‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 75 sur 91 · CONVOI DE PRISONNIERS · texte numérisé non relu

CONVOI DE PRISONNIERS

ce que je voyais n'était pas fait pour remonter mon courage.

Un jour, je me trouvai sur le passage d'un convoi de prisonniers français, au milieu desquels je reconnus le fils d'un artisan de mon ancienne paroisse, que j'avais vu tout enfant. C'était, autant que je puis me le rappeler, vers le mois de septembre 1799. Ces prisonniers provenaient d'un corps donnée français qui avait été battu près de Manheim, disait-on. Les Autrichiens, qui les escortaient, assuraient que les républicains avaient repassé le Rhin et que l'Allemagne allait en être débarrassée.

Tous ces malheureux étaient dans un état pitoyable, mal vêtus, quelques-uns sans chaussures, les pieds enveloppés dans des bandes d'étoffe et de cordes ; d'autres portaient même le bras en écharpe et l'on faisait subir aux blessés le même traitement qu'aux valides. A peine quelques chariots suivaient-ils la colonne, pour ramasser ceux qui, h bout de forces, ne pouvaient plus avancer. Ils se plaignaient aussi de la nourriture restreinte et détestable qu'on leur donnait et des marches forcées qu'on leur faisait faire.

Ce n'était pas la première fois que j'en voyais et que j'entendais ces plaintes, qui se renouve-

laient à chaque passage. Les souffrances de ces pauvres gens, près desquels j'ai toujours, comme je l'ai déjà remarqué, trouvé, du moins en majorité, de bons sentiments et une respectueuse déférence, me causaient une peine que ma position, rendait plus vive, car je ne pouvais rien pour les soulager. Je ne vivais moi-même que par la charité et les consolations que je leur adressais étaient bien peu de chose, en regard de leur misère.

J'ai tenté quelquefois d'intéresser à leur sort les militaires qui les conduisaient; mais, loin d'avoir quelque succès, mes prières étaient, le plus souvent, rejetees avec brutalité.

J'eus, par ce jeune homme, des nouvelles de ma paroisse et de certaines familles dont je n'avais pas entendu parler depuis longtemps. Je fus assez heureux pour lui procurer, par l'intermédiaire du bailli, du linge qui lui manquait absolument et quelques provisions dont sa figure hâve et décharnée indiquait le plus pressant besoin. Encore les partagea-t-il avec ses camarades. M. le bailli voulut bien lui en faire remettre d'autres au moment de son départ et intervint auprès du chef de la troupe pour lui faire promettre que ces dons ne seraient pas

Page 1