quoe tantis auctoritatibus innita est con- » stanter permaneat, memoriter recolens illam fidem non » habere meritum oui humana ratio prsebet experimen- » tum. » Et^ aussitôt après, un autre chapitre, intitulé Exemplum tractatus de Trinitate, commence par ces mots : « De fide et spe, etc., etc. »
Le manuscrit, avec lequel nous venons de faire cette correction, est un beau volume du douzième siècle, qui porte le numéro 457 dans le fonds de Saint-Germaindes-Prés. Nous reconnaissons que plusieurs manuscrits plus modernes sont aussi défectueux que l'édition imprimée. Les copistes du treizième siècle, qui ont commis tant d'autres délits du même genre, auront vraisemblablement séparé de la Somme toute cette première partie, pour en faire un traité particulier sur la nature de la substance divine. Ce qui nous porte à le croire, c'est que Jean de Ti itenheim inscrit parmi les OEuvres de notre Victorin un traité sur cette matière. De Natura Dei simplici liber unus, qui manque dans l'édition imprimée.
11 était plus facile encore aux éditeurs de 1 648 de combler l'autre lacune, celle que nous avons signalée à la fin de la Somme des Sentences, Le texte imprimé s'arrête au milieu d'une dissertation sur les secondes noces. Or, un exemplaire du fonds même de Saint- Victor, inscrit autrefois sous le numéro 1085, et aujourd'hui sous le numéro 796, nous donne, outre la fin de la dissertation inachevée, plusieurs chapitres qui complètent heureuse-
ment un des ouvrages les plus méthodiques de notre chanoine.
C'est probablement le même ouvrage qui nous est signalé par M. Haënel dans la Bibliothèque de Bâle, sous le titre de : Sententiœ de sacrameniis novi Testamenti ah Incarnatione Verbi usque ad consummationem sœciili.
Les Bénédictins ont traduit quelques passages du second livre de la Somme des Sentences, pour montrer que le chanoine de Saint-Victor n'avait eu sur la grâce ni le sentiment de Pelage, ni celui de Molina, mais qu'il avait partagé l'opinion de saint Augustin, de Jansenius et des appelants. Bien que le douzième siècle, agité par tant d'autres disputes, ait été préservé de celle-là, Hugues de Saint-Victor a cru pourtant devoir s'exprimer plusieurs fois sur la question de la grâce ; et il l'a fait en des termes aussi clairs que le sujet le comporte. C'est ici que nous devons signaler une grave lacune dans l'édition de 1648.
Nous nous expUquerons d'abord sur un traité De Libertate arbitra, qui se trouve dans le numéro 1 471 de la Sorbonne. L'auteur, quel qu'il soit, d'un des catalogues manuscrits de la Bibliothèque Impériale, a, de son chef, attribué cet ouvrage à notre Victorin. Mais c'est une attribution erronée. Dans une épître dédicatoire, qui précède le traité De Libertate arbitrii, on lit qu'il est composé d'emprunts faits à saint Bernard. Hugues de Saint- Victor ne peut être l'auteur d'une semblable compilation : elle est d'un théologien plus moderne.
Nous parlerons maintenant d'un discours sur la même matière, discours plus important, qui nous paraît devoir être classé parmi les ouvrages authentiques de notre chanoine.
Achevant ce qu'ils avaient à dire sur les ouvrages inédits du chanoine de Saint-Victor, les auteurs de YHistoire Littéraire se sont exprimés en ces termes : « Nous eussions » bien souhaité pouvoir rencontrer dans nos recherches la » grande lettre de notre auteur à saint Bernard sur le bap- » terne, à laquelle ce saint fit la réponse que nous avons » parmi ses œuvres *. » Mabillon nous donne, d'après la réponse de saint Bernard^ quelques renseignements plus étendus sur cette lettre ^ ; et l'on peut supposer qu'Albéric de Trois - Fontaines Ta désignée dans cette phrase : « Qiiamdam Epistolam prolixam scripsit ad Beatiim Ber- » nardiim ^ » En effet, cette lettre sur le baptême paraît perdue. Mais on en possède une autre, écrite, selon toutes les vraisemblances, au même saint, sur une question qui ne s'éloigne pas trop de celle du baptême, sur le péché d'Adam. Cette lettre existe dans un assez grand nombre de manuscrits, où elle porte ces différents titres : Epistola Hugonis a Sancto-Victore, Epistola de Prœvaricatione Adce^ Liber quatuor qiiœstionnm. On la trouvera notamment dans les numéros 3007 du fonds du Roi, 856 et 1 206 de Saint- Germain , J061 de Saint-Victor. Pourquoi les éditeurs l'ont-ils omise? Une note marginale de l'exemplaire de Saint-Victor, copie moderne faite sur un manuscrit de Corbie, nous dit que cette lettre, pleine d'explications futiles et peu dignes d'un aussi grave docteur que notre chanoine, n'est peut-être pas son ouvrage : « dubitatur an » sit germanus Hugonis fœtus. » Ce n'est pas l'opinion des Bénédictins; cette lettre leur paraît d'un logicien très-sub-
» Hist. Littér.. t. XU, p. 62.
2 Mabillon, Annales, t. VI, p. 3.')7.
3 Alberici Chronicon ad ann. 1130.
til, et non pas d'un esprit frivole. C'est notre sentiment sur le même écrit, et, sur le témoignage de tous les manuscrits qui sont venus entre nos mains, nous l'inscrirons au catalogue des œuvres de Hugues de Saint- Victor.