L'ENRÉGIMENTEMEM DE LA JEUNESSE
On parle beaucoup de VAssocùiiion des éltidlants de. Paris. M. Lavisse la patronne, les moralistes y interrogent a la nouvelle génération » et les opportunistes l'accaparent. C'est au juste un cercle oii se réunissent les jeunes gens qui étudient dans les diverses facultés. On ajoute que c'est le lieu où se préparc Fâme de la patrie. Tout d'abord vous ne saisissez pas le rapport qu'il y a entre un café, une salle de billard.
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un salon de lecture, fussent-ils a bon marché, et un développemenl moral quelconque. Mais c'est précisément le caractère de la philosophie de percevoir des rapports qui échappent au commun, et M. Lavisse, grand organisateur de ces associations d'étudiants, est un des philosophes les plus actifs de cette époque.
J'ai assisté au début de ces associations, La première qu'on essaya en France fut fondée à la faculté de Nancy où j'étudiais. Ayant loué une salle de brasserie et rédigé des statuts, quelques personnes discoururent. Avec une belle chaleur de patriotisme, ces orateurs disaient que ce groupement fortifierait notre sentiment de la dignité des
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professions intellectuelles. A dire vrai, les étudiants s'en faisaient déjà une idée considérable, de leur dignité : par orgueil professionnel, ils tiraient la sonnette des bourgeois, expulsaient des bals, avec des épithètes dégradantes, les employés de commerce, et dans les lieux publics tapageaient pour qu'on fît des prix réduits à leur corporation. On voit que leurs soirées étaient remplies du sentiment de leur dignité, avant même qu'ils eussent une association. Mais à minuit elle rendait vraiment des services. Quand tous les cafés étaient fermés, son local restait ouvert ; on s'y réunissait pour manger des escargots, qui sont les huîtres de l'Université.
C'était là le plus net avantage. \os orateurs ne le méconnurent point; et faisant allusion à ces loisirs élégants, ils disaient
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dans les séances officielles : « Gardons-nous de blâmer ces gaies réunions oii les jeunes gens fêtent ensemble leur jeunesse! C'est là qu'ils resserrent des liens qui les uniront à travers tous les malentendus de la vie. Ah ! qu'elles sont riches en bénéfice pour l'existence entière, ces camaraderies sans calcul de la vingtième année! »
Eloquentes promesses, mais trop vaines!
Ils se sont évanouis, les espoirs que j'avais fondés sur les escargots de minuit. Ceuxlà qui les avaient mangés à mes côtés ne voulurent plus s'en souvenir quand ce m'eut été avantageux. Dans cette association, ne metlions-nous donc en commun que l'insupportable fumée de nos cigares ? Ces camarades promis à toute ma vie, du jour que des nuances distinguèrent nos intérêts, me méconnurent. Il y a peu, à
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Nancy, les plus jeunes, mes successeurs sur le tableau de Fassociation, me liraient la langue dans les réunions publiques, et mes contemporains, mes vieux camarades pourtant, allèrent jusqu'à me traiter de césarien, encore que j'eusse été leur sous-bibliolliécaire !
Je crois donc judicieux de s en tenir a voir dans ces associations une facilité olïerte aux étudiants pour qu'ils se donnent du confort et du plaisir à bon marché. Moyennant une faible cotisation, les voilà largement installés. Fort bien, mais aussi les voilà enrégimentés.
L'Association rassemble des jeunes gens qui vivaient par petits groupes, puis elle les place, en dehors mcmc des cours, sous l'influence de leurs professeurs : elle substitue aux anciens étudiants si variés de
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mœurs, de tendances, de doctrines, un type uniforme. C'est cette mainmise sur l'initiative de la jeunesse que je considère comme très grave.
