ÉLOGE DU SCEPTICISME
Pour ma part, je suis si peu sceptique, au sens ordinaire du mot, que je ne puis pas supporter cinq minutes d'équivoque là-dessus, et dès ce début je tiens à déclarer ce qui ressortira de ma description : le sceptique que je loue n'est pas l'homme frivole qui eilleure toutes choses et en sourit pour se dispenser de les pénétrer, mais celui qui, considérant avec clairvoyance l'ordinaire de la vie, n'en a que
du dédain parce que visiblement elle est faite de choses trop misérables auprès d'un ou deux rêves, qu'il cultive avec l'ardeur d'un croyant, lui, prétendu sceptique.
Des gens voudraient que nous participions à leurs tracas pompeux, à leur niaise trépidation, mais la pauvreté et le fugitif de tout cela nous apparaît dans un contraste trop saisissant auprès de ces grands problèmes, par exemple la conservation et r agrandissement de notre moi ou encore la préparation h la mort qui, eux, sont d'actualité à toutes les heures de notre vie.
Et si j'ajoute qu'à cet instant, après avoir parlé de culture intensive du moi et de préparation à la mort, je me suis arrêté pour en sourire — non que ces idées ne me soient chères, mais parce que je sens combien elle conviennent mal aux impor-
lants, si vides ! que je retorque ici — j'aurai noté la forme essentielle du scepticisme que je loue.
D'une part, un amour projeté avec une telle violence que tout ce qui n'est pas son objet demeure dans une nuit profonde :
et de l'autre, un tact très affiné qui enregistre tous les contrastes, d'une gaieté un peu âpre, qu'il y a souvent entre nos idées et les conditions de leur manifestation.
Donc indifférence complète à tout ce qui n'est pas notre moi, ses vrais instincts, ses vrais besoins, et de ce cher moi luimême quelques sourires quand il y prête : voilà l'attitude familière à quelques-uns des meilleurs esprits de ce temps, et de quoi je loue les sceptiques.
Mais cultiver notre propre personne, étudier nos besoins, servir nos instincts.
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cela même ne va pas sans d'infinies hésitations. Ils ne sont guère commodes à satisfaire, ces désirs obscurs que nous sentons en nous. Dans les questions sociales, philosophiques et autres, qui nous tiennent tant au cœur, quelle est la solution qui nous apaisera ? La-dessus chacun tergiverse. C'est ainsi qu'on n*a jamais plus l'air d'un sceptique qu'à mener avec scrupule l'enquête de la vérité.
Et quand on l'a trouvée, la vérité, il ne faut pas non plus trop s'éloigner du scepticisme. La vérité, en même temps qu'elle affirme un objet, ne nie pas son contraire. Gela touche au gâtisme, mais c'est purement de la compréhension. Bien connaître une chose, c'est apercevoir même les motifs qu'il y a d'en douter.
Le monde moral est un immense jardin
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OÙ lleurissent mille faits, et chacun des hommes, selon son tempérament, en soulïre ou en jouit. Pourquoi blâmerais- je mon voisin qui en ressent des impressions opposées aux miennes? Il traite de canailles des brades gens que j'aime beaucoup :
cela m'excite d'une vive curiosité dons mes meilleurs jours, et à l'ordinaire cela m'indiffère.
Peut-être, avec son goût très vif de la sincérité, le sceptique cédera-t-il quelquefois à s'indigner contre le pharisaïsme. J'entends par pharisaïsme, une habitude peu répandue dans le peuple qui est toul instinctif et chez les esprits supérieurs qui ont le goût de voir clair en eux, mais familière aux esprits de demi-culture : ils se porenl sur toutes questions de sentiments qu'ils n'éprouvent pas, mai'; qu'ils juirent conve-
nables. El cette hypocrisie leur est si constante qu'ils arrivent a étouffer tout mouvement sincère en eux et à vivre uniquement dans les mots. Quand ils miment pour ceci ou contre cela tous les gestes de la passion, savent-ils même que leur âme n'y est pas intéressée? A force de masquer leur moi, ils arrivent a se le cacher a euxmêmes. Les pauvres gens! Ils avalent toutes les heure? de leur vie comme une poudre donnée par le médecin et dont ils ne savent rien sinon quelle est selon la formule. Aussi, quoiqu'ils soient une tourbe fort odieuse, vaut-il mieux rire d'eux que s'en fâcher, car ce sont perroquets et singes. Et au dernier mot, le mieux est de ne plus même les remarquer, car ils sont tellement grouillants dans la vie qu'on entend leur coassement identique et insignifiant tout au
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long du fossé qui entoure notre jardin fermé.
