‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 34 sur 91 · LA VIE K BRUXELLES · texte numérisé non relu

LA VIE K BRUXELLES

plusieurs fois en m'engageant à venir les trouver, pendant le cours de ces années de deuil. Je dus à leur bienveillante bonté de précieux avis, des encouragements et des secours qui sont encore une consolation pour moi.

L'abbé Gueudeville, vicaire de Saint-Sulpice, habitait auprès de moi, dans la même rue, et nous prenions nos repas ensemble, avec l'abbé Legrand. Nous causions souvent de nos anciennes paroisses et c'était une bien grande joie quand l'un de nous recevait des nouvelles de ses parents ou de ses amis. Bientôt ces nouvelles devinrent de plus en plus rares; l'état dans lequel était la France paralysait toutes les bonnes volontés.

J'ai déjà dit qu'à Bruxelles, la société des émigrés et des prêtres français était fort nombreuse. Bien que nous fussions en exil et dans une situation où tout aurait dû céder le pas au bien général, il se forma, comme en France, beaucoup de coteries et de petits cercles, qui passaient le temps à se déchirer les uns les autres.

Les dames avaient malheureusement transporté à l'étranger les rivalités de salon et d'influence. Il y avait même des modes et la légè-

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reté française allait parfois jusqu'à oublier, dans des commérages et des querelles d'étiquette, que l'ennemi était à ses portes ! et que les républicains allaient bientôt les mettre d'accord dans une lamentable déroute I

La passion funeste du jeu ne s'était pas, elle aussi, arrêtée à la suite des désastres de l'émigration. On entendait parler de scènes scandaleuses, de disputes, qui finissaient parfois par des duels déplorables. Comme si, au moment où le trône et l'autel sombraient dans une sanglante catastrophe, les Français, encore fidèles à Dieu et au Roi, avaient trop de ce sang généreux & verser pour la bonne cause MFatalité regrettable,

1. Un témoin oculaire, le marquis de Malessye, s-'exprime ainsi sur l'état de la société des émigrés à Bruxelles et à CoblenU : « Le luxe, le jeu, la débauche, les intrigues, l'intérêt personnel, l'ambition, la hauteur, la sottise, l'égoïsme, la mauvaise foi y régnaient avec autant d'empire que dans une autre cour de l'Europe. Chacun y flattait la passion des maîtres, chacun ne songeait qu'à son intérêt particulier. . Les femmes conduisaient tout et celles qui conduisaient, éloignées elles-mêmes du chemin de la vertu t ne pouvaient qu'égarer. Encore, si elles eussent trouvé dans leurs cœurs cette espèce d'héroïsme qui fait préférer à tout la gloire de ce qu'on aime, elles eussent été moins dangereuses ; mais non, ces femmes avaient tous les défauts de leur sexe sans en avoir les qualités.... le tableau serait trop noir ; il faudrait dévoiler trop d'horreurs. Il m'a suffi de lever un coin du rideau : un Français doit le refermer bien vite. Assez d'autres se plairont à dévoiler la honte de cette nation brave et fidèle, belle à voir au moment du combat, mais toujours inconséquente et légère... »

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