‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 2 sur 91 · THE NEW YORK PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

THE NEW YORK PUBLIC LIBRARY

ASTOR f LF.NOX AND TILD H FOU NOAT IONS.

LAHHK filLRERT-JAGurES MARTINAXT DK l»RKNF.l'F

7 février 1757- lu sepk-inlirc 1827.

(l'ortrail commum'iiul' par la famille.)

li.-J. «ARTINANT DE PRÉNEUF

Curé de Vaugirard, de Sceaux et de Saint Leu 4792-1801

Publié* uver une fntroiiitcfi'on et </«•« Xntea

Par G. VANEL

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PEIIRIN ET C»* LIBRAIRES «EDIT-BVHS

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L'abbé de Préneuf

Les Souvenirs que nous publions retendent de 1792 a 1801. Ils emhrqrttefli lii période la plus agitée de la HévolutiocJËcrfls par un ecclésiastique instruit et d«: îjoilW'ïtîî; qui sut unira des convictions nettement royatisles! le désir sincère d'arriver à l'union des partis, ils nous montrent quel fut le tri sic sort des prêtres qui tentèrent de résisler ;i l'nrop?. Ils nous retracent aussi la vie errante des proscrits, obligés de chercher un refuge à lYlranger,

L'abbé Gilbert-Jacques Mailinatil de Préneuf, docteur en théologie, ancien chanoine de Snint-

Mm y, chanoine honoraire de Bordeaux, curé de Vaugirard, de Sceaux et de Saint-Leu, chevalier de Tordre du Saint-Sépulcre, auquel nous devons ces noies, rédigées sans aucune prétention littéraire, ne les destinait certainement pas à la publicité. Elles sont contenues dans deux cahiers, composés i\ différentes époques. Le plus ancien, dont la première partie a été écrite fi Stadt Prozelten, en Allemagne, au mois de février 179»), fut terminé au moment de la rentrée en France de leur auteur; c'est l'itinéraire très complet et très détaillé de ses déplacements continuels à travers les Pays-Bas et les Etats allemands, pendant huit années. Le second, écrit un peu plus tard, contient de nornbf<H$3§$ <Api£s èw.cfâjÊQil'i disposées sans ordre, qui VDtfflblctçnr le pYeéédent et donnent des détails inlf rc&RiôtVsur la vie et les épreuves de rabbff.d^^Pnénep^ati cours de cette période.

Noué -aVb'n»" tfô" : fohdre ensemble ces deux cahiers, pour en former un tout homogène et mettre chaque fait à sa date et chaque anecdote h sa place, ce qui nous a été rendu facile par le soin que l'abbé prenait d'indiquer toutes les circonstances de temps et de lieu.

Bien que le cahier de notes semble se rapporter exclusivement à son séjour à l'étranger, il est possible qu'il ait contenu des souvenirs anté-

ivrfeonucTioN 3

rieurs. En effet, il n'est pas complet et les pre* mières feuilles manquent. Elles devaient probablement donner des détails sur sa fuile à la frontière, en compagnie du mallre cordonnier Hillaud, (pii l'aida dans ce dangereux voyage, el peut-être quelques renseignements sur son emprisonnement aux Prémontrés. Ce qui pourrait le faire supposer, c'est qu'il prend soin de raconter plus loin, aussi fidèlement que sa mémoire a pu les conserver, toutes h*s circonstances d"une évasion de l'un de ses confrères, qui parvint, après d ^motionnantes aventures, a s'échapper de la prison de La Force, au moment des massacres de septembre.

Dans ces pages, M. de Préneuf parle surtout de ce qui lui est arrivé. Quelquefois cependanl il émet des vues plus générales cl porte certains jugements sur l'Émigration et les émigrés, ainsi que sur la façon dont fut reçue, dans son entourage, ce qui ne veut pas dire partout en exil, la nouvelle de la mort de Louis XVI. Plusieurs de ces jugements paraîtront sévères. Nous ne les trouvons que justes, car bien des fautes furent alors commises, dont on ne s aperçut que [dus tard, quand, l'enthousiasme une fois passé, on donîiD moins h la mode et à l'emballement, et plus à la raison et au bon sens,

L'abbé fut un des rares émigrés qui ne se

4 SOUVENIRS DE l'àBBÉ DE PRÉNEUF

firent bientôt plus d'illusions sur le sort qui les attendait. 11 prit son parti, s'abandonnarit à la Providence, en acceptant sans murmurer les épreuves quelle lui réservait.

