CUISINIER IMPROVISÉ
peu, que la peine et le temps passé à ce métier nouveau pour moi ne seraient pas longs.
J'achetai donc quelques ustensiles et me misa pratiquer les mystères du pot-au-feu. Je tâchais de me rappeler le mieux que je le pouvais les éléments de la cuisine française. Quelle cuisine ! Elle n'était ni difficile, ni compliquée, mais elle arrivait souvent à des résultats qu'un Va tel n'aurait certainement pas envié. Heureusement, de bonnes âmes m'invitaient fréquemment à partager leurs repas ! Je dois dire que, malgré les leçons d'une longue expérience, je n'étais guère plus expert en cette matière à la fin qu'au commencement.
L'horizon s'assombrissait de plus en plus. La situation des populations était bien misérable : on n'entendait parler que de guerre, batailles, pillages, alertes de tout genre. Depuis mon départ, en 1792, je n'avais pas eu une accalmie de quelque durée, dans les diverses et nombreuses retraites où j'avais cherché le repos et l'oubli. Fatigué et découragé, je résolus de rester le plus longtemps possible où je me trouvais, en attendant que l'état des esprits en France me permît d'y rentrer.
Je recevais plus rarement des lettres et cela
ajoutait encore une peine à l'isolement où je vivais. Je reçus, à cette époque, des nouvelles de la famille de la T... Je leur avais écrit depuis longtemps, sans avoir de réponse. Ces nouvelles me venaient indirectement de France et n'étaient pas récentes. J'appris ainsi les vicissitudes sans nombre qu'ils avaient éprouvées et la mort lamentable de leur (ils aîné, fusillé à Quiberon.
Cette malheureuse famille, après avoir erré pendant deux ans en Allemagne et dans les Pays- Bas, s'était embarquée à Hambourg, pour l'Angleterre. A Londres, madame avait monté un petit magasin de modes et avait ainsi pourvu, tant bien que mal, aux besoins de tous. Le Bis aîné, à peine âgé de dix-huit ans, s'était fait admettre dans le corps du comte d'Hervilly et avait fait partie de l'expédition et du désastre qui avait abouti à la capitulation du fort Penthièvre. Compris dans cette capitulation (et Ion sait comment elle fut observée^ il avait, comme presque tous les autres, malgré son jeune âge, été fusillé par les troupes du général Hoche.
Les pauvres parents vivaient toujours à Londres, d'une vie de privations et de douleur. Ces nouvelles me remplirent de tristesse, et tout