‹ Huit jours au châteauChapitre 10 sur 10 · EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE DE MADAME CROS · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE DE MADAME CROS

« Le récit de M. Perrin m'avait bouleversée, car j'étais faible encore, quoique, depuis le jour de la lecture du testament, la santé me fût revenue comme par enchantement.

« Les détails du naufrage dans lequel M. Cros avait péri se représentaient sans cesse à mon esprit.

« Je ne pouvais me distraire de l'image du corps jeté et repris sur le rivage par la vague furieuse et dans lequel chacun croyait retrouver un parent ou un ami.

« Puis, lorsqu'il eût été saisi et amené sur la grève, l'indifférence avec laquelle chacun le repoussa du pied en reconnaissant le cadavre de l'étranger arrivé de la veille.

« Mes larmes coulaient, et je ne sais par quel retour sur moi-même je me trouvai isolée dans la vie comme mon pauvre mari l'avait été dans la mort... et je murmurai tout bas :

« — Ainsi me voilà seule désormais!., me voilà veuve et ruinée !

« A cette parole, M. Perrin toussa profondément et frappa du pied.

« — Vous n'êtes pas seule, me dit-il, et vous ne resterez ni veuve ni ruinée, le jour où l'on pourra vous dire : Il y a un homme qui vous aime et qui vous appartient...

« J'avoue que je ne compris point M. Perrin...

« Ûu moment que ma pensée s'était tournée du côté de mes chagrins, elle devait les parcourir tous, et à la première place, je trouvai l'indigne conduite de Maricou.

« Tu sais avec quelle précaution vigilante je m'étais gardée toute ma vie de croire à ces natures passionnées devenues poétiques, que je considérais comme n'existant que dans le roman.

« Cette précaution excessive venait sans doute d'une sorte d'instinct qui m'avertissait de l'empire qu'un pareil être prendrait sur moi.

« Malgré moi, cependant, cet être, cette nature, cet homme, je l'avais rencontré assez loin de moi pour m'ètre laissée aller sans crainte au plaisir de l'admirer, et voilà que tout à coup je découvre qu'il a joué la plus vilaine comédie pour s'assurer un héritage.

«Cela n'eût dû être qu'un désappointement; que veuxtu?... c'était déjà une douleur; c'était déjà un regret cruel.

« M. Perrin me regarda après sa phrase, par laquelle il

m'offrait clairement sa main et sa fortune... mais j'étais bien loin de lui.

« Tout à coup une porte s'ouvre; un domestique entre et me remet un paquet scellé de noir...

« Je l'ouvre aussitôt, sans demander d'où il me venait, supposant qu'il s'agissait de quelque acte relatif à la succession.

« En effet, c'était un énorme cahier de papier timbré sur lequel il y avait un petit billet... Quand tu viendras me voir je ie le montrerai.

« Te dire ce qu'il m'apporta en un coup de joie, serait impossible, et certes ce n'était pas pour la fortune qu'il m'assurait, le voici :

« Madame,

« Lorsque mon père me lut le testament qui a déshérité « sa famille, il me dit :

« — Maricou, tu prendras tous ces biens; mais, comme ta t part est laite, lu les donneras à qui les méritera le mieux.

« Ce qui a été dit est aussi sncré que ce qui a été écrit.

■ Je viens remplir la volonté de mon père...

« L'acte ci-joiiit vous rend propriétaire de tous ces biens.

* Quant à ee qu'il appelait ma part... prenez-la aussi; « maintenant je n'eu ai plus besoin.

« En retour, je ne vous demande qu'une chose :

« Si jamais on dit devant vous que le pauvre Maricou des « landes était un misérable voleur, dites que ce n'est pas « vrai. »

« Je me mis à pleurer de toutes mes larmes.

« M. Perrin, surpris, me demanda ce que j'avais; je lui tendis ce billet.

« 11 le prit... le lut...

« Je m'attendais à des cris d'admiration. Sa figure se contracta, il pinça ses lèvres, et me rendit sèchement le billet de Maricou. Aucun homme ne peut être juste pour un autre. Je fus indignée et je repris aussitôt :

« — Où est M. Maricou?

« — Il vient de quitter le château à l'instant.

« — Courez après lui... m'écriai-je. Qu'il vienne... il le faut, je le veux!

« Le domestique sortit, et j'étais si impatiente de voir exécuter mes ordres, que je m'élançai à la fenêtre pour presser le domestique.

« De l'autre côté de la grille de la cour, j'aperçus Maricou avec son pauvre costume, son large chapeau... et son long bàiin.

« 11 me salua de cet air simple et noble qui m'avait tant frappée.

« Je lui fis signe démonter, il hésita; le domeslique arriva près de lui...

« Maricou le suivit en baissant la tète.

« Je me retournai... M. Perrin était pâle... et, malgré ses efforts, une émotion violente se montra sur son visage.

« Maricou arriva; je le regardai avec orgueil...

« Ah! je le sentais qui m'aimait, et j'étais fière...

« — Ah! me dit-il, vous voulez donc me refuser, que vous m'avez fait appeler?...

« J'aurais peut-être mal répondu... mais il est des jours où rien ne manque au bonheur... comme à la souffrance. M. Perrin vint à mon aide et dit :

« — Madame doit refuser... on n'accepte de pareils dons que de son mari.

« Maricou me regarda alors tristement.

« — C'est vrai, lui dis-je, une femme ne peut honorablement recevoir la fortune que de son mari...

« Oh ! sans doute toute mon âme avait passé dans mes yeux quand je lui parlai ainsi, car je le vis pâlir et frissonner... comme un homme éperdu.

« — Mon Dieu! me dit-il, est-ce possible !...

« J'eus peur de laisser échapper un aveu...

« Jh compris et je ne pus m'empêcher de regarder M. Perrin...

« Il fui admirable, il vint à moi... me prit la main, et, me conduisant vers Maricou, il me dit :

« — 11 le mérite...

« Voilà mon histoire, ma chère enfant...

a Et c'est pour cela que demain j'épouse M. Maricou de Chevalaine. »

Nous n'avons rien à ajouter à ce récit, sinon qu'il est de la plu;, exacte vérité et qu'il y a assurément beaucoup de nos lecteurs qui en conmussentles principaux personnages, seu ■ lemeul nous avons changé les dates.

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