‹ Huit jours au châteauChapitre 9 sur 10 · EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE DE MADAME CR0S · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE DE MADAME CR0S

« Lorsque je revins à moi, je me trouvai entre M. de Fernic et M. Perrin ; c'est alors que j'appris comment j'avais été sauvée.

« Maricou, par une de ces audacieuses adresses que j'avais trouvées dans les romans, et que je croyais des inventions de l'auteur, avait tiré sur Farrenc, qu'il ne voyait pour ainsi dire pas, et il l'avait frappé d'une balle au moment où le bras de l'assassin, levé sur moi, avait dépassé la hauteur des genêts.

« rappris en même temps que l'on était parvenu à retrouver la presque totalité de l'or enlevé des souterrains du château.

« Mais je ne vis point Maricou; il avait accompli ce qu'il avait promis, en remettant aux héritiers les richesses qui leur avaient été soustraites par la faute de sa mère ; puis il s'était hâté de s'éloigner.

« M. Pa..., qui, avec M. Carnisson, avait fait une espèce de procès-verbal des faits qui s'étaient passés, vint près de moi, et me dit :

« — Vous sentez -vous la force de retourner au château ?

« — J'essayerai, lui répondis-je en faisant un effort pour me lever.

« Je ne pus y parvenir, et M. Pa... reprit avec impatience :

« — Il faudrait cependant nous hâter, ce fou de Maricou est capable de les suivre.

« — Que voulez-vous dire, Monsieur? dis-je aussitôt à M. Pa...; si ce Maricou?...

« — Il nous a quittés. Autant que j'ai pu deviner son intention, car avec ce garçon il faut plutôt se fier à ce qu'on croit qu'à ce qu'on voit, il est allé au château, quoiqu'il n'en ait point pris le chemin.

« Il faut bien l'avouer, je fus irritée de cet abandon ; oui, vraiment, il m'avait semblé qu'il y avait entre cet homme et moi un lien qui ne pouvait être ainsi brisé sans une explication, sans un adieu...

« Mais apparemment il ne tenait qu'à mon cœur, puisqu'il ne s'était pas senti retenu par le besoin de savoir ce que j'étais devenue.

« M. Pa... continua :

« — Ainsi donc, dit-il, si vous pouvez dominer votre faiblesse, partons, Madame, partons.

« Je m'étais remise du vif désappointement que j'avais éprouvé, et je dis à M. Pa... :

« — Vous comprenez bien, Monsieur, que, quelle que soit la rapidité de notre marche, nous ne pourrons atteindre M. Maricou, qui est parti depuis longtemps.

« — Mais il nous quitte à l'instant même, repartit M. Pa...

« — Il a attendu que vous fussiez tout à fait remise, reprit M. Perrin d'un ton sardonique, et je pensais que vous l'aviez aperçu près de vous, car le premier mot que vous avez prononcé est son nom.

« Je fus blessée du ton dont M. Perrin me fit cette observation, quoique j'eusse éprouvé un contentement involontaire en apprenant que Maricou ne s'était éloigné qu'après s'être assuré de mon état. Je sentis que je lui répondrais aigrement, et je me contentai de dire à M. Pa... :

« — Partons donc, Monsieur, la force ne manque jamais à qui a assez de courage.

« C'était une de ces phrases toutes faites, qu'on peut jeter à la tête des autres quand on veut leur persuader qu'elles peuvent faire quelque chose, mais qu'il ne faut pas s'adresser à soi-même, de peur de les démentir à l'instant même.

« Je voulus ancore une fois me remettre en marche. Je parvins à faire quelques pas, mais je ne pus me soutenir sur mes pieds; ils étaient affreusement endoloris, et une fatigue invincible brisait tous mes membres. Je m'en voulus de cette souffrance physique qui m'empêchait et empêchait les autres d'aller peut être porter secours à un homme qui m'avait sauvée... et je me mis à pleurer en disant :

« — Je ne pourrai jamais...

« Je regardai autour de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur M. de Fernic et M. Perrin, et je me dis :

« — Si Maricou était à leur place, il m'eût emportée déjà loin d'ici.

« A ce souvenir, je sentis mon cœur battre comme j'avais senti battre celui de Maricou, et je dis rapidement à M. Pa...:

« — Il faut que vous partiez sans moi, il faut que vous retourniez au château... Maricou ne peut suivre mademoiselle de Chevalaine... ce serait une folie sans nom, ce serait un de ces dévouements aveugles par lesquels on se sacrifie à un sentiment qui n'existe plus... Maricou n'aime plus mademoiselle de Chevalaine.

