CONCILIATION DES ANTINOMIES DE LA PENSÉE ET DE L'ACTION
Diverses personnes, préoccupées de sociologie, ont coutume de déplorer la disparition de l'esprit de solidarité dans une partie de la jeunesse française. Elles voudraient qu'aucun homme utilisable ne s'isolât et que nul ne s'abstînt de collaborer activement à la besogne de notre époque : relèvement de la patrie, suture de l'ancienne France et de la démocratie, conciliation du travail et du capital, élabo-
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ration de nouveaux préjugés plus conformes aux hypothèses scientifiques aujourd'hui accréditées.
A cette prédication, M. Lavisse et M. de Vogué emploient de hautes qualités de cœur et d'intelligence, et certains journalistes, de la vivacité.
Ces derniers toutefois circonscrivent mal le débat. Ayant constaté que des jeunes gens se tiennent en dehors de la vie publique, ils concluent que c'est mépris des intérêts généraux. A oilk bien Terreur d'esprits habitués à simplifier le caractère de leurs adversaires pour mieux le discréditer en trois cents lignes ! Ces analystes, ces égotistes, ces dilettanti, ces sceptiques enfin que vous querellez, loin de mépriser aucun ordi-e d'activhé, se piquent d'être compréhensifs. S'ils demeurent à l'écart,
ce n'est point que l'intérêt des événements et des hommes leur échappe, c'est qu'ils sont capables de comprendre toutes les formes de l'âme humaine, dont une seule vous est intelligible. S'ils sont fort empêchés de prendre un parti, ce n'est point qu'ils les repoussent tous, mais qu'ils les agréent tous. Vous leur en offrez au choix deux ou trois qu'ils admettent également et, pour rompre leur indécision, il faudrait qu'on leur proposât un groupe d'où l'on vît les choses sous un aspect d'éternité.
La pensée, l'usage de la raison isolent. Au rebours de l'homme des quais de i\larseille qui ne vit plus que hors de soi (en voila un (|iii ne se désintéresse de rien !) celui chez ([ui la vie iiUcricure est intense arrive à ne plus cire inlluencé par les choses extérieures. 11 se renferme dans une
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sorte d'égoïsme supérieur, non pas dans ce sentiment poltron qui ramène tout à ses intérêts propres, mais dans le goût passionné de la compréhension. Xul souci dès lors d'apporter notre gerbe d'idées sur la table où communient les hommes, nous n'y apporterons que les mots convenus pour obtenir la tranquillité. (Référez à l'organisation de \ie qu'adoptent les plus grands philosophes.) Les penseurs de l'antiquité qui disaient : « Sacrifions aux Dieux de l'Empire » formulaient un des traits de ce désintéressement hautain, proscrit à toutes les époques par « les hommes d'action. » Ne tolérer en soi aucune immixtion étrangère et en même temps s'abstenix d'agir sur autrui, voila proprement une vie de pensée opposée à une vie d'action. C'est nier quil existe d'autres personnalités
que la nôtre. Et il n'était pas inutile d'éclairer ce mot, Y action car il est des publicistes qui se figurent qu'aller en bicycle c'est agir. Non, ce n'est que se ridiculiser.
A certains qui opposent les adolescents du lendit à ces jeunes analystes repliés sur eux-mêmes et dédaigneux de participer aux luttes du siècle, je réplique simplement que lesdits gymnastes sont une quantité négligeable qui n'a de nom dans aucune classification intellectuelle.
Elle est assez belle la liste de ceux qui se sont abstenus d'agir pour qu'aucun d'eux ne rougisse. La vie contemplative des cloîtres vous a une autre allure que l'intrigue canaille du Palais-Bourbon, et que vous semble de l'Imitation, bréviaire de la vie intérieure, à côté des mémoires du plat Franklin qui sont le parfait manuel de
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riiomme d'action ? La seule raison soutenable de regretter chez les hommes d'analyse ce manque d'esprit de solidarité et leur abstention de l'action, c'est qu'euxmêmes s'en attristent.
Jamais les protestations soulevées contre ce hautain isolement n'ont égalé les accents douloureux de ceux qui semblent s'y complaire. Rappelez-vous avec quelle intensité le jeune Sainte-Beuve, qui s'est dépeint dans Amaury, Amiel et d'autres souffraient de ne point agir. Nos jeunes gens d'éducation gœthienne estiment qu'on a tiré de l'individualisme tout ce qu'il peut fournir pour l'instant et qu'il serait à propos d'en revenir à une conception plus généreuse de l'activité. Mais quel foyer saurait ranimer ces ardeurs endormies? Quelle passion refera l'unité de ces éneraies déliées? A
quel souci se dévouer et sur quelle idée se grouper ?
