XII. — ANNOTATIONES ELUCIDATORIiE IN D. DIONYSU HIERARCHIAM
COELESTEM .
Commentaire en quinze livres, ou chapitres, qui, dans les manuscrits, prend souvent le titre du premier. De differentia mundanœ theologiœ atque divinœ. Ces Annotations ont été toujours attribuées au chanoine de Saint-Victor. Comme on avait encore, au treizième siècle, un goût très-vif pour les fantaisies alexandrines du faux Denys,on a fait à cette époque de nombreuses copies de la glose, et presque toutes ces copies portent le nom de Hugues. Elle est, d'ailleurs, écrite dans sa manière. On y rencontre plus de métaphores que de syllogismes : c'est l'imagination qui parle; la raison est absente, ou se tait. Enfin, il y a dans cette glose plusieurs renvois aux ouvrages authentiques de notre chanoine, et l'un de ces renvois est ainsi conçu : « Philosophia omnis in très partes secatur : logicam, ethi- » cam, theoricam. Quartam enim, quant in suo loco adje- » cimuSy hic ex surabundanti enumerare est '. » Quelle est
• De cœlesti Hierarchia, lib. i, c. 1.
donc cette quatrième partie de la philosophie, dont il ne faut pas parler dans l'introduction d'un commentaire sur la Hiérarchie Céleste ? C'est la mécanique, comme le Victorin nous l'apprend ailleurs^ in suo locoj c'est-à-dire dans le Didascalicon, On lit, en effet, dans un des chapitres de cet ouvrage : «Philosophia dividitur in theoricam, pracdcam, » mechanicam et logicam '. » Cette division de la philosophie en quatre branches est, d'ailleurs, un lieu commun qu'il aime à paraphraser. On la retrouve dans les Excerptiones Priores^, et dans YEpitome in Philosophiam, Mais, puisque personne ne réclame pour un autre docteur les Awnotationes in Cœlestem HierarchiarUy il n'est pas besoin de prouver davantage que cette glose est à bon droit placée dans les Œuvres de notre chanoine. Nous croyons, au surplus, qu'il ne manque rien au texte publié. Sept manuscrits que nous avons successivement consultés, dans les fonds du Roi, de la Sôrbonne, de Saint-Germain et de Saint- Victor, reproduisent ce texte avec de simples variantes. Nous n'avons donc ici rien à débattre avec les éditeurs. Loin de là ; car on les accuse à cette occasion , et nous allons les défendre.
On dit qu'ils ont négligé d'autres gloses du Victorin sur d'autres œuvres du faux Denys, et l'on désigne des manuscrits qui les contiennent. Il faut voir ces manuscrits.
La tradition attribuait anciennement au chanoine de Saint-Victor une glose sur la Hiérarchie Ecclésiastique. C'est un renseignement qu'on trouve dans la liste de ses écrits dressée par Jean, son confrère ^ Cette tradition,
» Didascalicon, lib. ii, c. ?.
2 Ibid., lib. I, c. 6.
5 Bulletin des Comités, juin 1851, p. 180.
recueillie au quinzième siècle par Jean deTritenheim, aété transmise par ce bibliographe aux auteurs de V Histoire Littendre : ce qui les a sans doute engagés à reproduire, sans examen et sans défiance, toutes les indications vagues ou erronées des catalogues qui leur désignaient, ou semblaient leur désigner, quelques gloses inédites du Victorin sur les œuvres du faux Denys. On lit dans ïHistoire Littéraire : « Outre le commentaire imprimé de Hugues sur la Hiérar- » chie Céleste, le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, coté » numéro 1619, renferme deux autres commentaires de » notre auteur qui n'ont point vu le jour : l'un, sur la » Hiérarchie Ecclésiastique de ce saint, et l'autre sur ses » Lettres.,. » C'est ce que déclare, en effet, le catalogue imprimé des manuscrits du Roi, et puisque les auteurs de y Histoire Littéraire acceptaient avec une si grande facilité les déclarations de ce catalogue, ils pouvaient, en outre, sur le même témoignage, compter parmi les œuvres du Victorin deux autres gloses, l'une sur les Noms Divins, l'autre sur la Théologie Mystique, qui sont offertes par le même volume. Mais ce témoin, d'ailleurs respectable, s'est ici grossièrement trompé. De toutes les gloses insérées dans le numéro 1619, une seule appartient au chanoine de Saint-Victor, et elle a pour objet la Hiérarchie Céleste : celles qui se trouvent jointes aux autres traités du faux Denys sont de Maxime le Confesseur, philosophe chrétien et byzantin du septième siècle, qui ne peut être confondu sous aucun rapport avec maître Hugues. N'avaient-elles pas vu le jour avant l'année 1 763, comme les Bénédictins le prétendent ? Elles avaient été plusieurs fois traduites du grec en latin, et plusieurs fois publiées. Et voici comment une erreur engendre une autre erreur. Après avoir décrit ainsi