Nous allons retracer maintenant la carrière de cet homme de bien et entrer dans quelques détails sur sa vie et ses œuvres-

L'abbé Gilbert-Jacques Martinant de Preneur était né h Cusset (Allier), le 7 février 17&7- Sa famille, originaire du Bourbonnais, appartenait & la noblesse de robe et était anciennement connue dans la région> où, de père en fils, ses représentants occupaient des charges de conseiller du Roi. Le nom primitif, Martinant du Garet, avait été, au commencement du dix-huitième siècle, changé en celui de Martinant de Préneuf, En effet, nous voyons, en 1713, Gilbert Martinant de Préneuf, fils de Jacques Martinant du Garet, alors conseiller du Roi, prévôt en la connétablie et maréchaussée de France, ancien lieutenant de robe courte au bailliage royal de Cusset, lieutenant du Roi et major de la Ville, épouser Claudine du Saray de Vignolles.

II eut pour fils Pierre Martinant de Préneuf,

lNTROnUCTION

écuyer, conseiller du Roi, lieutenant général enquêteur, commissaire examinateur au bailliage royal de Cusset, qui se maria, en 1700, avec Marie-Josèphc Bardonnet de Gondailly. Trois enfants naquirent de cette union : Claudine- Gasparde M. de Préneuf, mariée en 1777 à Jean-Joseph Gravier de Mousseaux, Gilbert-Jacques, abbé de Pré neuf et curé de Saint- Leu, auteur des Sotwenirs, et Jean-Marie Marlinaut de Préneuf, conseiller du Hoi, prévôt en la maréchaussée de France, qui épousa Gabrîelle Coinchon de La Fond, dont la famille, très influente à Cusset, avait rendu de tels services à la ville, que celle-ci lui avait conféré le droit de porter son nom et ses armes.

À cette famille se rapporte une anecdote que nous ne voulons point passer sous silence. Pendant la Terreur, M, de La Fond, père de Mme de Préneuf, magistrat distingué par son savoir et ses vertus, fut emprisonné et cité devant le Tribunal Révolutionnaire. Il fut sauvé et renvoyé absous, grâce au courage avec lequel sa fille alla, elle-même, plaider sa cause devant ses juges et sut faire ressortir les services que son père avait rendus à sa ville natale.

Les descendants de Jean-Marie de Préneuf existent encore aujourd'hui, et c'est grâce aux renseignements et aux documents de toute na-

A SOUVENIRS DE l/AMlÉ DE PRÉNEliP

ture, gracieusement misa notre disposition, que nous avons pu mener à bien notre travail.

Gilbert-Jacques Marlinaut do Préneuf fil ses études à Paris, au collège royal de ForLel, et entra de bonne heure dans les ordres. I) étudia en Surbonne, conquit rapidement ses degrés et devint docteur en théologie.

Agrégé au clergé du diocèse de Paris, personnellement connu cl apprécié par l'archevêque, Mgr de Juigné, qu'il retrouva en Allemagne, pcndanl l'émigration, et dont les bous offices l'aidèrent plusieurs fois, il fut nommé vicaire de la paroisse de Sainl-Merry el, un peu plus lard, chanoine de celte église, Il n'y resla pas longtemps; son zèle et ses lumières l'avaient [ail promplemcnt remarquer par ses supérieurs, ipii le désignèrent pour une des paroisses les plus imporlanles de la banlieue de Paris.

F!n lySS, l'abbé de Préneuf fut promu à la cure de Notre-Dame de Saint-Lambert, à Yaugiranh 11 avait trente et wn ans, et succédait a l'abbé Antoine ttousselle, bachelier en théologie, qui Pavait administrée depuis l'année 17/17. Telle paroisse était assez populeuse; son territoire, traverse par la grande rue de Yaugirard, qui se prolongeai! jusqu'à Issy, était enclavé dans la ceitRÎve de Sainte-tieneviève. A l'exception des terrains situés entre la droite de celte rue et la rue de

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Sèvres, tous les autres dépendaient de celle abbaye, À cette époque, le village, divisé en deux parties, comptait 2,400 âmes.