Là gU loul le problème. Le secret de notre dégoût est dans la niaiserie des buts proposés à noire activité.
Qu'un Bonaparte surgisse et projette jusqu'aux retraites les plus closes l'incomparable image de la gloire, soudain tout se transforme ! Tel qui n'était qu'une bête de proie, un aventurier dangereux devient un soldat intrépide ; tel autre, simple bonnete liomme, un de ces commis prodigieux de qui l'empereur sut tirer un fabuleux travail, et le rêveur lui-même éprouve la secousse qu'eut M. de Ségur quand, jeune Wertlier provincial qui rencontre aux grilles des Tuileries (i8 Brumairej la jeune gloire du premier consul, il s'écria: a Moi aussi, je veux agir ! )>
Cet élan généreux, ces poussées de la sève, ce n'est pas seulement au début de ce siècle que la France les ressentit. Comme il fut noble a son départ l'héroïque mouvement humanitaire qui échoua en fxS ! L'enseignement d'Auguste Comte, les rêves de Fourier, l'organisation phalanstérienne arrachaient au personnalisme des volontés aventureuses, des âmes délicates et de grands hommes d'affaires. Cette fois -ci, c'est le socialisme qui s'organise et semble a la veille d'utiliser les forces considérables qu'il a amassées. Pour un tel départ, comme aux jours où Bonaparte refondait la France, comme à l'éveil humanitaire du milieu de ce siècle, toutes les énergies s'empressent d'accourir.
Courons-nous à une désillusion? le problème n'est-il pas d'une qualité insoluble?
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Question oiseuse à cette place, car notre problème est moins de trouver une solution au socialisme que d'employer l'analyste.
Nous lui proposons de collaborer aux longs efforts de la solidarité humaine pour les déshérités. Voilà une tâche non viagère, une communion avec l'àme des masses, un élan dans le sens même où marche l'humanité. Belle occasion de donner cours à ces forces inemployées dont le tumulte ravage notre ame.
Mais ces hommes organisés pour la pensée pure qui prétendent se mêler à l'action, peuvent-ils y être utiles?
Selon leur double vœu, se complèlerontils et fortifieront-ils les causes qu'ils em-
brassent ? Leur propre bonheur — qui est dans raccord des pensées et des actes — et la tache où ils se donnent seront-ils affermis par cette détermination ?
A les A'oir embarrassés de si grandes complications morales, j'hésite.
11 Y a des exemples instructifs. Choderlos de Laclos qui témoigna par son livre, Les liaisons danfjereiises, de sa merveilleuse aptitude à démonter les mobiles des hommes et qui goûtait, avec une compréhension dont quelques-uns s'épouvantent, le mécanisme des êtres, ayant collaboré à l'intrigue de Philippe-Egalité, chez qui il était admirablement placé pour voir clair et pour agir, meurt a Tarent e dans l'engrenage des petits soucis militaires sans avoir utilement servi son pays ni soi-même. Benjamin Constant, un analyste et un
solitaire lui aussi, et de quelle qualité î les lecteurs d'Adolphe et les dévots du Journal intime en décident, amené à la vie active, par le besoin de se distraire, s'assure par son talent la gloire, mais son caractère était si mal approprié aux nécessités de l'action qu'il n'y obtint pas la considération. Gomme Laclos, il termina sa carrière, mécontent de soi-même et de l'emploi qu'il tenait dans le monde. Chateaubriand ne sut pas non plus dissiper dans l'action ses humeurs qu'il avait magnifiques mais chagrines; il ne parvint pas à aimer l'opinion qu'il professait, et par dégoût de ses amis il se sentait quelque complaisance pour les Déranger de l'opposition ; il desservit son parti, tout en le brillantant, et se mécontenta soi-même.
Mais si instructives ([ue soient pour
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notre enquête les physionomies de ces divers personnages, elles ne portent pas la certitude, car il est toujours loisible de plier des biographies d'après une théorie préconçue, et puis, entre ces regrettés analystes et nos contemporains, il est des nuances de sensibilité. Resserrons donc le problème et examinons comment agirait un de ces hommes d'analyse, s'il se rendait à l'invitation de nos moralistes.
Se mêlera-t-il à la vie politique ? Dès lors, il lui faut donner confiance à ses partisans , quand même il prévoit un échec ; ne reconnaître que des qualités à ses amis, alors que, né clairvoyant, il soufire de leur médiocrité et de leurs maladresses ; être injuste pour ses adversaires, qu'il est bien capable de comprendre
au point de les admirer. Surprenantes nécessités, fâcheuses mœurs, dites-vous ! Tout votre blâme ne les changera pas.
