‹ Huit jours chez M. RenanChapitre 10 sur 22 · LE REGARD DE M. RENAN · texte numérisé non relu

LE REGARD DE M. RENAN

f d'après M. Charles Laurejît) (i).

M. Charles Laurent raconte qu'il a dîné un jour avec M. Renan, rue de la Pérouse, chez M. de Girardin. En face de celui-ci était assise sa belle-fdle, puis Gambetta, un journaliste qu'on ne cite pas et trois jeunes femmes élégantes. Le repas fut court, un peu froid, car Gambetta et Renan s'occupèrent trop exclusivement l'un de

(i) M. Charles Laurent, Une partie de dominos, dans le journal Le Matin, i3 septembre iqoS.

l'aulre. Au dessert, Gambetta leva son verre plein d'un vin de Porto que M. de Cabarrus envoyait, chaque année, à Girardin.

— Aux dames et a notre hôte.

— J'accepte ce vin, dit Renan, j'accepte ce pur rayon de soleiL comme une libation faite à l'homme par les dieux.

La voisine de l'aimable et prudent vieillard parut ne plus pouvoir maîtriser un désir dont frémissaient, depuis une demi-heure, les deux autres femmes.

— Monsieur, je vous en prie, parleznous de l'amour.

Cette bizarre prière n'étonna pas M. llenan. Les mondaines les plus brillantes, depuis plusieurs années, lui avaient marqué son rùle. Elles se souciaient peu de le suivre dans son domaine philosophique, elles songeaient encore moins à le mêler à

leurs sentiments positifs, elles attendaient qu'il leur Fît goûter Je charme des mots caressants et chanlanls. Aux yeux de ces belles égoïsles, M. Uenan élail un musicien de génie, habile à faire vibrer toute la lyre qu'une femme appelle son cœur. Elles ne pensaient plus qu'il fût 1" Antéchrist : elles le tenaient pour un prêtre, un prêtre de la beauté. Elles attendaient de lui des hymnes a la fois ardentes et désintéressées.

M. Renan, sans doute, allait commencer un de ses doux prêches vaporeux, quand la voix cassée, l'extraordinaire voix de Ciirardin s'éleva :

— Tout à l'heure î tout à l'heure! Allons prendre d'abord le café dans la galerie.

On se leva un peu surpris, un peu déçu.

Le café servi, les cigares allumés et les domestiques disparus, les neuf convives se

iroLivèrent réunis a rextrémité de la longue bibliothèque oii couraient sous de magnifiques tableaux, d'interminables files de livres. Tout au fond, la grande statue en marbre de George Sand qu'on voit maintenant au Théâtre Français se dressait blanche et froide dans la pénombre. Les trois belles jeunes femmes décolletées entouraient M. Renan, un peu renversé dans un fauteuil, dont ses cheveux caressaient le dossier.

Au milieu de ces fleurs parlantes, on eut dit le grand Docteur Arnaud tel qu'on le voit dans VEaii de Jouvence quand la maîtresse du pape et deux jeunes religieuses l'entourent . Peut-être qu'il pensait : La philologie est une science austère. Le philologue et le philosophe ont besoin que leur gosier brûlant soit de temps à autre rafraîchi

par un sirop exquis. La moquerie de la femme blesse le cœur de l'homme. Ce qu'il faut qu'elle nous témoigne c'est la confiance et l'amour. Nous brûlons notre sang et notre vie dans d'ardentes subtilités. Quoi d'étrange si notre imagination veut une fontaine d'eau fraîche, une coupe dt lait?

Avec la magnifique émotivité des artistes qui trouvent toujours le moyen d'être éblouis, ce vieil homme, sans doute, plus ou moins nettement, se félicitait d'avoir eu une jeunesse chaste. N'ayant jamais profane l'amour, pensait-il, je vois Tàge affaiblir en moi la vie sans que je perde aucune des sensations délicieuses qui sont d'habitude oblitérées chez le sexagénaire. Peutêtre qu'au contraire M. Renan soulTrait légèrement parce qu'après ses repas, il

-JO II LIT JOURS CHEZ M. Rt:>A>

s'abandonnait volontiers a la sieste. Quoi qu'il en soit, ses deux mains sur son ventre et fort épiscopal, il se taisait en souriant.

— Je vois ce que c'est, dit à mi-Aoix le pratique Gambetta : c'est nous qui le gênons... Girardin, avez-vous des dominos ?

Au bout de peu d'instants, une table était dressée avec une boîte de dominos toute neuve et Gambetta, en remuant doucement larmée d'ivoire, glissait a ses partenaires :

— Cbut ! ne troublons pas la musique!.. La musique, en effet, avait préludé.

M. Renan menait de trouver son thème.

Partant de quelque fait divers, d'une lamentable histoire de délaissée, entrevue dans un journal, il vantait le bonheur qu'il y a dans la passion. A ces privilégiées de

la vie qui vraisemblablement ne voulaient connaître de l'amour que l'orgueil de l'inspirer, il vantait la douceur de le ressentir. A ces belles orgueilleuses, il disait que le cœur se fond dans la joie d'être tendre et faible.

