SUR LA MÉTHODE DE CE TRAVAIL
Est-ce la peine d'agir, monsieur? \oici un petit travail sur les antinomies de la pensée et de l'action que je vous ofl're, cjuoique la matière en soit misérable, et précisément parce qu'elle est telle, car vous êtes un des rares individus qui la mésestimeront pour les raisons que j'en ai. \ ous et moi, si j'en juge d'après le goût (|ue nous montrons pour mes romans idéologiques, nous nous faisons des choses une concep-
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tien qui rend fort oiseuse cette enquête et tout à fait ridicule le jargon de ce pensée, action, monde intérieur, monde extérieur.» Mais veuillez suivre, dans cette brève préface, les motifs de ma complaisance momentanée pour ce détestable langage et pour le tour d'esprit qu'il dénonce.
Dans le premier cbapitre intitulé Enrégimentement de la jeunesse, j'ai décrit des jeunes êtres qui, tout ardents d'une naïve curiosité du monde extérieur et éperonnés par l'éloquence véritable de personnes éminentes, s'emballent pour cette agitation A'ague qu'ils nomment l'action. Dans le second, Eloge du scepticisme, j'ai opposé à ce troupeau simpliste le caractère de personnes qui, dans leur goût pour leurs vrais instincts, ont trouvé la clairvovance. Puis cette antithèse posée, je me suis soucié de
convaincre plus que d'humilier, et dans un troisième morceau, j'ai tàclié de concilier ces antinomies. On goûtera peutêtre l'ingéniosité de la méthode par où j'amène à nos conclusions habituelles ceux de qui le tempérament tout d'abord s'effaroucha.
Les snobs, si je suis bien renseigné, distinguent du professeur qui enseigne chez soi celui (jui se rend à domicile. C'est ce dernier qu'ils placent le plus bas et que j'ai voulu être dans cette brochure. Je suis allé trouver chez eux ceux que je voulais enseigner. J'ai accepté leur atmosphère, j'ai admis leur vocabulaire et j'ai paru me plier sur leurs mœurs intellectuelles. Par habileté pédagogique, j'ai adopté durant quelques heures cette distinction de la pensée et de l'action qui leur est familière
et qui est bien, n'est-ce pas, la plus extraordinaire imagination de malheureux qui voient avecleurs yeux, entendent avec leurs oreilles et n'ont aucun tact intérieur.
Assurément le moi seul existe. 11 n'y a pas un monde extérieur, étranger et hétérogène par rapport à la conscience. Une telle conception est le produit d'un développement philosophique incomplet. Outre qu'elle est basse, elle a des conséquences déplorables. Car dès l'instant que la vie sensible, le monde extérieur et tous les intérêts qui s'y rapportent sont un pur néant, sans valeur ni réalité en eux-mêmes, les efforts dont elle est le principe et le but sont également vaine agitation et néant. Ainsi disparaissent ces douloureuses contradictions de la pensée et de l'action que les hommes, depuis des siècles, s'essayent à
résoudre. L'action, c'est vouloir agir sur le monde extérieur, et si celui-ci n'existe pas, nous ne pouvons qu'agir sur notre moi pour qu'il épanouisse l'unité naturelle des mille parts qui le composent: c'est la méthode de la culture du moi. Toutefois le vulgaire croit à Texistence d'un monde extérieur, et il faut compter avec cette illusion qui a pris, depuis quelques siècles, une importance considérable.
D'où tenons-nous cette notion erronée?
Mon ami Georges Monticre la rapporte à Adam et Eve qui en furent affligés pour avoir désobéi. Eux qui vivaient avec tant d'aisance, soudain ils se troublèrent et se distinguèrent des clioses; ils n'étaient plus en harmonie avec eux-mêmes. Ces deux juifs prolifiques ne sont pas seulement les pères de tous les hommes, mais encore de
toute illusion. Sitôt exclus de Tétat d'âme qu'on appelle le Paradis, ils commencèrent à agiter le problème des antinomies de la pensée et de l'action. Moins préoccupé de la Kabbale que de Fichte, Téodor de A^ YzeAva estime que le monde extérieur n'est qu'une invention du Moi mal clairvoyant, mais qu'à force de se transmettre par l'hérédité, il existe, c'est-à-dire qu'il est inné dans notre Moi actuel. L'univers est notre invention, mais tel que nous ne sommes plus à même de le supprimer. Ainsi Tune et l'autre explication, la métaphysique comme la religieuse, s'accorderaient (et là elles ne contredisent nullement les hypothèses scientifiques sur la formation de conscience dans la série des êtres) à faire du monde extérieur une sorte de péché originel, une façon de voir qui
est en nous comme une tare de naissance. Il est impossible de s'en purger complètement. Et bien que le monde extérieur n'aie pas devant la pure raison le droit d'exister, on peut dire cependant qu'il est en train d'exister. Il y a en faveur de cette erreur des sens comme un droit de prescription ; pour ne l'avoir pas repoussée assez rapidement, elle a pris propriété dans les parties basses de notre être.