M. X**^ ayant à la tribune rendu hommage à un adversaire, regagnait sa place au milieu de r( mouvements divers». Vn vieux parlementaire lui dit : a Croyez, jeune homme, qu'il faut laisser à vos ennemis le soin de se louer eux-mêmes. )) En effet, la phrase stéréotypée devint : c( Monsieur X-*- a été forcé de reconnaître publi(|uement... )^ J'admets qu'il se donna un bel air d'impartialité, mais il nuisit aux siens cl, pour avoir voulu raffiner sur la délicatesse, manqua au code dhonncur du partisan. Qu'il se soustraie à cette convention, direz-vous. Rester en dehors des coteries!^ mais celte altitude attirerait tant de sympathies, grou-
perait tant de dévouements, que ce serait sortir des partis pour en fonder un autre , 011 renaîtraient de suite les mêmes nécessités qui forcent à se contredire et notre pensée et nos actes.
On disait encore à un grand orateur :
c( Quelle satisfaction vous devez éprouver, quand la Chambre entière vous acclame. » — «Rien que de Thumiliation, répondit-il, car pour émouvoir des hommes réunis, il faut s'adiesser aux parties qui sont communes à tous et ce ne sont jamais que des sentiments bas : la haine, la peur ou de sottes sensibilités. Les hauts raisonnements qui m'ont amené a la conviction que je veux communiquer et qui la justifient, détermineraient tels esprits isolés, mais jamais n'enlèveront l'adhésion d'une assemblée. )>
Dans la vie politique, — hors les périodes révolutionnaires, brèves et fortes, où il y a chance pour qu'il soit entraîné par la même passion qui emporte le pays, — l'analyste ne peut pas accorder ses pensées et ses actes ; il garde le don insubmersible de comprendre même ses amis, même ses adversaires, et de se décider d'après la raison froide.
Fort bien, dira-t-on, mais pour exercer son action sur ses semblables, pour aider à la collectivité, il n'est pas que la politique. Que l'analNsle sorte de la (juerelle des partis oii il convient mal, et qu'il s'emploie par exemple dans l'enseignement.
Ecoutez alors cette lettre d'un jeune professeur de philosophie, et des plus distingués (Romain Coolus), à un écrivain de ce temps ; vous y surprendrez la même
conscience excessive des difficultés que c'est pour concilier ses principes et ses actes, son rêve et les conditions de la vie.
... Je fais sur un certain nombre d'intelligences qui me sont confiées de véritables cures, si je puis dire sans immodestie, et relevant de la psychothérapie. Intelligences enveloppées et qui s'ignorent, personnalités confuses et indistinctes, individualités anonymes en qui il faut créer et faire surgir une vie intérieure. Il convient de susciter quelques inquiétudes en ces âmes dont la passive placidité n'exprime cjue l'absolue disette d'émotions et d'exaltation. 11 faut les faire naître à l'enthousiasme, leur communiquer quelque passion qui les exalte, les élever jusqu'à la dignité d'un amour ! Et ils ne sont môme pas et ne seront peutêtre jamais capables d'une vision qui les enchante! Or, dans cette œuvre, des doutes m'arrêtent. Je suis entouré et écouté d'une majorité d'égarés (pour parler doucement) qu'un strict discernement de leurs capacités natives eût péremptoirement désignés à l'aunage des étoffes et au terrassement. Des
paroles, qu'ils paient pour entendre, peuvent laisser en ces âmes troubles de singuliers malaises et trouver en ces cerveaux insuffisants d'imprévus et dangereux commentaires. Ces jeunes gens, inaptes à ces besognes, ne peuvent- ils pas garder de ces fréquentations involontaires avec des idées incomprises de fortes courbatures cérébrales, et n'ai- je pas à craindre qu'ils n'aient quelque jour à me re2:)rocber un commencement de détresse morale ? L'un d'eux ne sollicitait-il pas de moi « de moins problématiques cerlihides », et celle naïveté préoccupa quelque temps mes heures de solitude. Est-ce un louable vouloir en somme que de transformer ces pures capacités de plaisir et de douleur en capacités de réflexions, en hommes pour qui la vie soit un problème et l'action une douloureuse et tâtonnante recherche ?
