NOTRE-DAME DU SLEEPING-GAR
Et tout d'abord, admettrons-nous que le petit hôtel de la rue de Prony fasse un cadre satisfaisant à la plus inquiète des cosmopolites ? Quand nous la chérissons pour son ardeur, pour ses dégoûts et pour sa compréhension, est-ce parmi ses toiles, est-ce même dans notre Paris que notre rêverie l'évoque ?
Nullement. Voir en elle un peintre ou
une Parisienne, c'est étrangement la réduire.
Sans doute, ces tableaux que M'"'-' Bash-
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kirtselï a refusés aux sollicitations de tant d'étrangers — des Américains surtout, passionnés pour cette étrange jeune fille — font voir un srand sens de la nature et beaucoup de bonté. On le constate d'ailleurs à toute ligne de son JoiirnaL sa clairvoyance des insuffisances de la nature n'excluait pas chez elle la pitié : sa susceptibilité de délicate ne l'empêcha jamais de percevoir ce qu'il y a d'immortel dans les plus humbles fragments de l'univers. Elle possédait le don précieux d'être pénétrée par la douce lumière qu'il y a dans le regard des chiens interrogeant leur bon maître. Mais précisément^ sourions qu'elle ait prêté de l'importance au talent, elle qui possédait la chose essentielle et si rare : une inteUigence indulgente. Et s'il faut la goûter de ce qu'elle ne méprisait pas tous ces gens de
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l'atelier Julian où elle étudiait la peinture, s'il est vrai qu'elle se diminuerait et nous irriterait en montrant à leur égard les sentiments qu'ils inspirent, pour d'insuffisantes raisons, à des notables mal cultivés, du moins affirmons que le goût qu'elle leur montra était compréhension, mais non pas identité. Elle les appréciait, mais en se gardant. Nous ne voudrons pas, sous peine de déformer sa physionomie, l'installer dans notre méaioire comme une arliste peintre. Précaution essentielle ! et toutefois je doute, tant cette jeune fille se donnait à ses enthousiasmes, qu'elle ait jamais pris une conscience nette de cette différence cjue ses admirateurs sont bien forcés d'établir entre elle et nos meilleurs ouvriers d'art. Par quelle délicieuse naïveté s'attardait-elle à rivaliser avec M"^' Dupont.^ En vérité, il eût
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été fort opportun qu'on indiquât à M^^® Bashkirtsefï la doctrine qu'elle était autorisée à pratiquer, la doctrine du suffisant dédain ! Le suffisant dédain eût enseigné Marie Bashkirtseff à considérer les peintres, les écrivains , les artistes , simplement parce qu'ils ressentent des émotions qu'elle éprouvait elle-même. C'est pour cette qualité de leur sensibilité qu'ils méritent qu'on les classe avec honneur. Quant à leur capacité de traduire et de fixer leurs sentiments avec des couleurs, des phrases ou du marbre, elle les désigne comme des utihtés agréables, voire nécessaires, dans toute maison bien montée, mais ne peut, en aucun cas, les placer dans la hiérarchie plus haut que les âmes de leur quahté. Or telle est, pour sa profondeur et son étendue, la qualité d'âme de M'^^ Bashkirtsefl que nos talents les plus
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fêtés ne sont à ses côtés que petites flûtes près d'une partition complète. Parce qu'en cette âme, toute jeune et toute faible qu'elle fut, retentissait après tout la sensibilité humaine, je dis qu'aucune de nos meilleures flûtes ne pourrait l'exprimer entière et qu'elle les possédait toutes. Elle eut dans sa petitesse le sens de l'universel. N'ayons pas cette grossièreté de la confondre avec des spécialistes, fussent-ils d'ailleurs excellents ouvriers peintres.
C'est encore au nom du suffisant dédain, dont elle était tout animée bien qu'elle en eût mal conscience, que je ne puis comprimer sa mémoire dans Paris. Sans doute, elle désira la notoriété passagère et bruyante que donne notre ville ; je ne le lui reproche pas ; même ce serait manquer d'intehigence d'insister sur l'enfantillage du désir qu'elle
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avouait pour des médailles au Salon, de la réclame dans le Figaro, et de la vogue dans les maisons où 1 on dîne. Cela satisfaisait sa conception momentanée de la vie. C'étaient les conditions de l'existence qu'elle désirait pour l'instant. N'est-ce pas un des traits de cette sensibilité ardente dont nous révérons en elle un des types les plus complets, de ne vouloir rien laisser sans y participer? Paris méritait assurément d'être une des stations de sa sensibilité, et c'est cela seulement qu il lui fut. M. Theuriet, qui a édité ce que possède le public du Journal de Marie Bashkirtsejf, a insisté de préférence sur les années d'atelier, de concours et tous les petits soucis parisiens ; nous projetons de publier in extenso ce Journal, et il nous donnera de Marie Basbkirtseff vingt attitudes pour une que nous lui vîmes d'abord.
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Marie Bashkirtseiï avait, en effet, toute jeune, amalgamé cinq ou six âmes d'exception dans sa poitrine trop délicate et déjà meurtrie. Quand elle mourut dans cet atelier de la rue de Prony, elle possédait dans son cerveau les livres de quatre peuples, dans ses yeux tous les musées et les plus beaux paysages, dans son cœur la coquetterie et Fenthousiasme. Toute jeune pèlerine qui cherche à travers l'Europe une fièvre dont on ne se lasse point, Marie Bashkirtseiï nous laisse son souvenir à chérir et sa légende à amplifier, comme la plus émouvante représentation de la sensibilité cosmopolite.
Vous pouvez vous représenter Goethe, d'après le tableau de Francfort, étendu sous un pin décoratif dans la campagne romaine ; Byron, qui galope sur le sable jaune du Lido,
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au long de l'Adriatique désolée ; Balzac, dans une chambre sombre au milieu du Paris nocturne , et qui s'échauffe méthodiquement de soucis d'argent et de grandiose sociologie ; mais de Marie Bashkirtselï , quelle image, quelles mœurs, quelle patrie ? Cette cosmopolite qui n'a ni son ciel, ni sa terre, ni sa société, c'est une déracinée. Dans le bréviaire des idéologues , pour exprimer son bohémianisme moral, si étrangement compliqué de délicatesses, par un trait un peu grossier mais significatif, nous l'inscrirons sous le vocable de Notre-Dame du Sleeping-car.