‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 70 sur 91 · LES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

LES ÉMIGRÉS

que j'eus vu dans mes précédents déplacements. Je ne pus donc nouer de relations suivies; je causais cependant assez souvent avec eux et j'appris que, pas plus la qu'ailleurs, malgré les soins charitables de l'évÊque, la vie n'était douce aux réfugiés. Jfl vis par mes yeux el je dus apprécier les efforts et les moyens si divers auxquels il [allait avoir recours pour éviter la misère.

Le temps avait produit son effet et les ressources de ces malheureux s'étaient épuisées : beaucoup, si ce n'est le plus grand nombre, étaient obligés de travailler pour vivre- Ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, les femmes, et de la plus hauln naissance, devaient s'y résigner. J'ajoute qu'elles ont montré, dans le malheur, une fermeté d^me qu'on n aurait jamais cru rencontrer dans des personnes élevées au milieu du luxe le plus raffiné.

Elles surent exercer les métiers les plus différents se rapportant à leur sexe, et se firent marchandes de modes, brodeuses, couturières, dentellières. (Quelques-unes (et certains hommes ne leur cédaient pas en ce genre) faisaient des tapisseries admirables de goût et de couleur. J'en ai vu exposées dans les magasins de Ratis-

bonne, qui n'auraient rien eu à envier à d'autres que j'avais admirées à Paris. Je dois dire que, dans les Pays-Bas et l'Allemagne, la société se montrait, au moins dans les commencements de Témigration, enthousiaste de ces objets et les achetait à des prix très rémunérateurs.

Parmi les hommes, quelques-uns tenaient des cafés et des restaurants. Ceux qui avaient quelque notion de la cuisine française (et ils n'étaient pas rares) faisaient, parait-il, d'excellentes affaires. La mode aidant, ils arrivaient parfois à se créer une petite fortune. Mon original de Bruxelles n'était pas seul en son genre et ce temps vit éclore des talents de toute nature, que le malheur avait développés chez des gens destinés par le sort à une vie bien différente.

A côté de chez moi, un émigré avait trouvé une industrie qui lui rapportait largement de quoi vivre. Il s'était imaginé de faire des boîtes en cartonnage, sur lesquelles il collait des dessins découpés qu'il colorait lui-môme. Quand le tout était bien sec, il passait sur les boîtes plusieurs couches d'un vernis dont il se disait l'inventeur et qui leur donnait un brillant particulier. Il les vendait fort bien et ne pouvait sufBre à la consommation. Sa renommée avait même

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