De là l'attitude que j'ai adoptée à son égard. Les quiétistes disaient des erreurs de leur chair : nos sens peuvent commettre tous les péchés qu'il leur plaira; ces choses sont trop laides pour que nous souillions notre âme k les surveiller. Et nous aussi, nous méprisons trop cette conception de la réalité du monde extérieur pour nous dépenser à protester continuel-
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lement contre les basses parties de notre Moi qui inclinent vers cette grossière et héréditaire illusion. Il y a en nous un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans cette relation a^'ec le monde des apparences, dite vie active. Je leur ai trouvé là des joujoux; et la certitude que j'ai de l'inanité du but qu'ils poursuivent me laisse une parfaite indifférence quant aux résultats, et une profonde paix intérieure tandis qu'ils bataillent contre des apparences.
Cette méthode si forte, si lumineuse, j'y atteignis aux dernières pages de VHomme libre. Concession apparente à l'illusion du monde extérieur, mais grâce à cette tactique je poursuivais avec plus de liberté la culture, l'épanouissement de mon moi. On vit dans Le Jardin de Bérénice que j'étais
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bien près d'atteindre à TUnité, de résoudre les contradictions de l'Univers et du Moi qui le crée. Dans un livre prochain, Y Ennemi des loiSj j'espère surmonter encore quelques difficultés .
Mais ces petits romans idéologiques, nés d'une prodigieuse susceptibilité cérébrale, ne valent pas pour le vulgaire. Une partie du public s'effaroucha du paradoxe, presque sans exemple, d'un jeune homme qui tient pour étrangers, pour «barbares», tous les hommes, fussent-ils des maîtres éminents, et repousse comme clioses étrangères ce que le siècle a jusqu'à présent tenu pour le pkis précieux et le plus sacré de sa civilisation. Ma mithode valait pour des esprits qui constatent douloureusement à vingt ans la contradiction et le sans racines de toutes les notions dont on les a chargés.
Ils partent de cet état général pour y remédier ; ils trouvent une force même, comme des ressorts courbés, dans la contrainte qu'ils en subissent. C'est en niant qu'ils s'acheminent vers l'affirmation. Mais de nombreux jeunes gens d'autre race, par ces négations sont choqués, désorientés.
C est qu'ils nont pas ressenti si vivement la contrainte des barbares. Leur répugnance à me suivre, leur protestation même m'ont fait réfléchir. A divers symptômes, j'avais distingué qu'en dépit de cette mésentente, ces esprits sont trop nos contemporains pour ne pas élire la même vérité que nous. Evidemment j'avais été un démonstrateur maladroit. Et voilà pourquoi, renonçant à faire venir chez moi ceux que je voulais enseigner, je suis allé les trouver à domicile.
Comme leurs âmes nullement révoltées, pas même indépendantes, répugnent à la table rase où je les engageais, j'ai décidé d'utiliser les notions dont ils sont imbus. Puisqu'ils croient à la politique, à l'enseignement, a la littérature, tels que le siècle les vante, je vais en raisonner avec eux sans les contredire. J'exposerai purement et simplement la vérité comme elle est en elle-même, sans me préoccuper de la mettre en contradiction avec l'erreur, et vous verrez que j'obtiendrai l'assentiment involontaire d'esprits qui ont moins d'objection à nos affirmations que d'effroi de nos négations. Leur grande répugnance est de se prononcer contre des opinions qu'ils ont préjugées, mais ils arriveront à admettre qu'il n'y a qu'une loi : l'amour; qu'une barrière : faire de la peine à un être. Ils
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admettront encore que cet amour, nulle argumentation, nulle éloquence véritable ne peut nous le faire ressentir, rien que le retrouver en nous oii il est toujours. Insensiblement ils arriveront ainsi à la seule méthode, c'est Texaltation du moi et sa culture, — qu'il fallait démontrer.
Ainsi cet essai sur les antinomies de la pensée et de l'action, c'est, transposé dans un autre plan, le problème agité dans ces livrets Sous rœil des Barbares, Un Homme libi^e, le Jardin de Bérénice et l'Ennemi des lois. Je transporte en plein vent la culture que j'avais créée dans ces jardins fermés. Et que j'y réussisse, cela vaut à mes yeux comme une vérification de l'excellence de ma méthode. Car ce qui distingue un raisonnement d'un jeu de mots, c'est C[ue celui-ci ne saurait être traduit.