‹ Huit jours chez M. RenanChapitre 17 sur 22 · LE COSMOPOLITISME DE ROME · texte numérisé non relu

LE COSMOPOLITISME DE ROME

Et pourtant Marie Bashkirtsefï, tandis qu'elle mène de prairie en prairie l'élégant troupeau de ses curiosités, et bien vite épuise les beautés qui l'avaient attirée, nous livre deux ou trois images oh l'on peut profiter. Assurément, elles ne valent pas plus que des photographies instantanées. Nous ne prétendons pas saisir une des attitudes de cette inconstante, la donner comme son portrait et nous en contenter. Mais ces

instantanés fournissent des compositions de lieu, comme dit Loyola, à notre goût pour la méditation.

Certaines minutes de sa délicate bohème me sont particulièrement significatives.

Sous nos yeux mi-clos, l'ingénieuse complaisance que nous avons vouée a cette jeune fille nous la représente qui naît à la puberté dans un bien de la Petite-Russie. Plaines sacrées pour nous qui ne les visitâmes que d'imagination ! Sous les brouillards qu'y met notre ignorance, elles font battre de tristesse et d'impatient amour nos cœurs. Dans ce là-bas se forme la beauté 011, j'en suis sur, s épanouira ce sentiment informe qui nous remplit tous, jeunes gens chez qui les torrents de la métaphysique allemande ont brisé les compartiments latins. Là-bas, c'est oij M'^^ BashkirlsefF reçut,

comme les choses du monde les plus naturelles, cette vigueur d'esprit et de sensualité qui nous restituera le sens de l'amour, a nous autres de qui les pères ne savaient plus que comprendre,

Mon imagination l'évoque encore qui fréquente les villes d'eaux de Bohême, verdoyantes et pleines d'une musique qui, le soir, assombrissait les âmes sans amour.

Puis elle fut à Nice, fringante sous le soleil et portant au corsage des anémones, des mimosas mêlés aux brins de tamaris.

Mais ces cadres, très suffisants pour emprisonner dans notre souvenir tant de jeunes étrangères élégantes et romanesques, ne sauraient contenir et fixer celle qui fut en outre passionnée de Spinoza. Si Mademoiselle BashkirtsefT doit être dite cosmopolite, c'est moins pour sa vie errante que

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pour son intelligence. Elle put se prêter aux liiA'ers du littoral, aux printemps de Paris, à la saison de Londres : elle s'accommodait de toutes les mœurs, car il y a dans nos modernes cosmopolites ce que les manuels du baccalauréat nous disent d'Alcibiade, qui fut à Sparte le plus austère des hommes et chez les Perses plus mol qu'aucun voluptueux. La belle difficulté î Disonsle en passant : qu'est Alcibiade auprès de nous qui n'avons jamais trouvé notre milieu et qui tout de même vivons trente-six vies ? Rapide à posséder le suprême ton de chaque monde, Marie nulle part ne se satisfit : elle aspirait vers la fièvre du lendemain, dont les frissons lui devaient être également médiocres et vains. De là son perpétuel vagabondage, fait du désir que son âme fut la somme des enthousiasmes

et aggravé de l'insulTisance de toutes les émotions où elle avait participé ; de là aussi notre conviction raisonnée qu'après tout, la ville où cette jeunesse inquiète et magnifique se fût trouvée le moins dépourvue, c'est la cité éternelle, la ville catholique, la capitale, Rome.

Rome, en effet, malgré son caractère éminent, est moins un lieu particulier que le plus complet abrégé de la culture européenne. Elle est faite des plus graves fragments de riiumanité. Marie Basbkiriseff, élégante et nerveuse, et qui n'avait que vingt ans, ne pouvait certes s'identifier à ce colossal Panthéon, mais cette atmosphère lui offrait un peu de toutes les poussières qui, à travers le monde, avaient délicieusement desséché sa bouche, excité sa soif

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de jeune pèlerine. Elle n'y était privée d'aucune des ai^deurs qui l'usaient, mais faisaient pour elle tout le prix de la vie.

Oui, Rome, qui fut u tous les siècles le cœur de l'Europe, est encore telle du point parlicuKer d'où nous Tenvisageons, et s il faut à notre imagination un lieu idéal où placer cette jeune cosmopolite qui représente pour nous la sensibilité la plus moderne, ce nest point un autre que nous élirons. Aucun des frissons qui agitent l'humanité n'est absent de Rome.

L'art de se servir des hommes, l'art de jouir des choses, l'art de découvrir le divin dans le monde, qui sont, n'est-ce pas? les trois amusements, le jeu complet d'un civilisé, Rome les enseigne, et d'une maîtrise incompai'able !

i' Est-ce la mélancolie des souvenirs.

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ses trésors d'art entassés ou les intérêts religieux ? mais Rome présente une variété de nations, un mélange de sociétés, un concours de politiques, d'aristocrates et d'artistes, en même temps qu'une diversité de luxe, de poésies et de douleurs telle que, pour pénétrer les cœurs rares, les grandes intrigues et l'histoire des peuples, pour apprendre à se servir de la société, nul séjour ne prévaudra contre celui-ci, si l'on observe d'autre part qu'aucun des hommes supérieurs qu'il réunit n'y vient pour se distraire de soi-même, mais que chacun au contraire est enfoncé plus avant dans sa manie par la gravité incomparable de cette ville.