Dans la partie qui a voisinait Jeu barrières, de nombreuses guinguettes attiraient la foule des oisifs; dans l'autre, au contraire, se trouvaient de riches propriétés, appartenant à des familles en renom. De ce nombre nous cilerons lus familles de Monthulon, d\\llcray,de Oaon, qui possédait I ancien château de Grenelle, de Praslin, de Saint-Prix et de Maupeou, La rue actuelle de Saint- Lambert, qui commence rue Lecourbe et aboutit à la rue Desmouettes, est l'ancienne rue des Prêtres, que bordaient les murs du château de la famille de Keuquières.

Les moulins de Vnugirard étaient situes au milieu des prés, des vignes et fies carrières; on y venait de loin- L'un d'entre eux, le moulin ilt^ Trois-Cornets, surnommé plus tard le moulin Janséniste* avait toute une histoire. Placé au coin de la chaussée du Maine et de la rue de Yanves, il offrait un but facile de promenades aux écoliers de Paris. Les jeunes gens, dirigés par les Oratoriens, se prirent il'amilié avee le meunier auquel il appartenait, et, comme les professeurs de ce collège furent accusés de donner dans le Jansénisme» les étudiants des autres collèges aflectèrent de le désigner sous le nom

de Moulin Jonsénàle. Le nom eut du succès:

pour le justifier, les Jansénistes le choisirent de préférence coimm? IjuL de leurs parties de plaisir et quelquefois comme centre de leurs réunions. Le P. Qaeêuel y vint souvent avec plusieurs chefs de la secte. Les excès auxquels pouvaient se livrer les écoliers ne consistaient qu'en goûters où figurai en L le lait, lé beurre et la gai elle. Ces promenades duraient encore au moment de la Révolution.

L'église, édifiée par les soins du seigneur de Bussy et dédiée d'abord â la Vierge, fut ensuite, vers i/j53, mise sous le patronage de saint Lambert, évoque de Maastricht, par suite du transfert dans ses murs des reliques de ce saint, précédemment conservées h l'abbaye de Sainl- Germain, La dévotion à saint Lambert prit même bïentùï une telle extension, qu'elle se répandit jusque dans Paris et que le chemin qui conduisait a Yaugirard en prit le nom. Ce chemin, qui s'appelait anciennement le Clos Bruncfiu et, plus tard, rue Ncuve-de-la-Foirc, linit par se nommer rue Saint-Lambert, Une des voies du Vaugiranl actuel a conservé cette dénomination.

Par une curieuse coïncidence, l'abbé de Préneuf passa, en 1798, quelque temps de son exil à Maastricht, lieu du martyre de ce saint. Un de ses confrères parisiens, l'abbé Marducl,curé

de Saint-Roeh, y séjourna un peu plus tard, en 1794, pendant le second siège de cette ville, qui fut prise par les Français. 11 fut assez heureux pour préserver de l'incendie et de la profanation un reliquaire contenant un os de saint Lambert. Sous la Restauration, ce reliquaire fut présenté à l'archevêque de Paris, qui permit, en 1828, qu'on lui rendît un culte public dans Féglise de Vaugirard, où il avait été placé.

L'abbé de Préneuf consacra tous ses soins à sa paroisse et s'y fit aimer et estimer. Une circonstance particulière vient confirmer ce que nous savons de ses relations avec ses paroissiens. Il arrivait à Vaugirard dans un moment difficile ; les premiers avant-coureurs des troubles de la Révolution se manifestaient là, comme ailleurs. Le nouveau curé eut besoin de tout son ascendant pour maintenir les esprits dans une voie raisonnable. Il y parvint et il crut, ne prévoyant pas quelles seraient les suites des principes admis par l'Assemblée Nationale, pouvoir prêter le serment exigé du clergé. Il alla môme plus loin, ce qui montre, en même temps, combien il avait su faire apprécier son mérite et ses vertus. Sur le vœu unanime des habitants, il consentit à faire partie de la première assemblée municipale et à remplir les fonctions de procureur syndic,

fondions toutes pacifiques à cette époque, 1) mil son zèle et sou dévouement au service de la modération el de la justice ; apaiser les cxallés el aplanir les différends qui surgissaient de tous cfllés, tel était son liul. II y réussit d'abord et parvint même h réconcilier deux compagnies de la garde nationale, dont l'antipathie était portée jusqu'à la fureur. Il vit celte paix, jurée de part et d'autre, couronnée par une grand'mcsse, suivie d'un Te Dctim d'actions de gr;ïces.

