UNE FEMME SUSCEPTIBLE
et j'ai eu beaucoup à me louer de lui, de sa femme et de ses enfants.
Le 28 février 1799, j'ai eu des raisons particulières pour quitter M. le bailli, chez lequel j'allais prendre mes repas. S'il n'y avait eu que le bailli, sa maison m'eût été une ressource et un dérivatif précieux aux ennuis de l'exil. C'était un excellent homme, instruit, s'intéressant au malheur et d'un cœur généreux. Nous nous entendions fort bien ensemble et si je n'avais jamais eu de relations qu'avec lui, je me serais estimé très heureux et n'aurais pas songé à le quitter.
Malheureusement, il avait une épouse d'un caractère tout opposé et surtout d'une jalousie extrême pour tout ce qui touchait à la direction de ses enfants. Je m'aperçus, dès les commencements, qu'elle me voyait m'occuper des siens avec une certaine contrainte. Elle craignait évidemment l'ascendant que je pourrais acquérir sureuxetnepermettaitjamais qu'ils prissent leurs leçons ailleurs qu'en sa présence. (Quelquefois, le mari venait me chercher avec eux pour aller faire des promenades aux environs et je ne fus pas longtemps non plus à comprendre que ces parties de plaisir n'étaient pas du goût de sa femme.
Protestante zélée et très intransigeante, elle
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se figurait probablement que j'userais de mon influence de professeur et d'ami pour diriger ces jeunes consciences vers des idées qu'elle éloignait toujours avec soin. Toute conversation où l'on eût parlé religion était strictement bannie de chez elle, pendant que je m'y trouvais, et, sitôt que le sujet semblait s'en rapprocher, elle savait fort bien intervenir, ou même imposer silence à son mari, si celui-ci, beaucoup plus tolérant qu'elle, se laissait aller à quelques réflexions sur ce point.
Je devais aussi, pendant mes leçons, observer, là-dessus, une réserve gênante, car j'étais souvent loin de me douter que telle ou telle matière pouvait prêter à des allusions blessantes pour les convictions de Madame.
Le père et les enfants me témoignaient, au contraire, une affection dont je leur étais bien sincèrement reconnaissant. Plusieurs fois, je fus l'objet, de leur part, de petites attentions dont on apprécie davantage le prix dans la position où je me trouvais. Cela m'aidait à supporter l'intolérance agressive de la mère et à prendre en patience les coups d'épingle qu'elle ne manquait jamais de me faire sentir, aussitôt que l'occasion se présentait.