L'étrange rage, cette manie moderne de donner une façon commune à tous les esprits et de briser l'individu I Pousseronsnous jusqu'à la folie notre esprit scolaire? Déjà aux enfants, sous la discipline des collèges, on impose, quelque différentes que soient leurs natures, la même culture, les mêmes mœurs. Tous, d'un bout de la France à l'autre, à beures fixes, ils ont le devoir de parler, de remuer, de lire des livres qu'ils n'ont pas choisis, et d'écrire des phrases qu'ils n'ont pas comprises.
Nulle concession à la liberté d'une intelligence qui se cherche ou d'un tempérament qui se forme.
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Après celle éducation criminelle, dont la majorité de chaque géncralion sorl hébétée et bonne seulement pour le mécanisme des basses administrations et de la magistrature, on rendait du moins aux jeunes gens une part de liberté intellectuelle. Ceux que n'avait pas estropiés le brodequin des règlements se mettaient à chercher leur voie. En dehors des cours de la Faculté, ils avaient le droit et la facilité de découvrir leur personnalité. Alors des hommes naissaient.
Oui, jusqu'à cette heure, la vie d'étudiant après le lycée, c'était l'aifranchissement. Et voici que sur ces libérés, sur ces enfants à qui la société faisait quelques années de demi-indépendance pour qu'ils pussent se choisir un rcve de vie, vous mettez la main ! l'ne main d'ami, dites-vous, de
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camarades aînés qui veulent s'associer aux efforts de la jeune gcnération ! Vaine rhétorique ! Des maîtres et des élèves ne collaborent pas ; si discrète que soit votre intervention, les idées que vous croyez leur conseiller, vous les leur imposez : cela par l'autorité de votre science et de votre âge, et aussi parce que je vous défie, éminenls connaisseurs d'hommes, de découvrir leurs véritables instincts qu'ils ignorent encore eux-mêmes. On naide pas sans la froisser une âme de vingt ans qui veut éclore.
La force de l'inteUigence et de la sensibilité appartient à ceux-là seuls qui vivent dans un contact sincère avec leur moi. De quelque ordre de la pensée qu'il s'agisse. l'originalité est à celui qui pratique la recherche de la vérité dans toute sa franchise. son=; intermédiaire, sans convention, mais
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tâtonnant jusqu'à ce qu'il louche le fond vrai de sa nature. Tant de maîlres excellents, tant d'honnêtes camarades ne compensent pas les fortes méditations intérieures que leur présence rend impossibles. En vérité, je ne vois pas les Taine, les Uenan, les Michelet nourrissant à vingt ans leur esprit dans ce maigre pâturage de deux mille jeunes gens de la petite bourgeoisie, qui n'ont à mettre en commun que leur misérable expérience de lycéens, leur timidité héréditaire et leur tapage de basochiens !
Ah ! chère jeunesse de notre Michelet qui s'enfermait dans les tendres soucis du foyer et dans la conversation d'égal à égal avec les génies de l'humanité ! Son cercle et tout son confort, c'étaient les bibliothèques qui lui semblaient belles comme des tem-
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pies, parce qu'il y portait un cœur que n'avaient pas affadi la société des médiocres et leurs Aaniteuses discussions ! Ah î les douceurs et les amertumes également fécondes de la vie solitaire ! Cette piétié de soi-même, ce culte des nuances intérieures, cette comparaison de son moi avec les plus illustres sensibilités, tout cet égoïsme innocent du jeune homme qui vit isolé, c'est la conception religieuse de la vie, c'est une aurore d'idéalisme dont le bénétice demeure à l'esprit dans toutes les phases de son développement.
Comment connaîtrait-il la fièvre qui monte du sable humide des jardins du Luxembourg, le troupeau de l'Association? Le souffle qui sort de ces platanes et qui conseilla tant de génies adolescents n'est guère entendu de celui qui
dispose d'une salle de billard, de devix cents journaux, de consommations à prix réduits et de deux mille camarades dont quelques-uns chantent à ra^n'r la chansonnette.