Espérant toujours que sou influence bienfaisante et l'affection de ses paroissiens lui permettraient de rendre de rérls services, il avail, jusqu'au *aî septembre 1791 , conservé ces fonctions. Mais la Révolution marchait à grands pas et des excès étaient h prévoir par tous ceux que n'aveuglait pas l'entraînement ou la partialité. Voyant alors ses efforts devenir infructueux et reconnaissant son impuissance arepousserdesmotions incendiaires, il se rendit compte des malheureuses conséquences d'un serment prêté dans un moment d'enthousiasme, pour arriver à l'union de tous. Il senlil combien les intérêts dr la société et de rivalise allaient avoir à souffrir d'une persécution qui ne prenait plus la peine dt* se déguiser, et il révoqua courageusement, eu pleine assemblée municipale, le serment qu'il avait prêté. Il exigea même, séance tenante,

qu'il en fût dressé procès-verbal sur le registre des délibérations.

Il fil plus : dans une lettre adressée à ses paroissiens â , il donna les raisons qui lui avaient dicté sa conduite, avouant que, « depuis quelque temps, il était dévoré par le chagrin et les remords. Comme Jonas, il avait mérité la tempête par sa résistance aux ordres de Dieu, en acceptant de prêter un serment, dans lequel, au premier abord, il n'avait aperçu rien qui fût opposé à la foi de ses pères... » Et, après avoir annoncé que le Saint-Père avait condamné la constitution civile du clergé et que, sur i36 évoques, i3a refusaient de l'admettre, il déclarait rejeter de cette constitution tout ce qui concernait le spirituel et rester fidèle aux lois de l'Église.

11 ajoutait que, s'il était forcé de quitter ses fonctions, il resterait « seul pasteur véritable », et ne cesserait de prier pour ses paroissiens, en leur montrant, autant qu'il lui serait possible, le chemin du salut.

Dans un post-scriplum, il constatait l'impossibilité de remplir seul les fonctions de son ministère dans une paroisse aussi étendue, et la

1 . Voir, aux Pièces justificatives, le texte de la Lettre et déclaration de M. le Curé de Vaugirard à ses paroissiens. Paris, Crépart, 1791.

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dure nécessité de ne pas pouvoir prendre de vicaires dans les circonstances présentes. Il rappelait, en terminant, les paroles de Jésus- Christ après la Cène, sur l'annonce des persécutions, qu'il se déclarait prêt à supporter.

Ces persécutions ne tardèrent pas. L'abbé de Préneuï fut aussitôt remplacé dans sa cure par un délégué de l'évêque Gobel, nommé Pierre Bernard , qui céda promptement sa place à un certain Gilles Bourdeaux. Celui-ci, malgré son titre dV/u du peuple, subit en avril 1793, devant les officiers municipaux, un jugement infamant et fut honteusement chassé. D'autres le remplacèrent qui ne valaient pas mieux.

M. de Prcneuf était resté à Vaugirard. Malgré les dangers qu'il courait, il ne se cacha pas d'abord. Bientôt cependant, pour éviter une arrestation imminente 1 , il accepta un refuge dans la maison d'un de ses paroissiens et ami,

I, L'abbé de Préneuf avait, avec lui, au presbytère de Vaugirard, un neveu, tout jeune encore, dont il surveillait les études, et qui, au moment où l'abbé fut obligé d'abandonner son domicile, s'occupa du déménagement de ses meubles dans une maison amie. Ce fut, croit-on, un ancien serviteur, peut-être son sacristain, nommé Durand, qui se prêta a celte mesure. C'est à ce dernier que l'abbé de Preneur avait aussi confié une sorte de surveillance sur son neveu, que l'on avait été obligé de placer dans une maison d'institution d'Issy, tenue par M. Noirot. Une partie de ces meubles put être conservée, mais les biens de l'abbé, situés dans la commune de La Chapelle, près de Cuasel, furent confisqués et vendus.

M. Dunepart, dont le dévouement, dans ces jours néfastes, doit être signalé. Il vivait là, caché au milieu de cette courageuse famille et exerçant, pendant la nuit, son ministère le mieux qu'il lui était possible, quand, le i3 août 179s, il fut surpris par une visite domiciliaire. A grand peine put-il échapper aux gens qui le cherchaient et qui durent se contenter de saisir les effets meublant sa retraite.