Vous invitez des jeunes gens à soumettre leurs préjugés à la critique philosophique, ne craignez-vous pas que quelques-uns d'eux, sensibles seulement aux objections, n'aillent dès lors désemparés pour n'avoir
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SU ni accepter ces préjugés après vérificalion, ni leur en substituer d'autres? Vous leur proposez les analyses rigoureuses des penseurs vigoureux, mais vous ne pouvez les distribuer selon la force de résistance des A'ingt-cinq enfants inégaux qui vous entourent, et prévoyez-vous les ravages qu'elles produiront en eux ? Spinosa déduit que la pitié est un sentiment inférieur, d'après lequel il ne convient pas de se conduire, car seule la raison vaut. Cette règle d'éthique, M. Renan la reprise dans une autobiographie qui scandalisa : ce Je n'ai jamais rendu de service à personne, de peur de froisser la justice. » A l'examiner, cette affirmation, outre qu'elle n'est que l'antithèse du népotisme, blâmé par tous, ne contrarie guère nos habitudes, puisqu'il est admis que nous choisissons
nos amis parmi les hommes les plus beaux et les meilleurs ; mais quel désarroi chez des êtres qui, n'ayant point de naissance le don de raisonner juste, n'eussent jamais été meilleurs qu'en suivant leur pitié I
Si du professeur nous passons à l'écrivain, se précise le problème de la responsabilité littéraire. Une canaille lisant un livre n'y risque rien qui m'émeuve, mais tel esprit ardent et généreux, dans tel ouvrage où il se jette avec avidité, ne vat-il pas Irouver des éléments inassimilables à sa nature, un vrai poison, vu son idiosyncrasie, comme il advint a liobcrt Greslou dans le roman fameux de Paul Bourget ?
Sentez-vous combien de tels scrupules sont particuliers? Cette angoisse de la répercussion des idées, l'eussiez-vous trou-
vée chez les poètes de l'art pour l'art qui, simplifiant le problème, déclarenl qu'il n'y a pas de beauté malsaine (ces pauvres gens ignorent sans doute la beauté d'un sophisme et la saveur de l'hypocrisie sentimentale ?) Fut-elle davantage chez un Claude Bernard qui se préoccupe minutieusement de la qualité logique de ses conclusions et jamais du cerveau oii elles tomberont? De même, cette aptitude à identifier dans son esprit les opinions les plus opposées et cette répugnance aux moyens d'exécution, l'éprouvaient-ils, les politiciens qui, hier encore, satisfaisaient notre imagination, orateurs héroïques à la Michelet, ou Talleyrands revus par Balzac. Et ce professeur, lui aussi, ce Coolus, qu'at-il de commun avec le professeur de 48 qui qualifiait naïvement sec auditeurs de
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ce vraie jeunesse » ou de ce fausse jeunesse », selon qu'il prévoyait en eux des agents électoraux pour la Pologne et la liberté, pour les jésuites et la réaction ?
Louerai-je ou non ces distingués prédécesseurs de ne point s^embarrasser de nos scrupules ? Là n'est pas le débat, non plus que de savoir si ces scrupules sont fondés ; ce qu'il fallait démontrer, c'est qu'ils sont réellement ressentis. Que cette difficulté à concilier les contradictions de la pensée et de l'action tienne moins à l'ordre des occupations oij s'essaye l'analyste qu'à la qualité même de son esprit, j'en suis sûr, mais n'empêche que voilà des hommes annihilés et désolés.
ce II n'y a pas de meilleurs que vous, mais vous êtes impuissants I » s'écrie le grand poète Ibsen de son Rosmer, affamé
lui aussi de bien agir et entravé par des scrupules. Et ce sont ces antinomies plutôt qu'aucune thèse particulière que mettent en relief ses drames sociaux.
Impuissants, ces dévouements désintéressés, ces intelligences si avisées, si aiguës ! Qu'est-ce a dire? C'est que tous ces Rosmer, habitués à se mouvoir dans la logique, dans des hypothèses épurées de toutes complications, demeurent inhabiles devant les parcelles grossières dont est mêlé toat acte. Ainsi des chimistes, si merveilleusement outillés de formules abstraites, tâtonnent et se déroutent, s'il s'agit de préparer un repas avec le lait, le beurre et tous les «mélanges» qu'on trouve sur le marché. Trois ou quatre parts de bassesse sont les conditions nécessaires à toute action ; pour les supporter, il faut le don
des élus, joindre la force à la délicatesse.