Mais si la vie intérieure leur manque, auront-ils au moins l'enseignement de Paris? Dans cette abondante végétation, dans celle énorme activité où le jeune homme s'instruit, cherche sa voie, découvre le sens de son époque, un ami ou deux suffiraient, pour raisonner avec eux le soir sur les impressions de la journée ; mais tant de camarades lui font un monde d'oii il ne sortira plus.
Pourrait-il leur échapper ? Je ne sais, mais il n'en a pas plus le désir. Ils lui sont un milieu matériel avec ce cercle, ces commodités : bien vite ils lui seronl aussi un
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milieu moral ; ils lui font son atmosphère. Au cours de la faculté, puis dans la salle de café, de lecture ou de billard, il les retrouve : de chacun d'eux il reçoit précisément les idées qu il a lui-même, ses préjugés, ses l2:norances. un bairaffe vul^jaire comme tout ce qui naît des hommes assemblés, car c est une loi constante : mettez des jeunes gens ensemble, les plus distingués baisseront, les pires monteront, et il se fera un niveau de médiocrité.
Il vit, dites-vous, dans un centre immense, dans la ville oij la variété des idées, des faits, des caractères et des points de vue est illimitée. ^ aine apparence! Prisonnier enchanté des habitudes faciles que lui fait son association, il aura passé six années u Paris sans rien ramasser de ce trésor étalé.
Peuvent-ils me contredire les hommes considérables qui patronnent ces associations ? Gomment se refuser aux principes où je me résume :
i*^ Des jeunes gens qui se réunissent ne mettent en commun (|ue leur médiocrité, car ils ne trouvent de point de contact que dans leurs parties les plus vulgaires.
'>:' C'esl au jeune homme à se trouver sa loi morale, sa conception du bonheur. Toujours des maîtres ! des organisations ! Vous pesez sur la France jusqu'à l'étouffer. 11 n'est de vérité utile que celle trouvée par un esprit s'orientant lui-même selon les instincts obscurs de sa vingtième année.
C'est que j'examine la question du point de vue des jeunes gens. Mais pour M. Ferry, qui discourait hier à leur ban-
quet, l'humanité est une vaste plaine où il s'agit de récolter des électeurs. Il a bien souci d'aider ces nouveaux venus à faire aboutir l'inconnu qu'ils portent en eux ! Convaincu qu'en sa politique est la vérité éternelle, il plierait volontiers toute cette génération de demain sur le modèle un peu défraîchi de M. Reinach. Pour un politicien illettré V Association n'est qu'un instrument.
Si M. de Vogué d'autre part témoigne une chaude sympathie à ce groupement, cela lui vient d'une tendance très naturelle a admettre la réalité objective des nobles adjectifs où il se plaît. Quand il a parlé avec cette belle émotion ornée que vous lui connaissez de « l'âme de demain », des tristesses de cette « fin de siècle » et des espoirs de la «; nouvelle génération », a-t-il
le droit de douter de l'institution qui lui servit de prétexte?
Quant à M. Lavisse enfin, il lui fallait un milieu oii son activité, ses "qualités de directeur d'hommes et d'organisateur pussent se jouer. Tout esprit de valeur et qui se sait digne d'un rôle se crée fatalement son théâtre et son public. En vérité s'il faut que nos futurs notaires, médecins, avocats et substituts jouent au billard à prix réduit pour que M. Lavisse développe son très noble idéalisme patriotique, je n'hésite pas à me résigner.
La vie de la plupart des étudiants, j'en conviens, se passa toujours en menues fêtes vulgaires et dans une complète insouciance intellectuelle ; le caractère oHiciel qu'ils donnent aujourd'hui à leurs petits plaisirs et h. leurs vagues recherches mo-
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raies aggraAera-t-il beaucoup leur médiocrité ?
Pour ceux denlre eux qui onl de la personnalité, j'espère bien qu'ils répugneront à cet enrégimentement. a toute promiscuité avec la foule des demi-étudiants.