Il lui était dès lors difficile de rester à Vaugirard, dont toutes les maisons étaient surveillées. Voyant qu'il courait à chaque instant risque de sa vie, il se réfugia à Paris, où il espérait se trouver plus à l'abri. Il parvint môme à faire imprimer, en forme de réclamation contre l'envahissement des curés intrus, une seconde instruction pastorale, qu'il réussit à répandre dans sa paroisse.

Sa retraite ne lui permit pas cependant d'échapper aux nouvelles recherches qu'on dirigea contre lui. Dès le mois de novembre 1791, l'Assemblée communale l'avait déféré à la Convention et l'avait accusé, en outre, d'être débiteur de fortes sommes envers la commune.

Découvert peu après, M. de Préneuf fut incarcéré aux Prémontrés, et M. Dunepart. qui avait parlé en sa faveur, ne tarda pas à aller partager sa détention. Ce dernier, réclamé par sa famille

14 SOUVENIRS DE LATIHÉ t)K PRÉ.NEUF

cl par l;i majorité des habitants de Vaugîrard, recouvra promptcment sa libella et en ] ho fila pour défendre a ver courage 1rs intérêts de son ami. A ses sollieitalions cl sur la promesse de payer lui-même les delïesqui seraient reconnues véritables, le CoiuseH de la commune demanda l'élargissement de M. de Préneuf, et le bruit courut alors qu'on ne l'avait fuit inellre en prison que pour le sauver de la fureur du peuple.

Nous ne savons, au juste, combien de temps dura celle détention, ni la date de sa mise en liberté* Il esl probable qu'il en parlait dans ses notes, mais tout ce qui était antérieur à son arrivée dans les Flandres n'existe plus. Il ne resta très probablement que peu de jours aux Prémontrés, et il en était certainement sorti au moment des massacres de Septembre, sans quoi il est à peu près sur qu'il eût été assassiné. On compte, en effet, ceux de ses confrères, enfermés dans les prisons de Paris, qui purent se sauver.

Ses amis de Vaugirard et de Paris réussirent, encore une fois, à le sou Ira ire aux recherches des terroristes, mais rester plus longtemps en France devenait impossible, et il se décida à passer dans les Flandres.

Les dévouements ne lui firent pas défaut. Un brave homme, Joseph Iïillaud, maître cordonnier, demeurant rue Sa Îat-À ml ré-dcs-Àrcs (Section du

INTRODUCTION |ft

Théâtre Français], s'offrit pour l'accompagner et lui faire passer la frontière* Ils partirent le ^septembre îy^a et narri virent h Mcsaiuies.aux environ» d'Yprês, que cinq jours pins ta ni, le 19 septembre, après avoir eu, la durée du voyage le prouve, beaucoup «le dangers à surmonter.

Désormais en sûreté, l'abbé de PréneuT s'occupa de régulariser sa situation à l'étranger; son guide s'offrit eueore pour aller e Tournay chercher nue a [lestai ion el des témoignages qui lui permissent d'obtenir l'autorisation de résider dans les Pays-lîas. Billaud revint le lendemain avec les pièces nécessaires, et se sépara, ce jourlà, de l'abbé, qui lui fit ses adieux avec une émotion facile à comprendre et lui voua une gratitude dont les Souvenirs gardent la trace reconnaissante et atlrislée tout a la fois. Mal renseigné! M* de Préneuf avait cru que son généreux bienfaiteur avait été <* guillotiné pour la bonne cause », peu après son retour en France. M n'en était rien heureusement. Joseph IJillaud fut bien, en effet, arrêté et traduit devant le Tribunal révolutionnaire, mais il eut la chance peu commune d'échapper a une condamnation. Son dossier existe aux Archives Nationales 1 .

1. Voir aux Pièces juslifiratîves Le rêfturïrè «le ce dossier: Archiva Sutiomxtes,, w. 27ti-tï4. — Dus* ter Bill and, /ûàûpH, j5 un*; 5, rue Saint- Andrè-tles-Àrr*.