Ce jardin fermé, saurai-je dignement en parler! c'est le coin secret de soi-même, le bon terrain de la culture intérieure, le bosquet sacré où le sceptique médite sur chaque fleur qu'il voit entre les mains des hommes. L'accueillerai-je, se dit-il, pour qu'elle se développe en moi et que j'en jouisse? La repousserai-je? Cet homme sincère est bien décidé k ne jamais se parer de sentiments qui, chez lui, ne seraient que des mots, fleurs coupées sur d'autres âmes et qui, dans son propre cœur, ne peuvent prendre de racines profondes.
Mais cette même clairvoyance quiJ a des autres, après l'avoir amené à cette indifférence a leur égard, l'engage à se tenir visà-vis d'eux de telle sorte qu'ils ne viennent
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pas jeter des pierres dans son jardin fermé. Le sceptique se pique de se conformer aux mœurs de son époque et de plaire a ses voisins. C'est ce qu on appelle sacrifier aux Dieux de l'Empire. On ne saurait empêcher l'organisation sociale et les hommes dclre tels que nous les voyons autour de nous : ils entourent le sceptique comme l'autre, mais le sceptique en use avec un clégagement d'esprit qui. dans les mêmes circonstances, lui permet de tirer des mêmes hommes des jouissances extrêmement fines, et de donner en quelque sorte de l'esprit aux institutions qui en sont le plus dépourvues.
Sévit-elle assez aujourdhui, la manie des concours, des décorations! Je vais vous dire deux traits assez significatifs de l'usage qu on peut faire de cette misérable institu-
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lion selon qu'on est sceptique ou non. J'ai un ami de collège qui couvre les murs, et les murs les plus décriés, de ses alïiches pharmaceutiques ; il s'intitule lu-dessus lauréat de l'Université. Ce titre a piqué ma curiosité; je me suis informé, et j'ai appris qu'en effet, du temps que nous étions dans les petites classes, il avait eu un sixième accessit d'instruction religieuse. \ isiblement de cette forte instruction religieuse de ses premières années il a conservé un tour d'esprit dogmatique; il prête trop d'importance aux formules, il s'exagère l'importance de ce litre universitaire, c'est un léger ridicule que lui eut épargné un peu de scepticisme. En outre, on alîirme qu'il est un mauvais droguiste; dans ce cas, voilù bien des personnes qui seront mal soignées, si elles ne se permettent pas de douter de
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l'une de nos plus grandes institutions, l'Université, dont il est lauréat. Si elles ne sont pas un peu sceptiques, elles en souffriront, et au cas particulier, elles en souffriront jusque dans leur descendance.
Combien, à ces esprits qui tiennent le doute en exécration, il faut préférer un autre de mes amis, sceptique, celui-là, et doué d'ailleurs en toutes choses d'une vision si nette qu'il est membre de l'Institut.
Voici comment il use des concours, des séances solennelles et de toutes ces nobles émulations au milieu desquels il est obligé de vivre. Ayant une maîtresse, il ne lui donne pas un sou de l'année, mais il la fait couronner à chaque séance annuelle des cinq Académies : une année, cinq mille francs par l'Académie des sciences morales
(prix des vieux serviteurs), et l'autre année, trois mille francs (prix de poésie).
Cela est d'une bien jolie intelligence, car dans l'amour il y a en effet une part de domesticité et une part de poésie; c'est en outre d'une merveilleuse économie sociale.
Je cite ce trait pour conquérir aux sceptiques les sympathies de ceux qui attachent de l'importance à une bonne organisation de la vie, mais ce n'est pas là que j'admire mes amis. Je les goûte précisément pour leur désintéressement dont je vois une indication de plus dans certaine absence de scrupule qui pourrait blesser des esprits peu réfléchis.
Quand on n'a les yeux tournés que vers les problèmes les pkis hauts, on ne s'attarde pas beaucoup à peser les petits débats d'au jour le jour. M. Renan, toujours en
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communion avec les plus beaux génies de llmmanilé, a un mépris si complcl des inlelligences qu'il coudoie que cela l'en- Iraine dans la conversation à de conlinuelles complaisances ou injustices, d'ailleurs sans gravité. Ce caractère se touche du doigt dans la critique littéraire ; les plus grands artistes sont de détestables juges.