qu'on vient de le voir le numéro 1619 des manuscrits du Roi, les Bénédictins ajoutent : « Cet exemplaire n'est pas » unique ; on en trouve un semblable dans la Bibliothèque » de Saint-Martin de Tournai, et il est dit à la tête de ce- » lui-ci que la traduction du texte de Saint-Denys est de la » façon de Hugues de Saint-Yictor. » Ce qu'ils rapportent, comme l'indique la note marginale, sur l'autorité de Sanders. S'agissait-il donc, pour les auteurs deV Histoire Littéraire y de découvrir un autre exemplaire de ces gloses de Maxime, attribuées au chanoine de Saint-Yictor? 11 n'était pas nécessaire d'aller si loin pour faire cette découverte. Plusieurs fois imprimées, comme nous venons de le dire, et en dernier lieu par Balthazar Corder en 1 63 4 , elles étaient encore offertes aux Bénédictins par divers manuscrits grecs et latins du Roi, de la Sorbonne, de Saint-Victor, de Notre- Dame et même de Saint-Germain-des-Prés. Quelle bibliothèque ne les possédait pas? Parmi les bibliothèques en renom une seule peut-être, celle de Saint-Martin de Tournai. En effet, le catalogue de Sanders ne contient pas ce que les Bénédictins y ont lu. Ce bibliographe s'exprime en ces termes : « Item, libri VII J Dionysii ah eodem Hugone e Grœco in latinum versi * . » La Hiérarchie Céleste a quinze livres ou chapitres ; la Hiérarchie Ecclésiastique en a sept, et le Traité des Noms Divins treize. Il est donc assez difficile de savoir à quel ouvrage du pseudo-Denys se rapporte la note de Sanders. Cette note ne mentionne, d'ailleurs, qu'un texte, et les Bénédictins nous parlent d'une glose. Il n'y a donc pas un trait de ressemblance entre le manuscrit de Saint-Martin et le volume inscrit, sous le numéro 1619,
» Bibliolh. Man. Belg., part, t, p. 1 12.
au catalogue des manuscrits latins de la Bibliothèque Impériale.
Mais hâtons-nous de signaler, dans la table de Sanders et dans la notice des Bénédictins, une erreur plus grave encore et moins excusable. Sanders met au compte du Victorin une version de quelque texte du faux Deny^ et, persuadés que le numéro 1619 des manuscrits du Roi est la parfaite image du manuscrit de Tournai, les Bénédictins étudient les diverses traductions contenues dans le numéro 1619, les comparent au texte, et en font l'éloge- Gomment n'ont-ils pas reconnu sur-le-champ que cette traduction de toutes les œuvres du faux Denys est celle de Jean Scot Érigène ? Mille fois reproduite par les copistes du moyen âge, et mise par la presse dans toutes les mains, ce n'est pas l'ouvrage le plus remarquable du philosophe irlandais, mais^ au dix-huitième, comme au douzième siècle, c'était le plus célèbre. Les auteurs de Y Histoire Littéraire avaient déjà parlé de cette traduction à l'article de Jean Scot, et en avaient apprécié le mérite. Ils l'ont donc louée deux fois, sous deux noms différents.
Pour traduire du grec en latin les œuvres du faux Denys, il fallait savoir le grec, et c'est une connaissance que n'avait pas Hugues de Saint-Victor. Il n'était à cet égard ni plus, ni moins instruit que ses maîtres, les plus fameux docteurs de Paris, de Saxe ou de Lorraine. Jean Scot Érigène était mort sans confier à personne dans les Gaules ce qu'il est presque permis d'appeler son secret. Parce que l'on rencontre, dans quelques écrits du douzième siècle, certains mots grecs assez fidèlement traduits, on suppose que les auteurs de ces écrits savaient le grec. Ils recueillaient avec soin tous les mots grecs qu'ils trouvaient interprétés dans les ouvra-
ges de saint Augustin, de saint Jérôme, d'Origène, d'Isidore de Séville, de Macrobe, de Chalcidius, de Martianus Capella, de Boëce, et ils reproduisaient ensuite ces interprétations, faisant volontiers parade d'une érudition qu'ils n'avaient pas. Un grand secours leur était, d'ailleurs, offert, non pour expliquer un texte complet, mais pour comprendre un certain nombre de termes usuels, par le glossaire de maître Moyse de Grèce, dont il existe des manuscrits fort anciens \ Pour apprécier jusqu'où s'étendait leur connaissance des lettres grecques, il ne faut pas s'arrêter aux mots qu'ils traduisent bien, mais à ceux qu'ils traduisent mal. Quand donc Hugues de Saint- Victor nous donne quelques étymologies exactes, comme, par exemple, celle du mot hibliotheca ^, il copie simplement Isidore de Séville % ou tout autre. Mais quand on le voit traduire mechanica^dir adiiUerina, comme si ce mot venait du latin mœcha % faire dériver charta de carptim % et à'œquus le mot economicay qu'il écrit œquonomica ^, on peut résolument affirmer qu'il ignorait la langue grecque.