— L'amour, disait-il, résume tous les enchantements de la nature. Aux plus vives joies, il mêle les plus hautes noblesses, car c'est lui qui tire l'homme de l'animal et qui dégage de la bestialité la civilisation. Eh bien ! quand la nature sacrifie des millions de créatures à ce qu'elle fait de grand, comment la femme doublement collaboratrice de l'acte le plus élevé qui s'accomplisse dans l'univers, ii la fois déesse et holocauste dans un sacrifice où l'individu se prodigue avec une sorte de frénésie, espèrerait-elle n'être point malheureuse?

L'amoureuse souffrira, quand même tous les hasards la favoriseraient, parce que le jour de son plus éclatant bonheur, comme chaque jour, aura un soir. Mais qu'elle se console d'une félicité interrompue, si, une seule minute, elle a donné et reçu le plaisir dans toute son intensité. Pourquoi cette inquiétude, pourquoi ce besoin d'une volupté qui durerait toujours.^ La minute éternelle est celle que nous ressentîmes un jour avec tout ce qu'elle peut supporter d'exaspération.

Ainsi parlait M. Renan et je connais une femme qui, ce soir-là, l'écoutait de toute son âme. Elle semblait appeler, implorer les paroles du vieillard, comme si chacune d'elles fortifiait, dans le secret de sa conscience, les raisons qu'elle s'était déjà données pour bouleverser sa vie, pour rompre

HUIT JOURS CHEZ M. RE>A>- "y 3

avec un luxe^ en apparence si heureux, et pour aller chercher ailleurs avec un peu de joie beaucoup de larmes.

D'ailleurs, pour nous aussi, c'était un ravissement que ces couplets de Renan.

Hélas ! il manque à mon récit ses paroles exactes, sa voix, sa lèvre, sa grosse et belle face, sa main surtout qui, sur chaque fin de phrase, donnait la bénédiction.

Nous tâchions de paraître accaparés par nos dominos. Mais les fautes succédaient aux fautes, et vraiment les pauses, de plus en plus longues, oii nous semblions méditer, ne relevaient guère la partie.

M. Renan continuait :

— Plus la femme sera exquise et plus elle souffrira dans l'amour. Mais où sa délicatesse supportera la pire épreuve, c'est si elle trouve dans son chemin le véritable

•J:i HUIT JOURS CHEZ M. 11E>A>"

héros ! Ces missionnaires divins, ceux qui ont pour mission de sauver ou d'embraser l'humanité seront toujours aimés beaucoup plus qu'ils n'aimeront. De tels hommes, trop vile on l'apprend, on ne les a jamais tout entiers. De froides abstractions les réclament. Titania, peut-être, fut sage de mettre sur ses genoux la belle tête d'un àne. La femme, en effet, ne s'accommode point d'entités. Elle a besoin d'un consolateur vivant. Elle veut quelqu'un qui l'accueille dans ses bras. Pourtant, la vraie femme laissera-t-elle dans une froide solitude l'homme de premier ordi'e P Elle aurait peut-être tort de le repousser. Bien souvent j'ai songé a poursuivre dans quelque petit roman la solution de ce problème. Hélas ! avant de mourir je dois encore écrire un grand ouvrage d'histoire rehgieuse. En

dépit de mon arthritisme j'entrevois la possibilité de le terminer. Je ne me permettrai plus désormais de divertissement. Mais je puis en quelques mots vous indiquer de quelle manière je concevrais cette sorte de fable morale...

A ce moment, — je n'oublierai jamais ce tableau, — nous étions tous en suspens, et Gambetta, tenant en travers de sa grande main les quatre des qui lui restaient, tournait sa tète formidable du côté de ce prodigieux Renan.

Celui-ci disait :

— Un jeune homme, un jeune héros possède l'entière tendresse d'une jeune femme. C'est pour elle une soif, un besoin de toutes les heures, une obsession de revoir celui avec qui, un jour, elle a causé. De son côté, il a pour elle une affection

•j6 HUIT JOURS CHEZ M. RE>A.\

sincère et souriante, car cela est doux détre le dieu d'une àme. Mais précisément questce qu'une àme quand on voudrait occuper lunivers , toutes les âmes qui vivent et celles qui viendront? Ce jeune héros clairvoyant est bien obligé de reconnaître qu'il n'est pas adapté de tous points à lamour de cette sublime égoïste à deux. Alors que doit-il faire? Sera-t-il honnête s'il accepte une communion où il apporte moins que son amie? Peut-être faut-il qu'il s'abstienne. Peut-ctre doit-il priver Tavenir de l'épargne qui s'est amassée dans son être. Qu'il prenne un sentiment profond du phénomène capital de l'univers, à savoir la reproduction de l'espèce ! Je n'autorise pas ce jeune homme a chercher les étourdissements de la volupté frivole. Quoi ! prêter un frisson de bonheur fugitif k qui

lui offre une éternité de dévouement positif ! Accepter un diamant et le payer d'un ffros sou mal doré?... Mesdames, on le supplie. Gomment puis-je l'empêcher?

Renan s'était arrêté une seconde. Gambetta lui dit, tenant toujours ses dominos:

— Eh J^ien ! vous, Renan, que feriezvous en pareil cas?

Renan jeta un coup d'œil sur la main ouverte de l'orateur et répondit, en le regardant bien dans les yeux :

— (( Moi...? Je poserais le double blanc !... »

Ah ! ce regard de M. Renan î

Page 1