9.^^ La beauté des choses, d'autre part, c'est à Rome seule qu'on s'en fait une complète éducation, parce que loin de surgir

au milieu du monde, comme ces fleurs sans analogue que sont les arts de Florence, de Venise et des Flandres, les galeries de Rome sont composées des plus riches échantillons de la sensibilité occidentale. En décorant ses palais familiaux des œuvres de toutes les époques classiques, Rome restitue à l'art son véritable sens. L œuvre d'art, en effet, se propose de résumer, dans une formule essentielle et avec une émotion communicative, des états psychiques et de nous y faire participer, pour nous dédommager que nous n'ayons pas la puissance ou l'occasion de les vivre. Dès lors cette ville, — de laquelle j'indiquerais aisément la faiblesse, qui est tout de même de ne voir dans la nature que la dignité humaine. — en appelant tous les arts à l'éducation de l'homme, fait l'homme du

moins plus complet. Michel-Ange semble exprimer le génie des siècles romains, — comme Tiepolo, la fête mélancolique de Venise, — Sodoma, l'ardente passion de Sienne où sainte Catherine eut ses extases, — Botticelli, la grâce cérébrale de Florence — et A^atleau, le génie indulgent et exquis d un certaiji Paris parisien. Or les Sybilles de Michel-Ange ne sont pas, comme les filles de Watteau, de Botticelli, de Sodoma, de Tiepolo, l'humanité raffinant à droite ou à gauche : elles sont tout l'homme poussant plus avant ses vertus, riiomme plus virilisé.

3*^ Au reste, les églises, quel qu'ait été le goût de Marie BashkirtsefT pour les salons et pour l'art, demeurent le véritable rendez-vous de qui voyage avec le souci des choses psychiques. Leur antique consé-

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cration attire ceux-là mêmes qui ont perdu le sens des dogmes. Or, quelle ville opposerait ses basiliques à Rome ? Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, la cathédrale de Cologne, Saint-Marc de ^enise, Sainte- Sophie de Constantinople, dans leur éclatante diversité, apparaissent chacune comme la fièvre mystique particulière au pays qui les éleva. Mais Rome rassemble toutes ces fièvres pour en faire une force harmonieuse et, appuyée sur trois cent quatre-A'ingt-neuf églises, elle fait voir à notre imagination la chrétienté entière, l'Eglise.

Le catholicisme! Voilà oii tendent et s'expliquent tous les mouvements de notre cœur, qui n'est obscur et mal à l'aise que pour avoir accueilli les fièvres de cinq ou six peuples. C'est tiraillé par elles que le cosmopolite erre à travers l'Europe ; il les

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satisferait dans la capitale otj convergent toutes les nations.

Tandis que sonnait le beffroi de Bruges, Marie Bashkirtseff. qui venait de visiter les Memling. se sentait, j'imagine, un peu béguine, et une part d'elle demeurait inoccupée ; de même, par un lourd soleil de printemps si, quittant le café Ouadri, elle prit le frais aux voûtes de Saint-Marc, elle s'y sentit dominée d'un rcve sensuel d'Orient et une part d'elle soupirait encore. J'ai connu ces insuffisances des plus nobles stations, mais un soir de mai. vers les cinq heures, sous le chêne de San Onofrio oii le Tasse sentit sa piété, compliquée des délicatesses de l'héroïsme et de la volupté, s'exalter jii>qu à la folie, je voulus baiser cette terre romaine. Qu'à Saint-Pierre, en effet, d'autres discutent ces froids espaces

et cette pompe architecturale, pour moi j'y distingue seulement les confessionnaux qui tapissent cette immense enceinte et qui parlent toutes les langues. C'est ici le point mathématique où tous les soupirs civiHsés se confondent pour former la sensibilité chrétienne. Tant d'émotions qui furent apportées sous cette coupole des points extrêmes de la chrétienté, en se réalisant dans une âme, la formeraient la moins marquée de particularités qu'on puisse imaginer et la plus capable de s'accomoder sans froissement des milieux les plus divers. L'âme qui serait fahe de tous les péchés, de toutes les inquiétudes et de tous les scrupules qui vinrent ici chercher la paix, serait exactement celle que nous nous représentons sous le nom de sensibilité cosmopolite. Pour moi, jamais je ne

franchis ce seuil fameux sans qu'une émotion d'être au point le plus sensible de l'humanité m'inclinât à m'agenouiller. Là seulement, parmi ces directeurs de consciences polyglottes, j'eusse pu trouver quelqu'un qui parlât, entendît ma langue. Lii seulement eût été chez elle Marie BashkirtsefiP, si belle, parce qu'elle était ardente de toutes les inquiétudes de tous les peuples. Sur cette jeune barbare toute neuve, toutes les fièvres s'étaient précipitées.

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