UN ESPION
qui sévit pendant bien longtemps, et qu'on a peine à comprendre quand on réflérhit aux misûres qu'elle accompagnait ou dont elle fut souvent la cause !
Je dois noter ici une visite singulière que je reçus pendant mon séjour a Bruxelles et qui, depuis, m'a toujours paru suspecte, à tous les points de vue. Je vis enlrer un soir, dans ma chambre, un personnage dont le costume tenait à la fois du gentilhomme et de l'abbé. Son air annonçait la confiance et quelque présomption. Ses habits, 1res propres, faisaient contraste avec les miens et ceux de la plupart des prêtres émigrés,
Après les premiers mots d'introduction et de bienvenue, il se donna à moi, comme chargé de mission et agent des princes. A l'appui de ses dires, il me montra une lettre du duc de L.,. et d'autres papiers qui ne me parurent se rapporter que de fort loin â ses allégations, Cependant il me connaissait parfaitement et me cita beaucoup de mes amis, se recommandant deux à mou égard.
11 savait 1res certainement mes di verses étapes depuis mon émigration, car tout ce dont il m'entretint était fort exact et je me demande même
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comment un prêtre que je n'avais jamais vu pouvait être si bien informé sur mon compte.
Il venait me demander, disait il, un service. Sachant, ce qui était vrai, que j'avais les meilleurs rapports avec M. le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, qu'il désirait entretenir de questions importantes, il me demandait une lettre d'introduction auprès de ce prélat, ne doutant pas que cette recommandation n'aplanît toute difficulté. 11 me parla également de divers évoques, connus de moi et près desquels il devait se rendre. Il paraissait tenir surtout à être introduit auprès du cardinal, et comme je savais que M. de La Rochefoucauld avait des correspondances secrètes avec la France et sa province ; que déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour s'emparer de ces correspondances, je résolus de me tenir sur la plus grande réserve, et tachai, en outre, de me renseigner sur le passé de mon interlocuteur.
J'étais, d'ailleurs, étonné qu'il nefût pas pourvu des lettres qu'il me demandait, et qu'il s'adressât à moi, simple cure et qui n'avais rien d'un personnage politique, pour un service que beaucoup d'autres et des mieux qualifiés, auraient été à même de lui rendre. Ma personne et mes
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avis étaient d'un trop faible poids pour me signaler à l'attention des agents dos princes.
Je le questionnai sur le diocèse de Paris auquel il prétendait appartenir, et je vis bien, par ses réponses embarrassées, que mes premiers soupçons n'étaient pas sans fondement. Il m'avait pris pour plus simple que je n'étais. Certains propos me parurent si étranges que je finis par acquérir la certitude que cet homme Savait de prêtre que l'habit et j'en vins même » douter que ce personnage eût jamais émigré réellement. Il se trompa, notamment, d'une si lourde façon, sur le compte d'un curé de Paris, connu particulièrement de moi, qu'il me fut impossible de mettre en doute sa fourberie.
Je me trouvais certainement en présence d'un espion ou d'un escroc- Aussi répondis-je évasivemenl a toutes ses demandes et je refusai de lui donner la lettre sollicitée, en lui faisant remarquer, ce qui était vrai, que mes rapports avec le cardinal étaient trop peu suivis pour me per mettre une telle démarche. Je persistai, malgré son insistance, ce qui me fit penser, que s il s'adressait à moi, c'est qull avait déjà rencontré d'autres refus ailleurs.
Il sortit en me laissant cependant un nom et
une adresse. Le lendemain, je m'informai de ce personnage auprès de mes confrères, mais aucun ne l'avait remarqué et je ne pus trouver d'autre prêtre auquel il se fût adressé. Je ne le icvis plus. Bien entendu, le nom et l'adresse étaient faux.
Quelques jours après cette aventure, un chanoine d'Amiens, qui vint prendre son repas avec nous, reconnut au signalement que je lui en fis, l'individu dont j'avais reçu la visite. Il avait également été questionné par lui sur certains émigrés qu'il connaissait, et qui, à la faveur de papiers obtenus à force d'argent, avaient pu rentrer en France, où ils se cachaient alors. Mis en éveil par plusieurs faits de ce genre, qu'on lui avait signalés, il avait imité ma réserve et n'avait plus entendu parler de cet espion.
Ces tentatives, paraît-il, n'étaient pas rares, et je sus, plus tard, par l'archevêque de Paris, auquel je fis part de ce qui m'était arrivé, que beaucoup de mes confrères s'étaient trouvés dans des situations pareilles et s'étaient laissés prendre quelquefois aux manières aisées et confiantes des gens qui exerçaient ce métier répugnant.
Les princes eux-mêmes, dans leur intérieur,