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16 SOUVENIRS DE l'àBBÊ DE PRÉNKUP

Le 28 mars 1793, sur la dénonciation de sa section, qui le signalait comme un fanatique et un aristocrate, une perquisition eut lieu dans son domicile. On y trouva « des ornements d'église, des croix, des hosties, des cierges, cent pains de 4 livres desséchés et des lettres de correspondance avec les émigrés ». Il y en avait plus qu'il ne fallait pour le conduire à l'échafaud. Il comparut devant le Tribunal le 20 avril suivant et allégua que tous ces objets lui avaient été remis par un Chartreux qu'il n'avait pas revu. Malgré ces charges, il eut l'heureuse fortune de se voir élargir, sur un non-lieu, le 28 juin, « à condition d'être plus circonspect à l'avenir ». Nous n'avons pas trouvé trace qu'il ait été de nouveau arrêté .

Resté seul à Ypres, l'abbé de Préneuf commença le rude apprentissage de la vie d'un exilé. Pendant huit années, il erra de ville en ville et de village en village, du nord au sud et de l'est à l'ouest, endurant toutes [les misères d'un proscrit, obligé de se plier à la dure nécessité de gagner souvent son pain quotidien. Au milieu de ces épreuves, il trouva cependant des cœurs généreux et des protecteurs compatissants. 11 se plaît, dans ses Souvenirs, à leur rendre hommage et il note soigneusement les noms de ses bienfaiteurs. « Si nous eûmes à supporter

souvent, dit-il quelque part, la froideur et l'éloignement, en revanche nous eûmes aussi le bonheur de rencontrer des cœurs dévoués qui partagèrent avec nous la bonne et la mauvaise fortune et il y eut assez de ceux-ci pour nous consoler des autres. »

L'abbé de Préneuf essaya plusieurs fois, avant le 18 fructidor et après le 18 brumaire, de rentrer en France. Il eut à surmonter beaucoup de difficultés et, malgré la production des pièces nécessaires, malgré l'appui et les demandes de ses anciens paroissiens, il ne put revenir à Paris qu'en 1801.

Une première fois il s'était mis en route, appelé par le vœu général des habitants de Vaugirard, quand, arrivé è Eger, en Bohême, il dut s'y arrêter, à la nouvelle du coup d'État de Fructidor.

Au 18 brumaire, nouvelle tentative : il passa procuration le 5 germinal suivant, à Francfort, pour solliciter sa radiation de la liste des Émigrés. — A Donaustauf, près de Ratisbonne, il essaya de nouveau d'obtenir cette formalité indispensable et produisit à l'appui actes et pétition. Ces pièces existent aux Archives Natio-

nalcs 1 . Nous en donnons une analyse succincte.

Le i3 septembre 1800, il avait adressé, par l'intermédiaire île son fondé de pouvoir, une pétition au Ministre de la Police Générale, dana laquelle il exposait que, curé de Vaugirard depuis 1788, il avait élénumnié, par la première assemblée municipale, procureur syndic de sa paroisse et avait conservé ses fonctions jusqu'au 23 septembre 170,1 , « à la satisfaction de tous ». H avait continué à habitera Yau^irard jusqu'à la fin d'août 1792, mais, à cette époque, « signalé et poursuivi par les malveillants et les terroristes, il avait été contraint de se réfugier à Paris ». Sa vie 11 y étant plus en sûreté, il avait obéi, le 14 novembre 1792, à la loi du j§ octobre précédent et était passé en pays neutre, où il avait toujours résidé depuis. 11 Unissait sa pétition en disant qu'ayant obéi à la loi de déportation, il ne devait pas figurer sur la liste. Il demandait u en attendant, L'autorisation de rentrer en France, sous la surveillance du inaire de Vaugirard ».

On remarquera qu'il y avait, dans celte pétition, quelques inexactitudes voulues et même nécessaires, pour arriver à la radiation sollicitée, 11 n y est pas parlé de sa démission et la date de

I, Carton d h Emigration F-* 5645. (Douter Martinant de Pr^neuff.

son départ pour l'étranger est reportée au i4 novembre 1792 (au lieu du 14 septembre). Il le fallait, pour qu'il pût exciper de son obéissance à la loi du 26 octobre suivant, qui obligeait tous les prêtres non assermentés à quitter le territoire français.