« Quand le cœur ne sait plus où il va, il invente, pour dissimuler son trouble, des finesses qui ne servent qu'à montrer plus clairement ce qu'il éprouve. Je m'étais adressée à M. Pa..., pour rengager à aller à la poursuite de Maricou.

« J'aurais craint de dire la même chose à M. Perrin. L'air dont il m'observait, la façon dont il me parlait, tout m'avait dit qu'il me comprenait peut-être mieux que moi-même.

« La précaution tourna contre moi; ie vis les regards malins de M. Pa... s'attacher sur moi, il m'observa, regarda M. Perrin, sourit et me dit d'un ton de bonté singulière :

« — Dieu fasse que ce soit vrai !

« Il me regarda encore et secoua la tête :

« — Et cependant... dit-il.

« Puis il leva les yeux au ciel et dit tout bas :

« — Bah 1 il en arrivera ce que Dieu décidera.

« Aussitôt il donna des ordres pour le départ.

« Mais il ne voulut point consentir à ce que je demeurasse dans la lande. On me fabriqua une civière, les gens du château et les gendarmes se relayèrent pour m'emporter, et nous reprîmes la route du château.

« Lorsque nous arrivâmes, nous reconnûmes, à l'air effaré de quelques domestiques qui y étaient demeurés, qu'il avait dû se passer de sérieux événements en notre absence.

« Ma chère enfant, il y a une chose dont je ne m' Jtais jamais rendu compte, c'est le pouvoir d'un sentiment dont on ne soupçonne même pas l'existence en soi, parce qu'on n'a

pas occasion de l'exercer, et qui parle tout à coup, au moment où il est atteint.

« Ainsi, j'avais épousé M. Cros sans amour, j'avais vécu avec lui sans sympathie, je n'aimais point sa personne, j'avais peu de considération pour son esprit; sans raisonner cette impression, je m'étais souvent défiée de la loyauté de ses affaires, et assurément ce qu'il m'avait appris de noire ruine devait me rendre sévère vis-à-vis de lui ; et cependant, en devinant que quelque catastrophe était arrivée au château, mon premier mot fut pour lui ; non pas un mot de convenance, mais un mot d'inquiétude réelle, d'intérêt puissant, d'émotion très-vive.

« C'est qu'on a beau faire, l'homme dont on porte le nom, celui à qui une femme a donné honnêtement la virginité de sa vie, garde toujours sur elle une puissance que bien des torts ne parviennent pas à effacer.

« M. Perrin m'entendit, et me répondit avec un ton si bienveillant, qu'il me fut une leçon sévère :

« — .Mais il n'a dû rien arriver à votre mari; je me suis informé, et, comme nous en étions convenus, il est parti.

a — Parti? m'écriai-je en me levaut et retrouvant une force inouïe, parti pour Paris sans doute ? parti pour des affaires ?

« — Oui, me dit M. Perrin, il est parti pour des affaires; je vous expliquerai cela demain.

a — Mais je veux le suivre.. .

a — Cela ne se peut pas, me dit affectueusement M. Perrin. D'abord , parce que vous ne pouvez vous mettre en voyage.

« — Je le puis... je le veux.

a II me prit la main.

a —Vous avez une fièvre horrible, me dit-il, et à une lieue d'ici il faudrait vous mettre au lit.

a — N'importe !

a — Ensuite, reprit-il, il n'y a aucun moyen de quitter le château à l'heure qu'il est, car i! a emmené" sa voiture et ses 3hevaux... et en dernier lieu... il n'est point parti pour Paris, et a suivi une route dont nous ne serons avertis que par une lettre qu'il doit nous écrire.

a — Vous ne me trompez pas? lui dis-je.

« — Je vous le jure.

« — Mais alors qu'est il donc arrivé ?

a — Je n'ose vous le dire... je n'ose le croire, car je ne l'ai appris que par quelques mots qui m'ont été jetés à la hâte.

« Je ne raisonnais aucun de mes mouvements ; mon cœur allait à l'aventure, poussé par les sentiments divers qu'il éprouvait.

« Je pensai alors à Maricou, et je m'écriai. :

« — Mon Dieu! encore quelque malheur !..

« Je m'arrêtai, le nom de Maricou me vint sur les lèvres, et encore une fois j'eus peur de M. Perrin, comme d'un juge sévère.

« — Parlez donc! lui dis-je avec douleur.

« — Eh bien!... M. de Chevalaine a tué M. d'Astorg et sa sœur...

