CHAPITRE VI
Lebanon: les shaking-quakers, un peuple communiste et célibataire. — Leur hospitalité ; le service divin; derviches danseurs; con: ersions forcées; un moine en robe courte. — Paysages d’hi-
ver, un coup d'œil à ma garde-robe, — Un fou raisonnable; un
ordre religieux.
. Pittsfield (Massachusetts), 18 décembre 1864.
Je n'ai pas vu les shaking-quakers. C’est un trait nouveau du guignon qui semble poursuivre et châtier toutes mes curiosités superflues. Arrivé hier soir de Boslon, j'ai pris èe matin un traîneau pour me conduire à Lebanon avant l'heure du meeting : c’est le nom que les
shakers donnent à leur service religieux. Tout le pays
leur appartient à trois lieues à la ronde. On rencontre
leurs villages le long du chemin, de place en place, reconnaissables à'leurs grandes maisons de trois ou quatre étages, à leur triste silence et à leur étrange immobilité.
Lebanon est le plus grand de tous et leur chef-lieu. On
descend d’une montagne boisée au fond d’une vallée
riante encore, même sous-la froide blancheur d’une neige sibérienne. Un village neuf et propre, plein des traces
d’une activité récente, borde des deux côtés la route: ce sont de grands édifices en brique ou en bois, ave des fondations de pierre de taille, des granges monumentales, de vastes bâtiments de ferme; mais pas un collage, pas un enclos coquet, pas un jardinet pour en égayer un peu la monotonie sévère. Aux fenêtres alignées sont tendues des rangées de rideaux blanes. Rien de moins séduisant que cet air d’aisance uniforme et d’ipré- “prochable propreté. Une nouvelle maison s'élève, haute
de cinq étages, plus semblable à une auberge qu'à une
. habitation rurale. 11 n°ÿ a place ici ni pour l'ornement ni pour le plaisir, ni pour aucun des caprices aimables de fantaisie individuelle : le communisme a mis partout son empreinte banale et désolée. L'église même n’est qu’une grande baraque tout unie, surmontée d’une sorte de dôme bas et écrasé, comme une cloche à melons. Ce matin, la porte en ‘était fermée. Vu le grand froid de la saison, chacune des sections de la communauté accomplissait à huis clos ces rites étranges qui m'avaient attiré. Je frappai d’abord à une porte où l'écriteau office indiquait la demeure de l’un des headmen ou chefs à la fois temporels et spirituels de la congrégation, préposés en même temps à l'administration des intérêts et à la garde des âmes.
Un personnage grave et simple, vêtu d'une sorte d'habit
à la française et entièrement boutonné, avec une cravate
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pâle et rasé, des cheveux plate et arrondis autour de la
tête, vint m'ouvrir la porte et me souhaiter la bienvenue.
« Il fait froid, me dit-il, je regrette que nous n’ayons pas
de feu. Vous venez sans doute pour assister au meeting ?
— Précisément. — J'en suis fâché : nous ne nous réu-
nissons pas à l'église aujourd'hui. Nous venons justement
de finir le service dans cette maison. Allez un peu plus
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loin, à Ja maison blanche que vous voyez de la fenêtre. Peut-être vous admettra-t-on. » Je le remerciai et remontai en voiture, frappé de son äir doux, respectable, de son accueil simple et cordial. J'étais un étranger, un intrus, évidemment un curieux et un sceptique qui venait s'amuser d’eux et rire à leurs dépens ; mais toute créature humaine a titre à leur bienveillance ét à leur hospitalité, — Vous venez le sourire aux lèvres, la moquerie au fond du cœur ; vous venez nous voir comme des bêtes curieuses qi comme un hôpital de fous. Asseyez-vous là, mon frère, et chauffez-vous à notre feu, nourrissez-vous à notre table. — C'est ainsi du moins, me disait mon guide, qu’ils pratiquent l'hospitalité dans la semaine. Le dimanche, portes et maisons sont fermées, et les âmes, absorbées dans l’extase des saints exercices, ne s’abaissent pas aux soins de ce monde. L'église néanmoins reste ouverte à tout venant, et sans doute le sublime spectacle des élans chorégraphiques de toute cette pieuse communauté vers le ciel aura converti plus d’une âme dégoûtée-de la terre.
De temps en temps, quand l'esprit saint les inspire, ces pauvres gens interrompent leurs hurlements et leurs danses pour improviser des sermous, des prières ou même des exhortations au public infidèle. Ce doit être une curieuse chose que de les voir sauter, les mains en l'air, comme des chiens savants, les yeux au ciel, poussant en cadence je ne sais quel cri inarticulé de supplication larmoyante et craintive, hommes d’un côté, femmes de l'autre, dans leur triste uniforme de bure grise, jusqu'au moment où leurs jarrets se fatiguent, où la sueur Îles inonde et où la pesanteur de leur enveloppe charnelle rabat au niveau terrestre leurs âmes prêtes à s'envoler dans le monde céleste. Détruire cette chair funeste, la
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