Cette pièce était accompagnée d'un acte de notoriété, passé par devant les notaires Cousin et Drugeon, à Paris, dans lequel trente habitants de Vaugirard attestaient la vérité des faits énoncés, et d'une procuration, passée devant le greffier de l'évêque de Ratisbonne, faisant fonctions de notaire public, en date du 18 mars 1800.

Cette fois, grâce au zèle d'un ami fidèle, J.-B. Dunepart, qui déjà lui avait donné des preuves multiples de dévouement et n'avait pas cessé de correspondre avec lui pendant son émigration, grâce aussi aux vœux unanimes de tous ses anciens paroissiens, l'abbé de Préneuf put quitter la terre d exil et revenir prendre sa place dans cette église de Vaugirard, qu'il retrouva bien changée de celle dont il avait été chassé en 1791. Il fut réinstallé dans sa cure et s'occupa aussitôt des mesures de toutes sortes qui s'imposaient après une si longue absence.

Pendant son exil, l'église, profanée et saccagée en 1792, était tombée à l'état de ruine. Lorsque la tourmente révolutionnaire s'apaisa et que

2U SOUVENIRS PE t/ABfté DE PRÉNEUF

Ton put rentrer dans les édifices religieux, grâce à une tolérance assez précaire toutefois, les habitants de Vaugirard se cotisèrent pour parer aux réparations les plus urgentes. À leur tôte, nous voyons M. Dunepnrt, Ta mi de M. de Préneuf.

Voici l'éloge que celui-ci en traça à son retour, sur les registres de la fabrique : m Ce fui lui qui, de concert avec quelques personnes bien pensantes, releva Taule! renversé, rendit aux fidèles de cette paroisse les secours de la religion catholique, lui procura uu ministre qui, par sa mission légitime, remplaça le pasteur exilé,,. Ce fut lui qui répara les ruines du sanctuaire, inspira ht confiance aux fidèles et travailla de ses mains a donner au culte publie sa première splendeur, »

En effet, pendant Tcxil de M. de Préncuf, un bon ecclésiastique, qui avait fréquenté la paroisse dans des temps plus heureux, M. Etienne Massic* s'était soumis à un vague serment d'obéissance aux lois de la république et avait été reçu par le Conseil municipal au mois de vendémiaire an IV. 11 avait obtenu la permission de demeurer à Vaugirard et les fidèles, qui étaient obligés d'aller chercher les sacrements dans les paroisses voisines, à la campagne ou à Paris, quelquefois dans des maisons particulières, comme le prouve un registre d'enquôle

rédigé par M . de Préneuf, n'eurent plus à s'éloigner de leur domicile. Quelques mois après, ce prêtre avait eu pour successeur un ancien religieux de Saint François, M. Gumel-Bonnet, qui administra la cure jusqu'au retour du pasteur légitime.

Malgré les premières bonnes volontés, il restait beaucoup à faire et le zèle de M. de Préneuf fut mis à une rude épreuve. Grâce à ses recherches et à l'ascendant qu'il exerçait autour de lui, il put réunir la plus grande partie des objets vendus ou pillés, et leur faire reprendre dans l'église la place qu'ils y occupaient autrefois. Il fît lui-même pour 1.800 francs de dépenses, dont il remit la majeure partie à la fabrique, lorsqu'il fut promu à la cure de Sceaux.

Tout était à peu près terminé le 2 juin 1804, jour où Ton bénit solennellement la croix du clocher et une cloche que la fabrique avait nommé Gilberle, en reconnaissance des services rendus par le digne pasteur.

M. de Préneuf administra la paroisse, entouré de l'estime générale, jusqu'en 1807. A cette date il fut désigné pour la cure de Sceaux et dut se séparer de ses vieux amis, qui avaient partagé avec lui les bons et les mauvais jours. Ce ne lut pas sans de bien vifs regrets qu'il partit, emportant l'affection de tous, de ce Vaugirard auquel il s'était tant attaché.

22 SOUVENIRS DE l'aBBÉ DE PRÉNEUF

Désormais h l'abri des vicissitudes qui avaient empoisonné sa vie pendant tant d'années, tranquille sous un gouvernement régulier, il put se consacrer, comme il Pavait déjà fait ailleurs, au bonheur de sa nouvelle paroisse. Pendant quatorze ans il y vécut, faisant le bien et donnant autour de lui l'exemple des vertus chrétiennes. Il y vit la restauration de la monarchie légitime, pour laquelle il avait souffert, et qu'il n'avait jamais cessé d'appeler de tous ses vœux.