« La nouvelle était assez terrible pour faire taire toute autre préoccupation, et je dis à M. Perrin :

« — Et lui, qu'esl-il devenu?

« — En ce moment, il est enfermé avec Maricou et les deux cadavres...

« C'en était trop : les deux évanouissements successifs que j'avais éprouvés étaient les symptômes d'une maladie cruelle, le sang me reflua au cœur. Cette image de ces deux hommes s'entretenant près de ces deux morts me frappa peut-être plus que la nouvelle elle-même. Je crus que j'allais étouffer, et je tombai dans de violentes convulsions.

«La maladie est un triste enseignement. Le lendemain de ce jour, je n'étais plus folle, je n'avais plus de colère, je souffrais horriblement, mais enfin... je vivais par la pensée.

« Eh bien! je ne pensais qu'au danger où j'étais; je regardais curieusement toutes les figures pour y lire l'expression qu'elles éprouvaient à mon aspect. Je cherchais à voir si l'on me trouvait bien changée, si l'on tremblait pour moi.

« Je ne parlai ni de mon mari, ni de Maricou, ni de personne. L'égoïsme de mon être était seul enjeu. Je ne voulais pas mourir; j'avais peur de la mort, et cette peur s'augmentait en moi d'une singulière idée.

« — 11 semble, me disais je, qu'aucun de ceux qui ont été appelés à la lecture de ce testament ne doit y assister, et que la fatalité les a tous marqués pour mourir dans les huit jours qu'ils doivent passer dans ce château fatal. Ainsi, l'enfant a été frappé le premier, puis Lucie, puis M. de Chevalaine, et puis mon tour viendra.

« Je ne sais pourquoi je m'étais persuadée que M. de Chevalaine n'avait pu survivre à sa sœur; cependant je n'en étais pas assurée.

« Lorsque cette pensée me vint, j'avais Corinne près de

moi. Je m'arrachai tout à coup à. l'espèce de léthargie dans laquelle j'étais plongée, el je lui dis vivement :

« — Qu'es! devenu M. de Chevalaine?

« — Lequel? me dit-elle, fort surprime sans doute que ma première question fût pour cet homme qui, de tous ceux que j'avais rencontrés dans ce pays, devait m'èire le plus indifférent.

« — Mais, lui dis je, M. Georges de Chevalaine, le frère de mademoiselle Lucie?

Corinne parut fort embarrassée.

« — Eh! mon Dieu!.., il est devenu ce qu'il devait devenir.

« — Quoi donc?...

« — Après avoir eu une conversation bien longue avec Maricou, il a quitté le château.

« — Et il s'est enfui?

« — Non, oh non!... Madame; on l'a trouvé la tête cassée, le lendemain, à l'endroit du cimetière où l'on avait enterré sa sœur...

« Je me vis condamnée à mort et je retombai sur mon lit en disant :

« — J'en étais sûre...

« — Ah ! dame, fit Corinne, ça ne pouvait pas être autrement.

« A partir de cet instant, je me laissai aller à un découragement stupitle... Je ne pensais plus à rien, ni à personne... je n'avais qu'une idée... « Je vais mourir. »

« M. Perrin, Corinne, le médecin entraient seuls dans ma chambre .. J'oubliais que, pour que la prétendue fatalité qui devait m'alteindre exisiat, il eût fallu que madame deFernic et le curé fussent également morts.

« Si cette pensée folle eût dû durer plus longtemps, elle m'eût probablement tuée, et l'événement qui la détruisit me sauva sans doute.

« Un matin, j'avais mal compté les jours et je me. croyais encore à quarante-huit heures de distance de celui où on devait lire le testament, M. Perrin vint chez moi...

« Corinne avait arrangé ma chambre avec une sorte de coquetterie, et elle m'avait parée autant qu'on peut parer une malade.

« — Mon enfant, me dit M. Perrin, il vous faut du courage et de la force!... C'est aujourd'hui qu'on doit lire le testament de M. de Chevalaine en présence de tous les héritiers... .

« — Comment! m'éniai-je, et quels héritiers?...

« — La vieille comtesse, le curé, vous...

« — Comment 1 lui dis -je pour expliquer ma surprise dont je ne voulais pas lui dire le secret, car j'avais oui lié

qu'ils pouvaient vivre, comment! ils sont demeurés au château... après les fâcheux événements qui s'y sont passés?

« — Ah! me dit M. Periïn en souriant, et le testament, et l'espoir d'avoir une plus forte partie de cet héritage !... Ah! l'avidité est une passion plus tenace que vous ne pensez.