M. Anatole France, par exemple, se fait des belles-lettres une image si noble qu il ne lui vient pas k l'idée un seul instant de compromettre dans la vie littéraire au jour le jour les sentiments quelles lui inspirent. Et chaque semaine il porte sur la production littéraire de son temps des jugements qui paraîtraient d'un homme injuste, si l'on ne sentait précisément que c'est son indifférence d'artiste, dédaigneuse
de tout ce qui n'est pas son propre rêve, qui le fait glisser dans toutes ses complaisances.
L'autre jour j'ai assisté à la représentation d'un merveilleux mystère, intitulé Tm Marche à V Etoile. On voyait passer des gueux, des soldats, des femmes, des princes ; ils traversaient les villes et les plaines pour se rendre à P)ethlcem. Us ne voyaient rien, aynnt les yeux fixés sur l'étoile. Ils suivaient leur rêve. C'étaient les plus beaux des croyants. Mais je devine ce que pensaient d'eux les peuples au milieu desquels ils passaient cl qui ne les comprenaient pas. On les lrait;iit de bandits, dliommes sans moralité. Ils ne s'intéressaient, en effet, à rien de ce qui est la vie du vulgaire. Leur désir était si violent, leur rêve les attirail si fortement (jue tout le reste
leur semblait indifférent. De là ces allures de sceptiques qu'ils avaient, eux les hommes de foi, du point de vue de leurs contemporains trop passionnés par leur terre-àterre pour distinguer l'étoile.
Traiter de sceptiques ceux qui se donnent tout entiers à une préoccupation essentielle! cette confusion naïve ne date pas d'aujourd'hui ; c'est à toutes les époques qu'on a voulu accabler sous ce nom décrié ceux qui, réservant leur passion pour de plus nobles buts, refusent de s'intéresser réellement à la cause des divers cochers qui mènent la fortune des hommes, ou de prendre une opinion dans la dispute des concierges variés qui jugent les potins du jour.
J'avais pensé adresser cette observation, sous forme de lettre, aux étudiants
de V Association générale de Paris, qui, si j'en crois un des leurs, M. Bérenger, et leur maître le plus aimé, M. Lavisse, ne souffrent pas qu'on se garde une chapelle isolée, veulent qu'on prenne parti dans toutes les formes de l'activité de ce temps et traitent de déserteurs tous ceux qui se réservent par quelque côté.
ce La jeunesse actuelle, disent-ils d'euxmêmes, aussitôt débarquée, manifestera en art comme en politique, dans l'action comme dans la pensée, son adhésion à la société moderne, sa foi dans la science et la démocratie, son amour du peuple et de la patrie. » Problèmes palpitants! estce moi qui le nierai? mais un peu nombreux. Ces questions-là sont bien difficiles à résoudre en théorie, et en action plus encore, si, comme je n'en doute pas, ces
messieurs veulent, avant de rien réaliser, se faire sur tout cela des opinions par euxmêmes. Pour ma part, je Favoue, plus que par ces paroles d'énergique confiance de nos jeunes gens, je suis touché par la sincérité absolue dun sceptique qui disait : c( Il y a plus de trente ans que je philosophe, très persuadé de certaines choses, et voilà cependant que je commence à en douter. »
Jai renoncé a adresser a ces messieurs de la Sorbonne la réponse des sceptiques. Ceux-ci, au résumé, ne prennent pas grand souci de l'image que se font d'eux les autres hommes, ils connaissent trop bien l'incapacité oii se trouve l'esprit le plus solide de rien comprendre véritablement des autres esprits.
Le sceptique se dit, avec un sens très
net : ce Je suis un pommier, je produis des pommes; celui-là. est un poirier, qu'il produise des poires, nous n'avons aucun reproche a nous faire. )) Qu'il y ait donc de vigoureux esprits dogmatiques, mais qu'ils permettent pourtant d'exister à ceux qui possèdent la défiance des formules, le culte de quelques idées rares et le don des sourires, l^es poiriers ont bien raison de produire des poires, mais tout de même il ne faut pas non plus qu'ils s'exagèrent leur importance dans la nature ; c'est ce que le bon sens populaire a voulu indiquer dans celte locution familière : c< Ne fais donc pas ta poire! » qu'il adresse aux esprits décidément trop dépourvus du don de sourire.