Les peuples heureux n'ont pas d'histoire, dit la sagesse des nations : son passage à la cure de Sceaux fut aussi sans événements marquants, ni traverses pénibles. Il comptait y terminer sa carrière, quand l'archevêque de Paris, auquel son savoir et ses vertus lavaient depuis longtemps signalé, le nomma desservant de l'église Saint-Leu-Saint-Gilles, à Paris, le 21 janvier 1821 . Cette église, en effet, ne fui élevée au rang d'église curiale que le 3 mai 1S29, sous son successeur. M. de Préneuf et ses prédécesseurs portaient le titre singulier de « curé-desservant principal ».

L'église de Saint-Leu-Saint-Gilles, une des plus anciennes de Paris, remonte à la première moitié du treizième siècle, et son histoire est liée à celle de la capitale. Située au milieu d'un quartier populeux, le zèle de son nouveau

pasteur eut à s'exercer sur une plus vaste échelle, et nous pouvons ajouter qu'il réussit complètement. Pendant sept ans, il sut y faire apprécier les rares qualités qui lui avaient valu les regrets et l'estime de ses anciens administrés. 11 mourut, à l'Age de 70 ans, le 10 septembre 1827, entouré d'une vénération bien méritée par ses travaux, son savoir et sa grande charité.

Nous avons eu la bonne fortune d'obtenir la communication de son testament ', dans lequel il faisait, à la fabrique et à ses successeurs, des legs importants. Il n'oubliait pas non plus ses anciennes églises de Sceaux et de Vaugirard. Il léguait notamment à la fabrique de Saint-Lcu, outre une somme de 600 francs pour les pauvres, sa bibliothèque, ses tableaux et ses gravures, une grande partie de ses meubles et de son argenterie, pour l'usage de ses successeurs et pour garnir la sacristie. Son portrait au pastel devait également y être placé.

Là ne se bornaient pas ses libéralités. La fabrique de l'église de Vaugirard recevait des ornements et le tiers de ses aubes, rochets et surplis, ainsi que des chasubles, étoles, etc. Des donations pareilles étaient faites à l'église de Sceaux, qui bénéficiait aussi d'un legs de

1. Pièceê justificatives : testament de G.-J. Martinnnt de Préneuf, du 23 décembre 1*26.

200 francs pourles enfants pauvresde la paroisse.

Il n'oubliait ni son vicaire, ni les employés de l'église de Saint-Leu, ni les indigents, qui étaient l'objet de donations en nature ou en argent.

Par une disposition particulière, il demandait à être enterré dans le cimetière de Sceaux, bien que, « ajouta-t-il, il eût d'abord désiré Têtre dans celui de Vaugirard ». Mais il y avait renoncé, ce cimetière allant être bientôt désaffecté.

Enfin, dans un dernier alinéa, il léguait à r église de Cusset, où il avait reçu le baptême, une relique de la vraie croix.

En reconnaissance des services qu'il avait rendus et de son inépuisable charité, la fabrique de l'église de Saint-Leu lui rendit un hommage public de gratitude et, par un arrêté qui fut inscrit sur son registre des délibérations, elle voulut se charger des frais de ses funérailles.

Malheureusement, d'après les renseignements qui nous ont été obligeamment fournis par M ; l'abbé Panel, curé actuel de Saint-Leu, tous les objets légués par M . de Préneuf ont disparu à une époque quel'on ne peut préciser, et il neresterien de ses libéralités. Il faut ajouter que les archives et la sacristie de l'église avaient été pillées et saccagées pendant les troubles de la Commune.

Telle fut la vie du prêtre et de l'homme de

bien donl nous publions les Souvenirs. Il avait assisté au renversement de l'ancienne France et avait souffert, pour sa foi, l'emprisonnement et l'exil. Sa vie même n'avait été préservée que par miracle. Mais il avait eu le bonheur, après des épreuves endurées sans murmures, de voir rétablir la religion de ses pères et les principes auxquels il était attaché.

Plus heureux que d'autres qui Font suivi, il put s'endormir sans apercevoir à l'horizon les nuages qui devaient, moins d'un siècle plus tard, plonger de nouveau la France dans l'ère des persécutions et des ruines.

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