« — En vérité? lui dis-je; mais on m'accusera aussi de cette basse cupidité...

« — La maladie vous a retenue ici... il faut que vous en profiliez.

« Je ne puis vous dire quelle joie singulière m'avait prise à l'idée que la fatalité à laquelle j'avais cru ne s'élait pas accomplie.

« Mais presque aussitôt une terreur me reprit, et je tremblai que la cérémonie qui allait commencer ne finit pas avant que je fusse morte. J'étais dans un trouble inexprimable. J'espérais, je tremblais...

« Je ne puis dire quel était ce sentiment extraordinaire, mais il me semblait qu'on allait jouer ma vie sur une carte.

« On entra dans ma chambre. On s'assit en cercle autour de mon lit.

« Le notaire vint, madame de Fernic, le curé, Maricou, M. de Fernic, les gens de la maison; le notaire ouvrit le testament, le lut.

« Ce qui se passa, ce que renfermait ce testament, je ne compris pas... Je m'écoutais respirer, vivre.

« Mais quand tout fut fini, je ne vis pas sortir madame de Fernic et M. le curé d'un air furieux; je ne vis pas le bas empressement de toute la maison envers ce Maricon qu'on traitait, quelques jours avant, comme un maudit et un misérable...

« Je me laissai aller à pleurer avec excès, et je m'écriai :

« — Oh! je ne mourrai pas... je ne mourrai pas!...

« J'avais tellement tenu ma pensée cachée, que personne ne comprit mon exclamation : moi-même je n'entendis pas M. Perrin qui me disait :

« — Non, vous ne mourrez pas, et, quoi qu'il arrive, vous vivrez honorablement, malgré la duplicité de Maricou. »

Nous arrêtons ici cet extrait de la letire de madame Cros, pour expliquera nos lecteurs ce qui avait donné Jieu à cette dernière parole de M. Perrin.

Lorsque Maricou avait quitté le jeune de Chevalaine, M. Perrin avait montré le désir de faire partir madame Cros malgré son fâcheux état, et il avait dit à Maricou, qu'en outre

de l'intérêt de sa santé, il voulait aussi mellre à l'abri l'intérêt de sa fortune.

En sffet, la clause du testament de M. de Chevalaine, qui disait que, si tous les héritiers vivants ne se trouvaient pus présents, ce testament devenait nul et que la loi réglerait les partages, cette clause, grâce aux événements arrivés au château, assurait à madame Cros un tiers de l'énorme fortune de M. de Chevalaine, si elle s'éloignait.

Et .M. Perrin n'avait pas caché a Maricou que c'était désormais la seule fortune sur laquelle elle pût compter. C'est à cela que Maricou avait répondu : qu'il était préférable pour madame Cros de rester.

Il avait dit connaître le testament, et il avait affirmé qu'elle gagnerait énormément à ce qu'il ne fût pas anéanti par son absence.

M. Perrin n'avait aucune raison de suspecter la bonne foi do Maricou; il lui fallait, d'un autre côté, combattre la volonté du reste de la famille, qui voulait absolument garder madame Cros morte ou vive, et arriver à la lecture. Il laissa au hasard à décider de ce qui devait arriver, et les choses se passèrent comme le dit madame Cros.

Ma s on doit s'imaginer que la colère de M. Perrin fut grande, lorsque le notaire lut cet article unique du testament :

« Attendu que la présence de mes héritiers à cette lecture annonce chez eux une âme sordide, je déclare laisser tous mes biens meubles et immeubles au nommé Maricou, fils de Marianne des huttes, lesdiis biens compris comme suit... »

Suivait un inventaire exact de toutes les propriétés de M. de Chevalaine.

M. Perrin fit un saut sur sa chaise.

En effet, après ce que lui avait dit Maricou, c'était un bien indigne subterfuge pour s'assurer une fortune qui ne devait pas lui revenir.

M. Perrin, furieux, chicana sur tous les articles, et finit par en arriver au fameux trésor.

Le notaire lui opposa un acte par lequel M. de Chevalaine déclarait que tout l'or qui serait trouvé dans un endroit désigné de son château appartenait à Maricou. Ce devait être sa part dans le cas où le testament n'aurait pas eu son effet par l'absence de l'un des coïntéressés."

Grâce à sa ruse, Maricou se trouvait donc possesseur de toute cette immense fortune, et madame Cros restait ruinée.

Nous allons reprendre la lettre de madame Cros, et lui laisser raconter comment se dénoua cette étrange histoire.

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