‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 3 sur 91 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

L'abbé de Préneuf se montre, dans ses Sonuenirs, assez sévère sur l'Émigration et les Émigrés. Non pas qu'il blâme absolument tous les royalistes qui crurent de leur devoir de quitter leur pays et d'aller prendre du service dans l'armée des Princes, mais il déplore les exagérations d'un sentiment louable, les rivalités, les

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mesquineries, les discussions d'influence et d'étiquelte, et surtout le mauvais esprit qui s'était fait jour, peu à peu, dans les rangs les plusélevés. On trouve, dans ces commentaires d'un témoin impartial et attristé, le contre-coup des funestes divisions qui empochèrent les émigrés de s'unir pratiquement dans une même communauté de vues et de moyens, pour sauver la monarchie et sa malheureuse victime. Jamais une enienle si nécessaire ne put se réaliser, et le simple bon sens, qui, pour conduire les hommes, serait préférable aux plus savantes combinaisons, manqua toujours aux émigrés.

Certes, les souffrances et les sacrifices supportés doivent atténuer, dans une large mesure, ces tristes discordes, mais ils ne sauraient cependant les justifier complètement. L'Emigration enthousiaste et volontaire au début, irréfléchie plus tard dans un affolement précipité qui ne permettait pas aux personnes plus calmes et plus raisonnables de combattre un mouvement auquel toutdevaitcédersouspeine de déshonneur, l'Émigration fut loin d'être un bien et Chateaubriand a pu, sans trop d'exagération, l'appeler « une sottise et une folie ».

Sublime sottise! dira-t-on. Soit: mais nous ne sommes pas loin de partager Popinion de ce vieux gentilhomme que l'abbé de Préneuf ren-

contra dans un coin perdu de l'Allemagne, et qui, chargé d'ans et d'infirmités, sans illusion sur le sort qui l'attendait, ni sur les événements auxquels il venait d'assister, lui faisait cette confidence : « L'Emigration a été une nécessité pour quelques-uns, mais une mode pour beaucoup.

On a dégarni la France de forces, tout au moins morales, qui auraient pu opposer une résistance efficace aux entraînements des exaltés. » Et un autre émigré, le marquis de Mautort, ancien officier au régiment d'Austrasie, n'hésite pas à écrire en lignes caractéristiques : « L'Emigration était une épidémie, qui, chaque jour, faisait de nouveaux progrès. On se demandait confidentiellement : « yuand partez-vous ? où comptez-vous aller? » Ce parti n'était cependant pas celui que j'approuvais. J'en prévoyais toute rinulilîtéet tout le danger relativement aux suites qu'il pourrait avoir pour nos fortunes. Mais il n'était pas permis d'émettre son opinion sans passer pour un jacobin, ou du moins pour un ami de la Révolution. Nous étions fort empressés de savoir ce qui se passait au dehors et de quelle utilité il pouvait être à la cause du Roi, que nous allassions augmenter le nombre des expatriés. Les plus vrais et les plus sensés nous disaient que cette émigration n'avait pas le sens commun. Les enthousiastes, au contraire, blâmaient notre

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lenteur. » Et Ton était obligé de partir contre son gré.

L'histoire entière de Pémigration justifie ces jugements. Que ceux dont la tête était menacée et auxquels des lois barbares ordonnaient, sous peine de mort, de sortir du pays (c'était le cas de notre abbé) aient émigré, certes, on ne peut leur en faire un reproche, puisqu'ils ne pouvaient échapper autrement au sort qui les attendait. Ils y étaient contraints de toutes les façons. Mais quant aux autres qui, bénévolement, sacrifiaient, quelquefois sans raison, leurs situations et l'influence locale dont ils pouvaient disposer, à un aléa fort douteux, c'est un parti sur l'opportunité duquel il est permis de ne pas être d'accord.

Un historien a dit que c'est une étrange doctrine, celle qui pose en principe que lorsqu'un chef d'État est en danger, celui qui le quitte le premier el qui se sauve le plus loin, atteint le plus haut degré de la pureté et de la fidélité d'un sujet loyal ; qu'au lieu de défendre, au sein même de la France, leur Roi et leurs propriétés, il valait mieux les laisser à la merci des révolutionnaires et des assassins; qu'il valait mieux, en donnant à ce qu'on appelle les lois de l'honneur, la plus exacte signification, quitter sa patrie avec le dessein de revenir la combattre, plutôt que

d'essayer de former un parti à Pintérieur et de résister ainsi aux débordements de la démagogie.

On vit alors des gentilshommes, de gré ou par crainte des humiliations et des critiques qu'ils pourraient encourir, quitter en foule leurs châteaux, abandonnant leurs femmes, leurs enfants, leurs propriétés, et passer la frontière presque sans argent, à peine nantis des vêtements nécessaires, sans armes, pour la plupart. Et tous croyaient que cet exil volontaire ne dépasserait pas quelques semaines.

« On a de la peine à comprendre, dit un contemporain, le marquis de Ferrières, comment la noblesse française put donner dans le piège qu'on lui tendait. L'étonnement cesse quand on vient à réfléchir sur l'ignorance grossière des hommes et des choses où étaient plongés les chefs qui les conduisaient, sur leur folle confiance en euxmêmes et dans les puissances étrangères. Les femmes, encore plus humiliées de leurs pertes, encore plus jalouses de leurs droits, furent les plus ardentes à hâter l'émigration. Elles tourmentaient par des sarcasmes et par un ton affecté de mépris ceux qui refusaient de partir, ou même ceux qui balançaient un moment. « L'honneur, disaient-elles, a parlé ; il n'y a plus à hésiter. » On envoyait des quenouilles aux traîneurs ; on les menaçait de tout le courroux de la noblesse

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victorieuse *. » Ceux qui s'obstineraient à rester, seraient dégradés, relégués parmi la bourgeoisie, tandis que les émigrés prendraient les places, les honneurs et les dignités. On insinuait aussi aux bourgeois que « c'était un moyen assuré d'acquérir la noblesse ». Il serait facile de multiplier ces citations.

On Ta dit et il est permis d'avancer que ceux qui restèrent et prirent les armes sur le sol natal pour essayer de sauver le Roi, comprirent mieux leur rôle, et Ton peut ajouter, qu'en se plaçant au point de vue d'alors, les insurrections de la Vendée, de la Bretagne, et de la Normandie ont été plus légitimes et ont mieux servi la cause de la royauté que l'émigration 2 .

1. « On faisait ses paquets et ses adieux, dit un autre émigré, de Norvins, pour aller de l'autre côté faire la contre, et revenir passer l'hiver à Paris. C'était la foi et l'argot du parti. De sorte qu'il fallait se hâter d'arriver, pour n'être pas mal vu à Coblentz. Aussi on ne s'abordait jamais sans se dire : Quand pars-tu ? Quand partons-nous ? C'était bien la mode d'émigrer, mais pour la plupart d'entre nous, c'était aussi un besoin, ou même un devoir. Les femmes, celles surtout qui pouvaient être intéressées à ce que l'on ne partît pas, semblaient s'entendre avec les princes et avec les révolutionnaires pour que l'on partit. L'intérêt de ceux-là était de mettre le séquestre sur les personnes et d'avoir autour d'eux plus de partisans. L'intérêt des révolutionnaires était de mettre le séquestre sur les biens des émigrés et d'avoir autour d'eux moins d'ennemis.

« Les quenouilles reçues par les jeunes retardataires sont historiques : plusieurs, disait-on, leur avaient été portées dans leurs châteaux par ceux-là même qui venaient y mettre le feu. » {Mémorial dp Norvins^ t. I, p. 274.)

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