Ah ! combien je l'admire, l'intuition du poète anglais Keats, quand il décrit Alcibiade couché au fond d'une barque dont ses larges épaules touchent les deux bords, et soudain s'interrompant, s'écrie : « Car, j'en suis sûr, Alcibiade avait de larges épaules. »
Ces larges épaules, cette vigueur qui feraient de nous des êtres poursuivant avec aisance et avec joie la tâche que nous nous sommes hxée, quelle doctrine morale saura nous les donner '}
La casuistique y tacha. Du point de vue catholique, elle conciliait les contradictions qu'il y a parfois à agir utilement pour la gloire de Dieu et l'édification du prochain tout en respectant les principes sacrés. Doit-on menlir pour éviter à aulrui un
péché? Autant de cas, autant de solutions. Si admirables psychologues et si honnêtes gens que fussent les casuistes, ils scandalisèrent le monde jusqu'au jour où le monde les bouffonna. Ils n'ont rien laissé que de vaines et décriées éruditions.
La vraie solution? Je l'entrevois, mais n'ose trop la dire. Elle pourrait accabler qui, l'ayant formulée, serait mal compris.
Ce mot unique qui supprimerait nos scrupules, qui referait l'unité dans ces consciences en désarroi devant la vie, il faut le chercher à la même source où nous avons pris notre besoin d'agir, et comme c'est l'amour seul qui nous pousse à sortir de notre individualité, c'est l'amour aussi qui présidera à notre action sociale. Comme il fut notre mobile, qu'il soit notre loi. Nous sommes sortis de notre culture égotiste
par le souci généreux d'exercer une action utile sur nos semblables, d'aider à la collectivité. Ni la notion du devoir, ni les lois écrites n'eussent su nous arracher à notre rêve et faire de nous des agissants; dès lors, nous sommes sous la loi seule de l'amour, déliés des vieilles notions du devoir et des formules. Quand tous nos principes sont en javelle, comment subsisterait- il d'autre scrupule que de peiner un être ?
Mais, dira-t-on, dans cette anarchie quelle est la base logique de cette exception damour ? Reportez-vous aux raisons mêmes qui décident les hommes de pensée à entrer dans l'action. Leur aspiration vers l'activité est un acte d'amour et perdrait de suite avec son sens, son énergie, si elle allait contre l'amour. De bien belles légendes pourraient être écrites là-dessus, et
je vois l'analysle dans l'action comme un rêveur cjui, s'élant fait chevalier errant pour servir sa dame , triomphe de tous ses ennemis tant qu'il lui reste fidèle. Mais du jour qu'il lui manque, il perd sa force et n est plus que le jouet des circonstances, inutile à ses amis et méprisé de soi-même. Gela se conçoit : sa vigueur, c'était la sève d'amour qui était en lui. Quil rentre dans son manoir à lire les actions des autres, qu'il retourne a ses histoires de chevalerie.
Pour l'analyste guidé par le seul amour, voyons comment il franchira les difficultés oia tout à l'heure il se heurtait.
Homme politique, s'il apporte à la trihune les seules préoccupations d'amour en place de l'orgueil de son intelligence, la volupté de communier avec les simples le débarrassera de l'humiliation des sen-
timents peu rafTinés qu'il lui faut exprimer.
Professeur, il se libérera de l'angoisse qu'il ressent à troubler par des a érités trop hautaines des inleUigences modestes, s'il met sa préoccupation, non pas à étaler le fatras de raison humaine, mais à donner à chacun ce qui lui est bon. Qu'il emploie son don d'analyse à servir à chacun des vérités appropriées.
Ecrivain enfin, il évitera les cruelles désillusions de riionnéte homme qui voit le mal venir dans le monde par ses idées, parce qu'il prendra pour critérium de leur vérité, non leur qualité logique (la logique ! si incertaine d'ailleurs, et menant avec une rectitude égale a des conclusions contradictoires), mais leur convenance à augmenter le bonheur dans le monde.
Toute licence sauf contre l'amour, voilà la règle unique mais sûre pour que des analystes se mettent avec aisance en rapport avec d'autres personnalités, et connaissent la distraction d'être politiciens, pédagogues et publicistes. Qu'ils laissent en eux l'amour développer toutes ses conséquences. Sa grâce est plus forte que tous les scrupules. Il les détruit tous pour leur en substituer un seul : ne chagriner aucun être.
Toute licence, sauf contre l'amour, mot admirable qui mettrait tant de nouveauté dans le monde !
On me demandera encore le moyen de ressentir cet amour. Ce n'est assurément pas en écoutant aucune pédagogie. Nulle éloquence, nulle dialectique ne nous aug-
mente. Nos sentiments ne sont qu'en nousmêmes et pas ailleurs. Le sentiment de la solidarité, l'amour à Heur de peau devant les angoisses physiques, gît pas bien profond en nous, tout prêt à s'émouvoir pour les nuances psychiques de la vie universelle, très apte à en distinguer les plus délicates variations. Il est un instant de la connaissance que prend tout être penché sur soi-même, un épanouissement nécessaire de qui sait cultiver son moi.