Après la glose de Hugues de Saint-Victor sur la Hiérarchie Céleste, Jean de Tritenheim mentionne sous ce titre : De laude Patrum liber unus, un opuscule qui nous est complètement inconnu. Comme il est seul à parler de cet ouvrage, nous supposons que c'est une indication fausse, ou du moins inexacte.
< Numéros 548 de l'ancien fonds du Roi et 359 de la Sorbonne.
2 Prœnotationes de Scriptoribus et Scripturis sacris, ch. 2.
3 Origines^ lib. xv, c. 6.
"* Epitome in Philosophiam.
5 « Dicta autem carta quod carptim papyri tegmen decerptum glutinatur et sic carta conficitur. » Didasc, lib. iv, c. IG.
6 Epitome in Philosophiam.— DidascaUcon, lib. ii, c. 2. — Ibid., cSl.
Xni. — INSTITUTIONES IN DECALOGUM LEGIS DOMINIC.Ï.
Ce traité n'est pas, dit-on, contestable à notre Victorin , On ajoute : « On y trouve des traces évidentes de sa doctrine. » Assurément. Nous le contestons néanmoins. Ces Institutiones ne sont pas^ en effet, un ouvrage, un traité composé par notre docteur. C'est un ensemble artificiel formé par les éditeurs de 1648 avec des pièces authentiques, mais fort mal assorties. Il se compose de quatre chapitres, dont les trois premiers sont, en effet, une paraphrase des préceptes du Décalogue; mais le quatrième, qui traite de l'amour, ne s'y rapporte en rien.
On rencontre les trois premiers chapitres dans quelques manuscrits, sous les titres de : De decem prœceptis Decalocji^ et de Tractaiusde Audi, Israël *. nAudi, Israël, Deus tuus, » Deus tmiis est : » ainsi commencent, en effet, les versets du Deutéronome dont ces chapitres contiennent la glose. D'autres manuscrits nous offrent un fragment de ce bref commentaire sous un titre qui n'est pas beaucoup moins obscur : Deprœceptis secundœ tabulée'^. Les copistes du treizième et du quatorzième siècle se sont-ils donc entendus pour donner à ce traité des titres aussi variés qu'énigmatiques? Non, sans doute, mais ils n'avaient peut-être pas besoin de s'exprimer en d'autres termes, pour désigner quelques chapitres détachés de l'ouvrage le plus important, le plus célèbre, du
» Manuscrits du Roi, 1908, 2929.
2 Saint-Victor, 137.
chanoine de Saint- Victor. Comme l'abondance des manuscrits nous l'atteste, cet ouvrage était, au moyen âge, dans toutes les mains. C'est le Traité des Sacrements, Dans le premier livre de ce traité, douzième partie, chapitres 6, 7 et 8, on retrouvera les chapitres 1 , 2!, 3 des Institutiones in Decalogwn legis dominicœ. Ainsi, les éditeurs de 1648, et, suivant leur exemple, ceux de 1 853 ont publié deux fois le même texte. C'est un nouveau péché d'étourderie. Et ce ne sera pas le dernier, comme on le verra. Nous ferons, en outre, remarquer que le texte de cette glose sur le Décalogue est assez pur dans le Traité des Sacrements, tandis qu'il est imparfait et confus dans les Institutiones,
Ayant remis à leur place les trois premiers chapitres de ce prétendu traité, nous parlerons du quatrième. Dans tous les manuscrits, et ils sont nombreux, ce chapitre est un ouvrage complet, intitulé : De Suhstantia Dilectionis •. Quelques copistes l'ayant attribué à saint Augustin ^, il a été jadis publié soit dans les OEuvres, soit dans les Appendices des OEuvres de ce Père ^ Mais c'est une erreur depuis longtemps reconnue. On faisait d'ailleurs grand tort au Victorinen lui refusant cet opuscule, car il est excellent. Ne l'avait-on pas traduit dès le quatorzième siècle? C'est peut-être une traduction française du De Suhstantia Dilectionis qu'un manuscrit de Montpellier nous offre sous ce titre : Comment Hue de Saint-Victour parole d'amour \
1 Mss. du Roi , 2527 , 2532, 2566 , 3307; de la Sorbonne, 346 (A), 34^, 353, 723; deSaint-Viclor, 137, 757; de Laon, 173, 463, 471, etc., elc,
2 Notamment les nos 2083 du Roi et 167 de Saint-Victor. ^ Édition des Bénédictins, Appendice du tome VI.
* Catal. des Mss des Bibl. publiques des départ., tome I. p. 302.